Le romancier de la République Démocratique du Congo, Joseph Mwantuali, a publié aux éditions Cle un roman orphique, « L’impair de la nation », qui pose l’enracinement de l’Africain comme la condition de sa participation au fameux « rendez-vous du donner et du recevoir ».

A travers cet entretien accordé au site culturel, Africultures, il donne à lire un plaidoyer pour la Renaissance africaine ; une renaissance qui prend ici un visage de femme, puisqu’elle s’opère, grâce à l’avènement d’une femme à la tête d’un État africain.

Les traditions n’ont-elles pas une responsabilité dans le naufrage de l’Afrique ?

« Certaines traditions africaines ont disparu ; d’autres se sont repliées sur elles-mêmes et sont devenues secrètes. Dans ce roman, j’ai puisé dans ma culture Sengele, dans le Maï-Ndombe (ancien lac Léopold II) au centre du Congo-Kinshasa, puisque je suis petit fils de chef coutumier. Cela m’a bien servi de connaître la tradition de mon village. Du reste, j’ai été fasciné par Michel Leiris, qui a travaillé sur les sociétés secrètes en Éthiopie. Comme nous le savons, dans ses œuvres, notamment L’Afrique fantôme et, surtout, la possession et ses aspects théâtraux chez les Éthiopiens de Gondar, mais on oublie souvent que ce « plongeon dans les eaux du primitivisme » a fait de Leiris le grand que nous connaissons aujourd’hui : l’homme universel par excellence. Il a su aller réellement voir l’Autre, je dirais mourir dans l’Autre. Lui-même appelait cette démarche, la réflexibilité. L’acte de se voir en l’Autre et vice-versa.

La présence de la femme est capitale dans votre dernier roman ; la femme du narrateur, son érotisme, la femme présidente… Cette image de la femme ne va t-elle pas à l’encontre de la tradition ?

Les femmes sont, dit-on, exclues dans nos traditions. Mais la femme c’est la vie. Cela a toujours été une valeur fondamentale dans nos traditions, contrairement à l’aliénation ou, pire, les violences de toutes sortes dont elle est victime dans nos sociétés modernes. Si l’on observe nos sociétés de manière superficielle, on dira évidemment que les femmes sont exclues. En fait, elle est au centre de tout. Bien des œuvres littéraires ont pu rendre compte de ce fait.

Dans ma culture Sengele, c’est la même chose. Autrement dit, c’est plutôt la modernité, à partir de la colonisation, qui a marginalisé la femme. Et l’Afrique paye peut-être ce tribut aujourd’hui. Si mon roman peut se réduire à une thèse, elle sera la suivante : « On n’ira nulle part, tant qu’on n’aura pas compris que tout part de la femme ». Ce roman est un hommage à la femme.

Pourquoi n’enseigne-t-on pas ce savoir ésotérique de la société Sengele ? Comme le fait les asiatiques ?
C’est exactement ce qu’essaie de faire ce roman, particulièrement dans cette première partie, la plus ésotérique du roman. Si nous qui avons pu y avoir accès ne faisons rien, tout cela va disparaître. Il ne subsiste que des lambeaux de savoir. C’est la raison pour laquelle apparaissent à la fin du roman, des figures historiques de l’Afrique. Donc, Il est temps de transmettre notre savoir. Werewere Liking ne fait que cela depuis des années. Je le répète, nous devons nous reconstruire et faire des théories stériles prônant que " l’Afrique n’existe pas " ou que " le panafricanisme est impossible à cause des ethnies multiples ".

L’Afrique a plus que jamais besoin de retenir, dans une véritable « dynamique du dire et du vivre », le discours que lui tenait Césaire il y a plus de cinquante ans ! « Le grain n’a pas pris, il faut se l’avouer. Nous devons ressemer.

Le paradoxe de votre roman réside finalement dans le fait qu’il parle de la tradition alors que sa technique de narration est très moderne.

Non. La technique est bel et bien de chez nous. NGandu NKashama par exemple puise dans la tradition Luba. On apprécie mieux son écriture si l’on a un peu étudié cette tradition. En effet, il y a chez les Luba le Kasala, qui est un chant traditionnel raconté à plusieurs voix et sur plusieurs niveaux narratologiques. C’est-à-dire que le griot raconte plusieurs histoires enchevêtrées, parfois sur différents temps narrant et narrés, tout en gardant l’unité du récit cadre. Les Luba le font de manière remarquable. Nous avons aussi ce genre de récit dans ma culture, les Sengele l’appellent Iyanza Nguba et les Mongo et les Nkundo, nos cousins culturels, l’appellent Liyanza. Nos traditions ont, elles aussi, des choses à apporter au monde. Avec un peu d’humilité, les artistes peuvent s’y abreuver à satiété. En tous cas, il y a un peu de Liyanza et de Kasala dans mon roman, L’impair de la nation.

Onassis Mutombo/L’Avenir


(BTT/PKF)