« Bazonga na bango kaka ! ( Ils n'ont qu'ŕ retourner chez eux) ». Telle est la sentence prononcée par un tribunal populaire du quartier et par laquelle, lors d'un décčs dans la commune de Ngaba ŕ Kinshasa, un groupe de jeunes avaient renvoyé les membres de la famille d'un mort qui, pendant la maladie de ce dernier, étaient restés indifférents, tandis qu'ŕ la mort du malade, les barons de la famille voulaient organiser des funérailles grandioses.
Personne dans le quartier ne pouvait imaginer la puissance financičre de la famille de M. Richard. Habitant dans un taudis, l'homme remue ciel et terre pour subvenir aux besoins élémentaires de sa petite famille. Fort certainement des énergies dépensées pour tenter de répondre aux sollicitations de son épouse et de ses six rejetons, le brave type est attaqué par une forte crise de tuberculose. Ses enfants sacrifient alors les postes téléviseurs et la radio pour son internement ŕ l'ex-sanatorium de Makala.
Lŕ, le traitement est efficient, mais Richard tarde ŕ recouvrer sa santé en raison de l'insuffisance alimentaire. Toutes les démarches entreprises auprčs de sa famille élargie se sont révélées infructueuses. Jusqu'au jour oů l'irréparable arriva. Richard mort, sa dépouille est saluée, au sanatorium męme, par un important défilé de grosses cylindrées qui déchargent draps et couvertures de luxe. Tandis que d'autres personnes engagent des frais pour le transfert du corps ŕ son domicile ŕ Ngaba.
Aprčs la huée écopée ŕ l'hôpital, des barons de famille seront soumis ŕ un jugement insolite au lieu du deuil oů ils étaient passés ŕ tabac par les jeunes du quartier, amis aux enfants du défunt. Les « inculpés » ont été « enlevés » et soumis ŕ un interrogatoire serré loin du lieu du deuil.
- Juge : Qui ętes-vous par rapport ŕ papa Richard ?
- Accusé : Je suis son frčre aîné, vous devez avoir entendu parler de vieux Alma par ses enfants. C'est bien moi.
- Juge : Oů habitez-vous, vieux Alma ?
- Accusé : je demeure ŕ Ngaliema, au quartier Mont-Fleury. Mais pourquoi me posez-vous une telle question?
- Juge : Depuis quand aviez-vous appris de l'hospitalisation de votre jeune frčre?
- Accusé : Dčs le début, et j'avais dépęché un ouvrier sur place s'enquérir de la situation générale. Bien, j'étais allé par la suite hors du continent pour des contacts d'affaires ; je suis rentré il y a ŕ peine deux semaines.
- Juge : A combien se chiffre votre intervention pour cette hospitalisation ?
- Accusé : Je vous dis que je venais de rentrer d'un déplacement d'affaires. Il était question que je reprenne sur moi toutes les dépenses engagées ŕ cet effet; d'ailleurs pour sortir le corps, j'ai dű honorer au préalable la facture de l'hôpital.
- Juge : Et quelle est la hauteur de votre participation aux funérailles?
- Accusé : J'ai acheté le cercueil, appręté la chapelle ardente, j'ai fourni les frais pour l'orchestre folklorique qui agrémente le deuil. J'ai déjŕ arręté le budget pour des camions qui vous conduiront au cimetičre, le rafraîchissement, la nourriture...
- Juge : Arrętez, monsieur! Savez-vous pourquoi votre jeune frčre est décédé
- Accusé : Mais il a souffert de la tuberculose. C'est connu de tout le monde.
- Juge : Je vous le ferai savoir tout de suite lŕ. On passe d'abord ŕ cette dame. Dites-nous, madame, ce que vous ętes vis-a-vis du défunt.
- Madame : Je suis sa soeur aînée.
- Juge : Qu'avez-vous amené pour l'organisation du deuil?
- Madame : Pour aujourd'hui, j'ai amené des sachets de sucre, du café, de thé... Aprčs l'enterrement, nous allons fiévreusement nous occuper de vous. Mais si cela ne vous satisfait pas, mon mari est capable d'allonger la main ŕ votre faveur. Question de me laisser le saisir pour ce faire.
- Juge : Combien de fois ętes-vous passée rendre visite ŕ papa Richard, tant ŕ la maison qu'ŕ l'hôpital?
- Madame : Vous comprenez que je suis une femme mariée, donc astreinte ŕ de nombreuses obligations vis-ŕ-vis de mes enfants et de mon mari.
- Juge : Savez-vous pourquoi papa Richard est mort?
- Madame : C'est la tuberculose qui l'a terrassé, et il en est mort.
- Juge : Je me limite ŕ vous deux. Votre sort est aussi celui des autres qui n'ont pas été questionnés. Vous devez savoir tous que papa Richard est mort pour manque de nourriture. Les médicaments contre la tuberculose ne coűtent plus chers, mais leur prise exige une bonne alimentation. Pour nous les pauvres, il s'agit d'une alimentation abondante faite de recettes élémentaires qui ne pourraient rien représenter pour vous.
Dans ces conditions, nous les jeunes du quartier prononçons contre vous une sentence uniforme : chacun récupčre ses biens qu'il porte sur sa tęte en rebroussant chemin. Nous allons nous occuper de l'enterrement de notre pčre.
Aprčs quelques autres coups de poing, les otages sont ramenés sur le lieu du deuil pour exécution de la sentence.
Last edited: 07/05/2006 00:20:03