« Les policiers af­fectés chez nous reçoivent une prime de 60 $ en plus de leur salaire mensuel payé par l’Etat », affirme un responsable d’entre­prise à Bukavu, à l’est de la RDC. De plus en plus d’institutions de  micro fi­nance (IMF), d’écoles pri­vées et de députés adjoi­gnent à des vigiles privés, des policiers armés. Et, bon nombre de sociétés de gardiennage de Bukavu en ont dans leur escorte.

Dans les dépla­cements hors de la ville et pour des transactions commerciales, « nous som­mes rassurés lorsque des policiers ou des militaires armés prennent place à bord de notre véhicule, parce qu’ils peuvent nous protéger contre les bandits qui interceptent régulière­ment les voyageurs », déclare des camionneurs qui se sont faits dévaliser sur les routes reliant Bukavu aux centres commerciaux à l’intérieur de la province.

Comme au Sud-Kivu, les assassinats aux armes à feu de simples citoyens sont réguliers, « nous re­courrons au gardiennage permanent des policiers pour dissuader les voleurs à main armée et équilibrer les forces en cas d’atta­que, car ils sont autorisés à porter des armes légères et de petit calibre », expli­quent des responsables d’IMF. Les policiers sont, en effet, « des seuls auto­risés à tirer en cas de né­cessité », ajoute un officier. Fragilisés par leur maigre salaire, les policiers se font affecter par leurs chefs chez des privés « pour nouer les deux bouts du mois », déclarent-ils, sous anonymat. Là-bas, leurs « nouveaux patrons » rému­nèrent les services rendus.

« Chaque jour, nous leur payons du café, du sucre et un repas en plus de la prime mensuelle indivi­duelle », déclare le chargé de la paie dans une école gardée par des policiers. Un policier, qui a supplié son chef de l’affecter dans un service de gardienna­ge privé, exprime sa joie « Grâce à la prime que je reçois ici, j’ai payé sans retard les études de mes enfants, se réjouit-il avant de poursuivre, sans cela, mes 70 $ de salaire men­suel seraient très insuffi­sants pour la nourriture et les frais scolaires ».

Service public abandonné

Les chefs de la po­lice et les autorités sont unanimes à dire que les ef­fectifs de policiers sont in­suffisants et rappellent leur mission de maintien de l’ordre public et de protec­tion des personnes et des biens. Malgré cela, l’affec­tation de certains éléments à la sécurité de privés poursuit. Pire, ces policiers ne s’occupent alors de rien d’autre, « pour ne pas être punis pour abandon de poste », justifient certains d’entre eux. « Pendant qu’ils sont au service des privés, ces éléments ne travaillent pas pour la com­munauté. Ils continuent ce­pendant a être payés par l’Etat », fait observer Pablo Muke, de la Coalition con­golaise pour la justice tran­sitionnelle.

Des vols et des crimes sont ainsi commis à proximité de détachements de policiers qui ne viennent pas au secours des victi­mes... Malgré l’abandon de leur mission de service public, « l’Etat continue à nous payer, parce que ce sont les chefs qui nous af­fectent », répondent-ils.

La loi autorise tout citoyen de requérir une protection de police parti­culière en cas de danger. Ce genre de demande est adressé à la plus haute autorité policière du lieu qui en évalue la portée avant de l’autoriser, moyennant finances. « Les citoyens qui ne peuvent pas payer ne peuvent pas espérer être protégés », constate Ra­phaël Wakenge d’initiative congolaise pour la justice et la paix. La mission de la police est donc détournée au service de quelques ci­toyens et les inégalités se creusent au sein de la po­pulation.

L’Observatoire gou­vernance et paix (OGP) a dernièrement formé des observateurs de l’appa­reil judiciaire et de l’admi­nistration publique afin de montrer aux autorités com­ment elles sont perçues par la population et lui proposer des alternatives.

Avec l’affectation de la po­lice à la garde des privés, « nous avons compris que les subalternes travaillent en fonction des besoins des chefs et pas du tout en rapport avec ceux de la population », constate Eric Kajemba, directeur de OGP. « Légalement, les protections policières doivent être ponctuelles, signale Pablo Muke, et ne devraient pas être rémuné­rées, car la mission de la police est du service pu­blic ».

Thaddée Hyawe-Hinyi/Le Phare


(Milor/GMM/PKF)