Chiga Chiga dit avoir découvert l’autre côté de la musique, la musique écoutée à côté de la musique dansée. Il estime que la musique congolaise a cessé d’avoir de l’influence sur l’échiquier international. Il tient au soin à apporter à la chanson et soutient avoir réalisé ce pari dans son nouvel album : « La chanson est une œuvre qui demeure éternellement, on ne doit pas la massacrer par des dédicaces ».

AFRIQU’ÉCHOS MAGAZINE(AEM) : Pouvez-vous nous présenter votre album ?
CHIGA : « Nsombe » signifie la beauté en Kimongo. C’est une musique destinée à être davantage écoutée que dansée. C’est un album porteur de message. Il est un mélange de folklore mongo, de world music (mélange de jazz et soul music), de musique pop (avec la rencontre de l’électro musique et de la musique africaine).

Il traduit l’âme de ma nouvelle démarche musicale. Il faut noter que j’ai une vingtaine d’années de carrière musicale et pendant mon séjour en Europe j’ai été à l’école de Jazz, Jazz blues, musique classique.

AEM : Vous avez décidé de tourner le dos à la musique qui invite à la danse et qui pourtant a fait votre identité ?
CHIGA : L’album « Nsombe » a des morceaux dansants. Seulement, j’ai compris qu’avec la musique « ndombolo », il est difficile de passer un message pour un public disposé à la danse. Chez nous on ne fait pas attention à Lokua Kanza, pourtant adulé à l’étranger grâce à la musique écoutée. J’aimerais calquer ma nouvelle démarche musicale sur celle de Lokua Kanza, Ray Lema...

AEM : Quel est alors le message que vous nous apportez à travers l’album « Nsombe » ?
CHIGA : La chanson « Lombombo Kodji » ou papillon en kimongo s’appuie sur la nature qui se meurt. L’absence de papillon dans une forêt est un signal fort de sa disparition. C’est le cas de notre forêt qui se meurt et les gens ne prennent pas conscience du préjudice causé contre la nature. « La chanson Interpellation » est un appel aux ressortissants de l’Équateur sur l’état de pauvreté de la population.

Peut-on comprendre que dans une province qui fournit du bois que les élèves utilisent les briques à la place des bancs ? Cette chanson est une interpellation des Congolais de manière générale et aux ressortissants de l’Équateur en particulier.

AEM : Avec qui avez-vous collaboré pour la réalisation de l’album « Nsombe » ?
CHIGA : J’ai collaboré avec Stephen, Professeur de jazz en Suisse. La programmation a été réalisée par Jules, un musicien suisse qui fait du rock. Florian Marsaud, un Français qui a déjà chanté avec moi dans le groupe Swede Swede et Auguy Lutula pour la guitare rythmique, solo et la basse.

AEM : Pouvez-vous nous parler de vos débuts avec Swede Swede ?
CHIGA : Swede Swede a débuté à Kintambo en 1986. Tout est parti de notre résidence où on pouvait compter jusqu’à 64 personnes. Chaque dimanche elle était le carrefour des visiteurs qui, avec les habitants de la parcelle, jouaient la musique folklorique mongo. C’était comme une fête. C’est ainsi que Yoto Star, un aîné qui résidait chez nous, a eu l’idée de moderniser cette musique. Il s’est lancé dans l’aventure avec mon grand frère Don Camilo.

AEM :
Vous n’êtes donc pas à la base de la création du groupe ?
CHIGA : Non. Ensuite, un malentendu a séparé Don Camilo et Yoto Star. C’est le début du groupe Véritable Super Succès Swede Swede de Don Camilo avec un nouveau quartier général dans la commune de Bandalungwa. C’était alors une guerre ouverte entre les fans, ceux de Kintambo et de Bandal. Don Camilo s’est compromis dans la gestion d’argent. C’est ainsi que Micha va prendre la direction du groupe tandis que moi je devenais chef d’orchestre. Plus tard, Don Camilo et Yoto Star nous ont rejoints. L’argent a fini par nous diviser une fois de plus. Don Camilo a préféré quitter et nous avons exclu Yoto Star et Paulino.

