Que sait-on aujourd’hui du comment et pourquoi la cérémonie de la proclamation de l’Indépendance de la RDC le 30 juin 1960 avait-elle été perturbée par le controversé discours du Premier ministre Lumumba ? Une éclaircie nouvelle en est donnée par le compatriote José Kini.
Une bonne partie de l’opinion nationale ne saisit toujours pas très bien l’énigme du fatidique couac qui avait marqué le 30 juin 1960 la cérémonie de la proclamation de l’Indépendance de la RDC, en l’occurrence le discours controversé du Premier ministre Patrice Emery Lumumba, alors que cette intervention du tout premier chef du gouvernement n’était pas prévu au protocole et que cet incident est de plus en plus considéré comme un signe avant-coureur de la tension politique qui allait plonger le pays dans ce qui a été appelé la « crise congolaise » d’où sont venus bien des maux vécus un demi-siècle durant par le peuple congolais.
A l’actuelle célébration de ce cinquantenaire d’aucuns ont cru et espéré que la vérité de l’énigme allait être enfin déballé. Malheureusement l’impression qui se dégage est que le mystère est demeuré opaque. Beaucoup de Congolais ne comprennent pas que le jour à jamais historique de la libération de la tutelle étrangère, les pionniers de l’indépendance se soient offerts en spectacle pour troubler ce qui scellait le destin de la souveraineté du pays. Il y a comme un hiatus que les historiens ne sont pas parvenus jusqu’ici à expliquer sur le développement de la situation congolaise de l’époque.
C’est face à ce hiatus qu’un compatriote au faîte de certains faits ayant tissé l’événement de la proclamation de l’Indépendance tente ici d’apporter un éclaircissement. Ledit compatriote n’est autre que M. José Kini, fils du député élu à l’époque, M. Emmanuel Kini devenu directeur de cabinet du premier Président de la République Joseph Kasa-Vubu. L’homme José Kini diplômé en Philosophie à l’Université Libre de Bruxelles est bien placé pour en savoir quelque chose sur certaines vérités assurément lui ayant été rapportées par son père.
L’instruction et la formation université de M. José Kini le prédisposent également à une lecture assez avisée des événements sur lesquels il apporte, par devoir de mémoire, une appréciation très pertinente de l’importante page de l’histoire de la RDC que plus que jamais il urge de maîtriser pour bien situer la marche et les destinées du pays. C’est le lieu de se référer à la sentence émise à ce propos par un des plus illustres maîtres de l’histoire des peuples africains, en l’occurrence le célèbre égyptologue sénégalais Cheikh Anta Diop qui confiait effectivement que « l’histoire est le ciment de la politique ». Car fausser l’histoire, c’est aussi fausser et porter un grave préjudice à la politique, c’est-à-dire à la bonne gestion de la société. Les confidences ci-après de M. José Kini en disent long sur le déclic de la crise congolaise de 1960 dont, il faut le répéter, il importe plus que jamais de tirer les précieux enseignements pour la juste édification nationale.
M. José Kini, l’événement historique de la proclamation de l’indépendance de la RDC le 30 juin 1960 a été marqué par le célèbre incident du controversé discours prononcé par le tout premier Premier ministre congolais Patrice Emery Lumumba, incident considéré de plus en plus avoir déclenché ce qui a été appelé la « crise congolaise ». Vous qui êtes fils du directeur de cabinet du premier Président de la République Joseph Kasa-Vubu, votre père ne vous avait-il pas expliqué pourquoi un tel incident était-il survenu le jour même de la proclamation de l’indépendance ? Beaucoup de Congolais et assurément les générations futures ne comprendront pas le pourquoi de cet incident qui a compromis le premier pas de l’Etat souverain RDC.
Eh bien je n’explique rien, mais je voudrais simplement évoquer les faits dont j’ai la chance d’avoir eu connaissance, lesquels faits viennent curieusement d’être confirmés par les déclarations récentes sur la chaîne de la radio belge francophone. Il n’y a pas plus d’une semaine Mme Juliana Lumumba qui intervenant en même temps que le Prof. Buyoya sur une chaîne française de la radio belege, reconnaissait d’abord que son père Patrice Lumumba n’avait rien contre les Blancs, nie contre les Belges, mais qu’au contraire lui était pour la communauté belgo-congolaise.
