Les questions monétaires sont trop importantes pour laisser se propager des inepties. On a absolument besoin des interventions intelligentes et soigneusement réfléchies. La Banque centrale du Congo (BCC) ne nous contredira pas.

Pour elle, d’ailleurs, selon les sources consultées dans les mois antérieurs, les nouvelles coupures (1.000 Fc, 5.000 Fc, 10.000 Fc et 20.000 Fc) n’ont d’objectif que l’adaptation de la structure fiduciaire. Objectif noble que nous partageons, cependant quand il s’agit de nouvelles coupures la prudence doit être de mise.

Ainsi, l’optimisme de la BCC nous semble un peu poussé, au point de donner l’impression que l’incertitude est parfaitement contrôlée. Trois raisons sortent du lot pour exiger la prudence.

Primo, en RDC, les coupures faciales à valeur faciale élevée sont symptômes, ou simplement conséquences de l’inflation – baisse de la valeur de la monnaie, résultant de la variation du niveau des prix. Pour comprendre, plaçons-nous dans une perspective historique.

Sans pour autant remonter aux périodes monétaires les plus instables de la RDC, on se souviendra que lors de la réforme monétaire de 97, la BCC avait émis une nouvelle monnaie, le franc congolais, en lieu et place de nouveaux zaïres.

Dans sa forme initiale, cette nouvelle monnaie avait non seulement des coupures qu’on appelait des francs (à forte valeur faciale) mais aussi des centimes (à faible valeur faciale). Avec le temps, les centimes ont disparu de la circulation. La raison de ce changement est toute simple : de petites coupures perdant leur pouvoir d’achat et donc ne servant plus à rien. Il fallait donc s’en débarrasser… On connaît l’histoire.

Ceux - la BCC y compris, à croire son intervention du 29 mai dernier - qui n’acceptent pas cette évidence sont séduits par les faits de quelques espaces monétaires contemporains (zone Franc Cfa, Japon, Corée du Sud, zone euro, Suisse, etc.) où circulent des billets à valeur faciale élevée avec des taux d’inflation faibles comme une donnée fondamentale de l’économie.

Séduisant semble être cet argument, mais son charme n’a aucun effet sur nous. Car il est rempli de défauts. Ce recours rapide à d’autres espaces monétaires ne dément donc pas notre premier élément qui exige prudence.

Démonstration

Ce recours rapide part du postulat selon lequel notre argument signifie que l’émission des billets à valeur faciale élevée est source de l’inflation. Postulat discutable, nous y reviendrons. Un deuxième défaut : ce recours rapide veut coller la situation monétaire de la RDC à celles d’autres espaces monétaires. Or, notre argument part de l’expérience congolaise.

Dans le contexte de notre argument, il ne faut pas recourir à d’autres espaces, du fait des histoires complètement différentes. Troisième défaut : ce recours est trop rapide au point de négliger la dimension selon laquelle une zone monétaire – comme la Zone Franc CFA ou Euro – ne fonctionne pas comme une économie nationale.

Et puis, dans quel contexte la zone monétaire européenne par exemple utilise les billets de 500 euros (la valeur faciale la plus élevée) et avec quel environnement macroéconomique ? Les mêmes questions valent aussi pour les autres espaces monétaires évoqués.

Et c’est là le problème. En RDC, historiquement parlant, les nouvelles coupures à valeur faciale plus élevée arrivent généralement après que les anciennes aient perdu leurs valeurs, du fait des niveaux de prix élevés.

Ainsi, les nouvelles remplacent les anciennes avec presque le pouvoir d’achat qu’avaient les anciennes. Il devient donc légitime de se poser la question : que deviendront par exemple après quelques années les billets de 1.000 Fc en termes de pouvoir d’achat ? Subiront-ils le même sort que les billets de 500 Fc ? Cela constitue le quatrième défaut.

