Avant ses déplacements à Dakar au Sénégal, puis à Kinshasa en RDC pour le Sommet de la francophonie, le président François Hollande a accordé une interview exclusive à RFI, France 24 et TV5 Monde. Le chef de l’Etat français s’est déclaré décidé à établir un nouveau rapport entre la France et le continent. Il s’est également exprimé sur les sujets brûlants de la situation au Mali et de la crise en Syrie.

Après ses sensationnelles interventions les deux précédents jours, le président français répondait cette fois le jeudi aux questions de Jean-Karim Fall (RFI), Roselyne Febvre (France 24) et David Delos (TV5 Monde). Digitalcongo.net transcrit ci-après une bonne partie de cette interview.

France 24 : Monsieur le Président, vous avez longtemps hésité à vous rendre à Kinshasa, au Sommet de la francophonie. Pourtant mardi, vous avez déclaré que la situation dans ce pays est tout à fait inacceptable au plan des droits, de la démocratie et de la reconnaissance de l'opposition, bref un pays infréquentable. Alors on a envie de vous demander pourquoi allez-vous à Kinshasa et avez-vous reçu depuis des garanties ?

François Hollande : D’abord, je vais à Kinshasa parce que c'est l'Afrique et parce que je veux dire aux Africains qui parlent le français, que nous sommes extrêmement reconnaissants à leur égard. La langue française, c'est une langue africaine. Aujourd'hui, les Africains sont ceux qui sont les plus nombreux à parler Français. Je veux leur exprimer ma gratitude.

Je vais à Kinshasa parce que c'est un grand pays, la RDC, et c’est un pays qui est agressé à ses frontières. Je viens comme Président de la République (française) aussi pour dire ce que j'ai déjà prononcé à l'Assemblée générale des Nations Unies. Je n'accepte pas que les frontières de ce grand pays puissent être mises en cause par des agressions venant de l'extérieur.

Ensuite, je viens à Kinshasa - je serai avant à Dakar au Sénégal - pour tenir le discours de la franchise, de la transparence et du respect. Des élections se sont produites l’année dernière en RDC. Elles n'ont pas été regardées comme étant complètement satisfaisantes. Mais il y a aussi des progrès qui viennent d'être accomplis. Je les souligne : une commission pour les élections, une commission pour les droits de l'Homme.

Je veux donc, à chaque fois que je me déplace, qu’il y ait aussi la marque, lorsque la France est là, qu’il doit y avoir des progrès en matière de démocratie.

TV5 Monde : Certaines des garanties que vous attendiez n’ont pas été remplies comme, par exemple, la transparence sur le procès des assassins de Floribert Chebeya, le militant des droits de l’Homme assassiné en 2010. De ce point-de vue-là, exprimez-vous des regrets ?

J’aurais l’occasion de m’exprimer là-bas. Je dirai d’ailleurs à Kinshasa ce que je dis partout et ici, en France. Je n'ai pas plusieurs langages. Je n'ai pas plusieurs manières de parler selon mes interlocuteurs. Mais je sais qu'il y a ce procès qui est attendu parce que c’est un militant qui a été assassiné et que sa famille, ses proches, ses amis demandent justice.

J'aurais l’occasion de m'en entretenir avec le Président Kabila. Les temps ont changé, la France est maintenant désireuse à la fois de respecter tous ses interlocuteurs, mais aussi de leur dire la vérité. Cette vérité n’est pas celle de la France, c'est celle des droits fondamentaux, des libertés essentielles et de la démocratie.

RFI : Vous allez rencontrer le chef de l'opposition congolaise, Etienne Tshisekedi, à la Résidence de France à Kinshasa. Qu'allez-vous lui dire ? Il appelle à des manifestations. Cela vous inquiète-t-il ?