Donc il n’y avait pas à voir dans le discours du Premier ministre Lumumba le 30 juin 1960 un quelconque affront vis-à-vis de la Belgique, encore moins, vis-à-vis du Roi des Belges Baudouin 1er à l’époque. Au contraire il fallait voir en cela la traduction du « conflit latent » qui se développait déjà entre le Premier ministre Lumumba et le Président de la République Joseph Kasa-Vubu.
Je suis presque soulagé qu’enfin la vérité commence à apparaître. Parce que pendant cinquante ans, on nous a fait comprendre que c’est le nationalisme de Lumumba qui lui a fait prononcer ce discours, étant entendu que celui de Kasa-Vubu était trop timoré et qu’il ne respectait pas le sentiment populaire de l’époque, par rapport au pouvoir colonial et par rapport à la Belgique, donc aux Belges. Il faut bien qu’on se comprenne.
Si le discours de Lumumba le 30 juin n’a pas été fait à ce titre-là de nationalisme aigu, alors il a été fait à quel titre ? C’est là que je rejoins la position actuelle et les déclarations actuelles de Juliana Lumumba qui, si j’ai bien compris, reconnait que cela n’a pas été fait dans le sens d’humilier ni le Roi, ni la Belgique, mais que c’était plutôt la manifestation d’un conflit latent entre le Premier ministre Lumumba et le Chef de l’Etat. Mais de quoi il s’agit ?
Vous dites bien « conflit latent », mais de quoi ce conflit retournait-il ? Est-ce qu’il n’était pas convenu, suivant les usages protocolaires, que ce soit le président de la République qui prononce le discours de réplique à celui du Roi, au lieu que ce soit le Premier ministre, puisque d’ailleurs on a montré et le souverain belge et le Président de la nouvelle République très embarrassés pendant que Lumumba lisait son controversé discours !
Eh bien voilà ! Un discours protocolaire, c’est quelque chose qui se prépare de façon tout à fait formelle. On ne fait pas les choses en catimini, ça ne se passe pas dans le salon d’un hôtel. Ce sont des choses qu’on prépare autour d’une table, et ce sont des responsables qui les préparent et les mettent en musique. De ce que je sais, j’affirme que c’est le président Joseph Kasa-Vubu qui a reçu la copie du discours du Roi quelques heures seulement avant la cérémonie prévue de la proclamation de l’indépendance où ce discours royal allait être prononcé, ce n’était pas des semaines. C’est en effet à quelques jours, pratiquement à 72 heures avant la proclamation de l’indépendance elle-même !
Ayant donc reçu par la voie diplomatique le discours royal, il était question pour le président Joseph Kasa-Vubu de préparer la réponse de la Nation congolaise à ce mot de circonstance du Roi.
Est-ce comme cela que les deux parties belge et congolais s’étaient convenues, à savoir que le président Kasa-Vubu reçoive d’abord le discours du Roi ….
Le discours du Roi est venu par la voie diplomatique. Je ne saurai pas vous dire que c’est le fonctionnaire X qui l’a amené à partir de chez le Gouverneur général. En tous cas le discours est venu à la présidence de la République qui a eu comme devoir d’organiser une séance de travail avec les techniciens aussi bien de la présidence que de la Primature ainsi que, évidemment par courtoisie, ceux du gouvernorat général qui était encore en place jusqu’alors et qui connaissait les sensibilités de la partie belge pour pouvoir rédiger un texte qui répondait dans la forme voulue au discours du Roi Baudouin 1er .
Il y a eu donc des séances de travail qui ont été organisées et auxquelles avaient été conviées toutes les parties y compris la Primature ainsi que la partie belge du gouvernorat général de l’ex-colonie, pour que les deux textes s’enchevêtrent et qu’ils aillent dans le même sens. Parce que dans ces circonstances aussi importantes, ce n’est pas à l’occasion d’une cérémonie comme celle de la proclamation de l’Indépendance de l’Etat, ce n’est pas à ce moment-là, qu’on commence des batailles, au contraire ! C’est à ce moment-là qu’on essaie d’atténuer tout ce qu’il y a eu comme récriminations, tout ce qu’il y a eu comme désagréments subis par les uns et les autres.