Petite parenthèse : La BCC estime qu’elle a opté notamment pour l’approche graduelle. C’est intéressant, mais il le devient réellement que lorsque la stabilité des prix devient une donnée fondamentale de l’économie. Les billets de 200 et 500 Fc sont des conséquences de cette gradualité, mais quelques années après du fait de la variation des prix, ils ont perdu leurs valeurs.

Cinquième défaut. On peut également objecter à l’argument reposant sur une observation rapide des espaces monétaires le problème de ce que les économistes appellent le biais de sélection. Dans les espaces monétaires retenus, on comprend facilement qu’il s’agit d’un choix systématique des espaces qui cadrent avec le point de vue soutenu.

En introduisant dans l’échantillon des espaces monétaires retenus le Zimbabwe par exemple, la pertinence de l’argument reposant sur une observation rapide des espaces monétaires se voit encore réduite.

Enfin, sixième défaut, un autre problème dans cet argument est qu’il se fonde uniquement sur le taux d’inflation. Or, le taux d’inflation, indicateur pas toujours parfait, ne mesure que la variation du niveau général des prix. La discussion dans cette première assertion devrait se pencher sur la question de niveau des prix (et de la valeur réelle de la monnaie).

De façon très nette et très intéressant, la BCC rend – dans son intervention du 29 mai dernier - cette idée de niveau et de valeur : « Vu le niveau très élevé des prix, il est peu commode d’utiliser la monnaie nationale…

Cette contrainte a transformé la monnaie nationale en un sous multiple…d’autres monnaies étrangères… ». A la fois le problème de la dépréciation tant interne qu’externe de la valeur de la monnaie est posé. Et la BCC nous rejoint...

On se voit alors contraint d’admettre notre premier élément de prudence et de refuser d’épouser l’argument reposant sur le recours rapide à d’autres espaces monétaires.

Secundo, les grosses coupures peuvent emballer le marché, et en conséquence entraîner l’inflation vers la hausse. Il ne s’agit pas d’une égalité mathématique du genre émission de gros billets égale inflation, car la relation n’étant pas forcément linéaire.

Tout est donc conditionné. Dans une étude de l’économiste Claude Ruboneza, couvrant essentiellement la décade 80 jusqu’en 2007, l’auteur trouve que « toute augmentation des nouvelles grosses coupures entraînerait une inflation supplémentaire de 2,11%…».

Déduction

Précisons d’abord trois choses sur la phrase de cet économiste : les 2,11% ne sont qu’une estimation économétrique, avec une marge d’erreur. C’est ainsi par exemple lors de la mise en circulation des billets de 200 Fc et 500 Fc en 2002 et 2003 le taux d’inflation n’a pas augmenté, s’il faut se fier à ce seul indicateur ; cette relation n’est pas mécanique ni permanente.

En conséquence, elle ne doit pas forcément se vérifier partout et tout le temps, comme certains. Comme le répète Alan Blinder, économiste international de renom et ancien vice-président de la Banque centrale américaine, il faut toujours s’en remettre à la prudence et à la théorie statistique pour limiter le biais.

Cette estimation nous rappelle simplement la prudence mais aussi la probabilité que des nouvelles coupures emportent le marché n’est pas forcément nulle ; selon Claude Ruboneza, deux éléments (augmentation « incontrôlée » de la masse monétaire et anticipations du marché) expliquaient cette corrélation causale.

Si la BCC contrôle la masse monétaire, elle n’a pas la main mise sur les anticipations du marché. S’il faut avoir foi en la théorie économique, celles-ci sont plutôt fonction de la réputation – et/ou crédibilité – (dépendant tant du passé que du présent) d’une banque centrale, de la conjoncture économique et de l’expérience de l’inflation antérieure. Globalement, trois éléments hors de portée de la BCC, sauf pour sa réputation dans sa dimension actuelle.

Tertio, last but not least, supposons que nos deux arguments poussant à la prudence n’existent pas, la tâche pour la BCC ne sera pas toujours aussi facile dans la mise en circulation de nouvelles coupures pour la simple raison que l’environnement n’est pas encore sain. Certes, la situation monétaire, plus globalement macroéconomique, de la RDC s’est sensiblement améliorée.