Plusieurs grandes organisations non gouvernementales, que j’avais consultées avant de prendre ma décision d'aller à Kinshasa, m’ont donné leur point de vue. Elles m’ont conseillé daller à Kinshasa, d’aller en RDC, d’abord parce que c'était un Sommet de la Francophonie et c’était mon devoir que d’y être, pour la France, le français, mais aussi pour l'Afrique.

Je viens de le dire, et d’exprimer un message. Et également pour parler à toutes les parties prenantes de cette grande République, car la RDC est un grand pays, un des plus grands pays d'Afrique.

RFI : Avec une démocratie bloquée quand même ?

Avec une population qui aspire à la démocratie, avec des règles qui ne sont pas aujourd’hui encore complètement satisfaisantes. J'en parlerai avec le Président Kabila et j'aurai un entretien avec lui. J’ai souhaité aussi avoir un entretien avec l’opposition, le principal parti, j’allais dire le principal opposant historique.

Je le verrai, j’en verrai d’autres, les organisations non gouvernementales, non pas pour m'ingérer. Je ne suis pas là pour être l’arbitre, le juge. Ce n’est pas ce que l’on demande à la France et ce n’est pas ce que la France veut faire.

Là aussi, c’est une nouvelle politique qui est en train de se définir, c'est-à-dire que nous avons du respect, nous avons de la considération, mais en même temps on se dit les choses et on aide. Je veux permettre, par ma visite, que le processus démocratique qui a été engagé puisse aller jusqu'au bout.

TV5 Monde : En ce sens, la rencontre avec Etienne Tshisekedi est aussi un message envoyé aux autorités ?

C'est un message envoyé à tous les chefs d'Etat africains. Je les considère. Je suis conscient, lorsqu’ils ont été élus par un processus démocratique, qu'ils représentent pleinement leur pays. Quand ils n’ont pas été élus par cette procédure, je fais en sorte d'avoir de bonnes relations d’Etat à Etat, mais je reconnais aussi les opposants, dès lors qu'ils s'inscrivent dans la démocratie, qu'ils veulent concourir sans violence à ce que ce soit les urnes qui décident en Afrique comme partout ailleurs.

France 24 : Monsieur le Président, revenons sur votre première étape qui est Dakar au Sénégal. En 2007, Nicolas Sarkozy avait dit ces mots qui avaient choqué : « L’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire ». Dakar 2012 avec François Hollande, est-ce que ce sera le discours de la réparation ?

Non, je ne viens pas faire un discours pour effacer un précédent. Je viens prononcer un discours pour écrire avec l'Afrique une nouvelle page, parce que la France et l’Afrique ont des relations historiques. Nous avons à la fois une reconnaissance par rapport à l'Afrique, à ce qu’elle nous a apporté…

France 24 : C’est quoi cette nouvelle page ?

Et aussi des fautes qui doivent être rappelées : ce qu’a été la colonisation et avant, ce qu’a été la traite négrière. La nouvelle page, c'est de voir l'Afrique comme un continent d’avenir, c'est-à-dire des pays qui connaissent une forte croissance. Nous ici, en Europe, nous souffrons de la récession, dans certains de nos pays voisins, d’une croissance faible.

En Afrique, une dynamique économique est née depuis plusieurs années. C’est un continent d'avenir, parce qu'il y a une jeunesse qui demande à prendre sa place. C’est un continent d’avenir, parce que des entreprises sont en train de s’installer. Des pays se sont eux-mêmes investis, notamment la Chine et les Etats-Unis. Je viens donc dire aux Africains que : « Nous voulons être de votre grande aventure ».

Je viens dire à cette jeunesse que nous voulons, nous, vous parler, avec notre langue, quelquefois avec une autre langue quand elle est parlée par des anglophones, mais nous venons faire une relation qui sera une relation de confiance et de considération.

RFI : Justement, sur cette question économique, vous dites que l'Afrique est le continent de la nouvelle croissance, mais ne craignez-vous pas que la diplomatie économique que vous prônez se heurte aux principes que vous défendez ?