AEM : Vous n’évoquez pas Boketshu qui est pourtant passé aussi dans le groupe ?
CHIGA : J’allais y venir. Après un concert joué pour des Libanais, Micha a dérobé toute la recette du concert. Il n’en était pas à son premier numéro et nous avons évolué sans lui. Boketshu, nous l’avions connu dans une veillée mortuaire. Pendant notre prestation, l’interruption de l’énergie électrique avait perturbée pendant un moment notre animation. C’est ainsi que Boketshu nous proposa de l’accompagner avec le tam tam en attendant le rétablissement du courant.

Ce que les amis du groupe n’ont pas accepté. J’ai usé de mon autorité pour donner l’occasion à Boketshu de jouer. Ce qui fut fait et c’était réussi ! Boketshu a souhaité intégrer le groupe mais la résistance des membres du groupe a constitué un obstacle.

Une fois je suis encore intervenu pour son intégration dans le groupe. Il a évolué un temps et a fini par nous quitter. Je n’ai pas croisé les bras. Madame Susan, une Américaine, nous a offert une sono et nous a aidés pour obtenir le soutien de l’ambassade américaine

L’arrivée de Florian Marsaud dans le groupe a donné des opportunités au groupe, notamment le voyage pour l’Europe.

AEM : Quelle est votre opinion sur l’évolution de notre musique ?
CHIGA : Notre musique est en baisse. Elle souffre d’un déficit de recherche, l’ignorance des artistes, l’absence des producteurs et des managers sérieux et compétents. Il suffit d’écouter les chansons congolaises, c’est comme si c’était le même groupe qui jouait.

Il y a une tradition adoptée par les aînés de travailler plus avec les jeunes pour limiter les charges. Or les jeunes sont en phase d’apprentissage, d’où des limites. Une autre mauvaise habitude prise est l’incitation à la débauche. Les insanités se vendent bien.

L’ignorance ou la naïveté des musiciens se traduisent par la confusion entre leur profession et leur réussite matérielle. Comment comprendre que les artistes musiciens dépensent pour des véhicules neufs, dernier cri, alors qu’ils ne disposent même pas de sono ? On se survalorise pour un rien : les grandes salles comme Zénith, Bercy.

Généralement, on ne trouve que les Congolais dans ces productions. Les Français eux-mêmes ne savent pas qu’il y a un artiste congolais qui se produit chez eux. Youssou Ndour est un exemple, lorsqu’il joue c’est différent par la qualité, le public et autres.

Pour terminer, dans le temps, le producteur comme Londala Bongwalanga donnait la chance aux jeunes, pas seulement aux artistes connus. Swede Swede a joué avec le groupe Kassav à Kinshasa et le public a eu l’occasion de nous découvrir.
Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Les producteurs s’intéressent moins aux jeunes talents. Voilà autant des maux qui rongent notre musique.

AEM : Quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans votre métier ?
CHIGA : La discrimination. La censure est sélective. Elle frappe plus les faibles et on ferme l’œil quand il s’agit des stars du pays. La difficulté dans la distribution des disques et l’absence des producteurs professionnels. Le pays ne dispose pas des salles de spectacle digne de ce nom.

AEM : Le pays fête le cinquantième anniversaire de son indépendance, un mot sur cet évènement ?
CHIGA : Notre vœu est de voir le peuple heureux. Il faut aussi reconnaître que le pays commence à changer peu à peu son décor. Bravo ! Enfin, je souhaite que le pouvoir public nous aide à combattre le phénomène « Kuluna ». La musique est victime de ce phénomène lors des concerts et différentes productions. Qu’on se le dise, la musique contribue au chantier emplois.

AEM : Votre dernier mot ?

CHIGA : Le groupe répète au Bar Zénith à Kintambo Hôpital chaque mardi, mercredi et jeudi de 10h à 14h, exceptionnellement pour cette période de coupe du monde. Du 29 au 30 juin ( l’interview a été réalisée avant ces deux dates ndlr) nous nous produirons à Boma pour agrémenter la kermesse du cinquantenaire. Et chaque dimanche un concert est prévu au Zénith Bar. Enfin, nous fêtons mais qu’on n’oublie pas qu’à l’est du pays les gens meurent, s’exilent à cause de la guerre. Ayons une pensée pieuse pour chaque Congolais qui périt. Aimons-nous les uns les autres.

Paul Kabeya (AEM)/MMC


(BT/TH)