Mais l’économie congolaise reste encore très vulnérable aux chocs de divers ordres, du fait de sa taille, de sa structure et de son interdépendance. Et donc il faut être prudent. En effet, la RDC a fait preuve d’une non résilience lors de la crise récente : hausse du taux d’inflation, baisse du taux de croissance, etc. La crise a fait vaciller le cadrage macroéconomique.

Cela tombe sous le sens : la RDC a des ramifications avec le reste du monde qui l’affectent. Certes elle n’est pas la seule pour le cas de la présente crise internationale à connaître des secousses, mais au moins on a là l’illustration de son interdépendance avec le reste du monde. Or, la BCC estime que « le contexte actuel est approprié pour mettre en circulation les coupures à valeur faciale adaptée ». La raison ? L’environnement macroéconomique serait meilleur.

N’y a-t-il pas là un optimisme outrancier, un peu trop poussé ? Oui, la macroéconomie de la RDC est relativement stable, mais que fait-on de son interdépendance au reste du monde ? Déjà l’instabilité et l’incertitude dues à la crise financière ne se sont pas complètement dissipées ; au niveau international, dans le pire de scénario, on pourrait connaître une nouvelle crise, due notamment à l’austérité budgétaire obéissant à une logique politique.

Les récentes volatilités des marchés financiers par rapport à la situation grecque ont fait trembler la planète, particulièrement l’Europe. Et les secousses sont loin d’être finies. On pourrait dans un avenir proche en connaître d’une amplitude encore plus majeure et de loin importante relativement à celles causées par la situation de la Grèce.

En effet, le ratio Dette/PIB de l’économie nippone s’élève à 170%. Pour l’instant, du moins, le marché des obligations du gouvernement japonais reste encore stable. Pourquoi cette stabilité, alors que ce ratio est très important et supérieur à celui de la Grèce ? Parce que, jusque là, le déficit public est financé par l’épargne domestique.

Toutefois, la situation va commencer à s’empirer, du fait de l’insuffisance d’actifs des Japonais – qui ne sauront plus maintenir l’« équilibre » – et de la situation démographique – qui ne sera plus d’ici peu favorable. Autrement dit, la confiance va commencer à s’étioler.

Celle-ci ayant manqué, le marché financier devrait réagir en conséquence : hausse de spread, dégradation de la note japonaise par les agences de rating. Si ce scénario se réalise, ce qui s’est passé avec la Grèce ne serait qu’une goutte d’eau dans l’océan : l’économie nipponne vaut 8% du PIB de la planète, contrairement à la Grèce qui ne représente que 2,6% du PIB de la Zone euro.

Or, d’une part le problème de l’Europe n’est pas encore fini et de l’autre la reprise reste anémique. D’ailleurs, par rapport à celle-ci, dans l’hypothèse où l’affaiblissement de la demande globale explique la crise actuelle, cela ne présage rien de bon pour l’économie mondiale : la reprise ne peut être que lente.

Laissons notre imagination mettre ensemble tous ces facteurs dans un seul scénario. Je vous laisse prophétiser la suite pour ne pas m’accuser de jouer aux cassandres. Vous tomberez tous d’accord qu’il faut être prudent car le niveau d’incertitude au niveau international est élevé. Il peut à tout moment basculer et toucher la RDC (à cause de sa taille, sa structure et son interdépendance).

En somme, comme le disait Olivier Blanchard, économiste en chef du FMI, « chers économistes fiez-vous à vos intuitions ». (Je ne reprends pas fidèlement sa phrase, mais sa pensée).

Trois intuitions qui plaident pour la prudence. Les efforts de la BCC dans sa politique de désinflation sont relativement louables, mais une attention soutenue devrait la caractériser permanemment. Plus de prudence, encore et encore… Ce n’est qu’à cette condition là qu’elle gagnera en imposant l’image d’un conservatisme éclairé.

Le Potentiel


(CL/PKF)