A Butembo dans le Nord-Kivu, peu des gens portent plainte devant la justice, pour que le tort qui leur est causé soit réparé une fois établi. Hors, la justice est toujours disposée à instruire tous les dossiers d’abus de confiance, mais les victimes craignent les représailles.
Butembo dans le Nord-Kivu (est de la RD Congo), très peu de gens portent plainte quand ils se font escroquer, craignant des représailles. Cette passivité conforte les auteurs de ces malversations qui s’en tirent à bon compte, surtout en cas d’escroquerie collective.
La mairie de Butembo, grande ville commerçante au nord de Goma (800 mille habitants), n’entend pas baisser les bras dans l’affaire SENOKI, la Société d’électrification du Nord-Kivu. Initiative d’un groupe de commerçants locaux montée en synergie avec des investisseurs sud-africains, cette société a organisé il y a quelques années, une vaste opération de collecte de fonds pour construire une centrale hydroélectrique, qui devait fournir l’électricité à la ville. Plus de 10 mille ménages y avaient contribué en plus des écoles, des universités, des hôpitaux. .., pour des montants allant de 20 à 250 $.
Mais très vite l’affaire s’est révélée être une vaste escroquerie collective : à sa mise en marche en avril 2004, la centrale n’a fourni l’électricité que pendant quatre mois - du courant de mauvaise qualité selon les habitants avant que les machines « vétustes » ne s’arrêtent que la société ne ferme. « Nous nous attendions à ce que des milliers de personnes viennent revendiquer leurs droits dans ce dossier, mais à peine 280 se sont faites enregistrer en quatre mois de campagne », explique Alexis Mumbere, chargé par la mairie de recevoir les plaintes des gens, dès que le scandale a éclaté au grand jour.
Cette affaire illustre a passivité de la population de la région, ou les escroqueries de ce type ne se comptent plus. Des individus comme des groupes de personnes en sont régulièrement victimes. Comme ces vendeuses de chaussures usagées de Butembo, qui ont récemment donné tout leur capital à un commerçant, qui promettait de leur ramener d’Italie de la marchandise à moitié prix. « Le commerçant les a escroquées et se balade dans la ville sans être inquiet », témoigne l’une des vendeuses, Marie-Jeanne Masika.
La peur de porter plainte
Très peu de gens portent plainte devant la justice, pour que le tort qui leur est causé soit réparé une fois établi. « La justice est toujours disposée à instruire tous les dossiers d’abus de confiance, mais il faut qu’il ait d’abord des plaignants », assure un huissier au Parquet de Grande Instance de Butembo, où une dizaine de plaintes pour escroqueries collectives ont été enregistrées ces dernières années. Celles-ci ont surtout frappé de petits épargnants, qui ont placé leurs économies dans des micro finances qui leur promettaient monts et merveilles avant de tomber en faillite, incapables de rembourser les mises...
Selon Me Malikidogo Tana, la passivité des gens à ester en justice est avant tout due à des raisons culturelles. « Nous sommes dans une ville presque mono-ethnique, explique-t-il. On fait confiance à tel puisqu’il est de mon village sans penser qu’un jour il peut vous rouler. » Les gens ont, pour cette raison, peur de se plaindre. Car, « Si vous accusez un cousin d’escroquerie, la famille s’en mêle », a joute cet avocat.
C’est ce qui est notamment arrivé dans le dossier SENOKI, comme le témoigne Serge Fury, un artiste musicien engage. « Nous avions tenté, raconte-t-il, de créer une association des consommateurs pour réclamer nos droits, mais nous avions rapidement été dissuadés par nos familles qui craignaient que les responsables de la société ne nous insécurisent. L’affaire s’est arrêtée là ! », Se désole-t-il.
D’après Me January Sibamutaki, il manque à la population la « culture du tribunal ». Les familles aiment les arrangements à l’amiable, « mais, dans un abus de confiance collectif, l’amiable est impossible », fait-il remarquer.
Se saisir des dossiers d’escroquerie collective
De nombreuses critiques sont aussi faites aux habitants de la ville, qui croient souvent naïvement aux vendeurs d’illusions. «Comment des personnes intelligentes acceptent-elles de confier leur argent à des gens sans garantie ? », interroge Me January. Le problème, « c’est que tout le monde veut devenir riche en un jour et les gagne-petit croient vite au chantage », répond Sugu Philémon, étudiant en économie. Et quand les gens tombent dans le panneau des escrocs, en plus des raisons culturelles et de la peur des représailles, ils évitent la justice pour sa lenteur et son absence d’indépendance. « Si vous vous plaignez contre un escroc plus fortuné que vous, vous perdez du temps et de l’argent. Vaut mieux se battre ailleurs, Dieu payera ces méchants », se résigne Kakule Muhongya.
Me Fabrice Kakurusi du Centre d’études junidiques estime que l’Etat aussi encourage les escrocs à récidiver, quand la population se laisse avoir et ne peut pas ensuite porter plainte. « C’est le travail du parquet de rechercher les infractions, car pour les escroqueries collectives, il est logique que la justice se saisisse de tels dossiers rapidement.
Le Palmarès
(GM/Milor/Yes)