La diplomatie économique, c'est de faire en sorte que nous puissions avoir une place pour nos entreprises. D'ailleurs, elles l'occupent en Afrique : 20 % de l'économie en Afrique concernent des entreprises françaises. C’est donc une présence considérable. Mais moi je ne veux pas des passe-droits. C'est fini le temps des émissaires, des intermédiaires, de ce que nous pouvions emmener dans nos bagages.

RFI : Y compris dans le secteur pétrolier ?

Qu'il y ait une grande entreprise comme TOTAL qui joue son rôle, chaque fois que je suis interrogé, je dis que je souhaite que TOTAL puisse prendre des positions, mais dans la transparence. Tel est ce que je veux faire, c'est-à-dire faire en sorte que pour toutes les industries extractives, minières, forestières, il y ait une transparence absolue sur leur compte pays par pays.

Pour TOTAL, je m'en suis expliqué avec son président. Il y est prêt, il le fait déjà. Donc, oui : nous pouvons avoir des intérêts économiques, mais nous ne ferons pas une diplomatie qui serait celle de nos intérêts économiques.
 
TV5 Monde : Justement vous évoquez la « Françafrique », celle des réseaux obscurs entre Paris et le continent noir. Nicolas Sarkozy avait promis la fin de ces réseaux. Depuis votre arrivée à l'Elysée, vous avez reçu une demi-douzaine de chefs d'Etat africains dont certains font partie de cette « Françafrique». Certains seraient même impliqués dans des affaires dites de « biens mal acquis ». Alors où est réellement « la rupture » ?

Cela ne vous a pas échappé que sur « les biens mal acquis », la justice française fait son travail et sans entrave, et qu'il y a notamment un pays, une famille qui est particulièrement concernée ! Je laisserai la justice aller jusqu’au bout, non pas parce que je veux m'acharner - je ne suis pas celui qui instruit les procédures -, mais parce que je considère que c’est un devoir pour les Africains que de savoir exactement ce que sont devenus un certain nombre de fonds.

Par ailleurs, je reçois les chefs d’Etat de tous les pays du monde, ceux qui me demandent audience, rendez-vous. Je me déplace également. Il n'y a pas toujours que des démocrates, je le regrette, mais j'ai des relations d'Etat à Etat. Néanmoins, chaque fois que je reçois un chef d'Etat, africain, d’une autre origine ou d'un autre continent, chaque fois je leur parle de la situation dans leur pays, non pas pour m’immiscer, non pas pour m’ingérer, mais parce que je leur dois cette franchise.

Et quand un opposant est détenu, lorsqu'une liberté est entravée, lorsqu’un certain nombre de manifestations sont interdites ou réprimées, je leur dis, mais en même temps j’essaie de faire avancer les dossiers du continent africain ou les dossiers de nos entreprises, lorsqu’elles sont concernées.

France 24 : Cette normalisation de cette politique africaine ne risque-t-elle pas d’aboutir à une perte d'influence de la France ?

Mais c'est le contraire ! D’abord, je bannis ce mot « normalisation » qui a un côté d’un autre temps. Disons une « nouvelle politique », respectueuse, transparente.

TV5 Monde : Cela signifie que les politiques précédentes ne l’étaient pas ?

Pas suffisamment, puisqu'elles étaient critiquées. Vous me parlez de « Françafrique ». Il y aura la France et il y aura l’Afrique. On n'aura pas besoin de mêler les deux mots.

Je veux que nos intérêts économiques soient défendus, c’est normal, mais en même temps sans qu'il soit besoin d'avoir des marchés publics qui ne soient pas ouverts et transparents. Et quand nous avons des entreprises - j'en suis très heureux, je les soutiens, je les appuie et je les conforte- qui décident de s'investir, par exemple, dans un pays africain et qui réussissent à avoir la confiance des pays qui les accueillent. Ces entreprises-là doivent être totalement transparentes et une partie de leurs bénéfices doivent se retrouver dans la vie des pays où elles ont été chercher leur activité.


MMC


(DN/Yes)