A ce moment on essaie en quelque sorte d’oublier, on essaie de taire tous ces aspects qui ont été négatifs, on essaie de positiver les choses. Parce que c’est justement un discours protocolaire. C’est une cérémonie tout à fait protocolaire et dans le cadre des relations qu’on entendait nouer pour une nouvelle collaboration entre les deux Etats souverains et autonomes, eh bien il était question que le discours soit un peu sur une ligne qui correspondait au besoin du moment.
Donc la Primature était censée connaître le discours envoyé par le Roi et celui qui était préparé pour le Président de la République !
Absolument ! Le problème qui s’est posé, c’est qu’il n’y a pas eu de représentant de la primature à la séance de travail qui préparait le discours de la partie congolaise, donc le discours qui devait être prononcé par le Chef de l’Etat, un discours qui devait, bien sûr, engager l’ensemble de la Nation. Ce n’était pas un discours de Kasa-Vubu. Quand le Roi a prononcé le sien, ce n’était pas un discours de Baudouin, c’était le discours du Roi des Belges et, en tant que tel, la réponse de Kasa-Vubu était la réponse du Président de la jeune République du Congo et au nom de l’ensemble du peuple congolais.
Donc il n’était pas du tout question d’en faire une affaire personnelle. Kasa-Vubu n’avait rien à gagner d’un discours après une décennie de combat politique qui avait créé sa personnalité et qui avait fait découvrir ses qualités et ses valeurs morales. Ce n’était pas autour d’un discours du 30 Juin qu’il devait se faire l’idée de marquer des points pour qu’il soit considéré comme un nationaliste. Cette bataille-là avait déjà été gagnée.
La cérémonie du 30 Juin était plus une cérémonie protocolaire et donc le discours que le Président de la République devait prononcer et qu’il a prononcé effectivement n’avait qu’à se conformer à la circonstance. Le texte de base de ce discours a été préparé d’abord par la petite commission dont j’ai parlé tout à l’heure. Bien sûr le président Kasa-Vubu y a mis la dernière touche, parce que j’ai cru voir le texte corrigé de sa main avant d’être ré-dactylographié et envoyé dans la soirée qui a précédé le 30 Juin à la Primature pour prise de connaissance.
Si cela n’avait pas été ainsi, eh bien je ne sais de quelle manière le camp du Premier ministre aurait jugé ce discours trop timoré et qu’on y ait senti l’obligation de faire une sorte de démonstration de force plus marquée et plus prononcée par rapport à l’événement.
Puisque vous dites qu’à la petite commission qui a élaboré ce discours la Primature n’était pas représentée, est-ce qu’en recevant le texte final lui proposé, le Premier ministre n’a pas eu des explications de la part du camp présidentiel, auquel cas il aurait exprimé sa réaction pour arriver à accommoder les positions et ainsi arranger au mieux cette situation ?
C’est un peu cela le défaut de communication qui a brouillé les relations… On n’en était pas au premier incident. S’agissant du discours, il est évident qu’en tant que responsable, on aurait pu se donner la peine d’interroger le cabinet du Chef de l’Etat au cas où la formule employée, c’est-à-dire la formule arrêtée à la séance de travail, la rédaction une fois pour toutes d’un texte n’aurait pas satisfait le camp du Premier ministre. A ce moment-là on aurait su qu’il était susceptible d’être rejeté en bloc. Mais tel n’a pas été le cas. Il n’y a pas eu de réaction comme telle à ce courrier qui a été envoyé pour présenter le discours.
J’ai cru comprendre qu’on s’était plaint parce que le texte était déjà dactylographié, mais évidemment lorsqu’on fait les choses dans l’ordre, on n’envoie pas un courrier officiel par manuscrit, non ! Un document dactylographié ne veut pas dire qu’il ne peut pas être corrigé ou amélioré, non !
En fait il y a eu un peu ce manque de communication qui a fait qu’on est tout de suite parti sur des impressions. On s’est dit qu’on s’était passé de la Primature pour rédiger un texte, alors que c’est la Primature qui devait endosser la responsabilité de ce qui devait être dit.
Bref, encore une fois, on s’est attaché à des problèmes tout à fait de forme. Parce qu’en réalité les propos prononcés ce jour-là pouvaient changer quoi au fond du problème qui faisait que l’Indépendance elle-même avait été mal préparée ! Qu’est-ce que ce discours pouvait changer qui pouvait faire en sorte qu’un miracle se produise pour que de l’impréparation réelle on passe à une situation tout à fait maîtrisée ?
Mais c’était le déclic justement pour démontrer cette impréparation !
Et voilà ! Eh bien c’était une sorte de déclic qui venait malheureusement confirmer tout ce qui avait été pressenti et vécu des semaines et des mois auparavant et qui montrait que les politiciens congolais n’étaient pas tous à la hauteur de leurs responsabilités.
Dans le camp du Premier ministre, est-ce que c’était tout le monde en bloc qui avait condamné le discours du président de la République tel que préparé par la commission ? N’y avait-il personne qui pouvait expliquer ou conseiller au Premier ministre quelque accommodement pour éviter la friction ?
Non en réalité. Comme je le disais tout à l’heure, l’interface que représentait le ministre Thomas Kanza (Ministre auprès du Premier ministre) a bien tenté d’expliquer au Premier ministre que, en réalité, ce n’était pas si mauvais que cela, et que surtout il n’était pas indiqué pour le Premier ministre de se prononcer après le discours du Président.
Certes, les propos que lui le Premier ministre tenait à exprimer étaient soutenus par des faits historiques – on n’a pas oublié le caoutchouc du sang – mais l’endroit n’était pas indiqué. Ce n’était pas au Palais de la Nation dans le cadre de la proclamation de l’indépendance que de tels propos devaient être prononcés.
J’ai appris que M. Thomas Kanza a bien tenté d’infléchir la position du Premier ministre en lui recommandant plutôt d’organiser une sorte de meeting populaire après la cérémonie officielle de la passation de pouvoir, et dans ce cadre-là il aurait pu se défouler. Ce que je trouve encore plus troublant, c’est que, encore une fois et on le reconnaît même aujourd’hui, on répète que ce discours-là n’avait rien d’anti-belge, n’avait rien d’anti-colonialiste, mais c’était plus pour humilier le Président de la République, le Chef de l’Etat…
Vous parlez maintenant du discours de Lumumba…
Le discours de Lumumba en effet. Il a été prononcé plus pour en quelque sorte rendre la pareille au Président Kasa-Vubu qui se serait passé de l’avis du Premier ministre quant au contenu de son propre discours. C’est quand même ridicule un peu, parce que…
Mais le fait que le Premier ministre Lumumba n’était pas prévu pour intervenir à la cérémonie de proclamation de l’Indépendance, est-ce que le ministre Thomas Kanza n’avait rien entrepris pour l’en dissuader et n’avait-il pas démarché en direction du cabinet du Président de la République pour prévenir l’incident et peut-être de cette manière essayer de l’éviter ?
Voyez-vous : là aussi il y a des détails de l’histoire mais qui sont importants. Le témoignage de Thomas Kanza lui-même est que, après avoir tenté de dissuader lui-même le Premier ministre Lumumba de prendre la parole, il a tenté d’amener les autorités belges qui étaient représentés par le Premier ministre Eyskens. Il a tenté d’amener le Premier ministre Eyskens à négocier avec Patrice Lumumba pour que celui-ci ne prononce plus son discours qu’il venait de préparer pour contrer celui de Kasa-Vubu.
Entre-temps le Premier ministre Eyskens ne savait pas que son homologue congolais Lumumba se préparait à prononcer un discours non prévu au programme ?
Entre-temps, non, le protocole avait bien prévu que Lumumba ne parlerait pas. Il n’y avait que le speech du Roi et celui du Président de la République. Et donc, pour M. Eyskens, cela signifiait qu’il n’avait pas à aller négocier avec Lumumba pour que ce dernier ne parle pas, puisqu’il n’était pas prévu au programme. Il s’est peut-être fié aux règles de bienséance pour se dire que non cela ne peut pas arriver, le protocole ne le prévoyant pas. Mais c’était sans compter avec le caractère fougueux du Premier ministre. Ainsi est arrivé ce qui est arrivé !
Ce qu’on aurait dû faire, ce qu’aurait pu faire Thomas Kanza comme démarche, c’est qu’au lieu d’aller vers les Belges, il aurait pu approcher le cabinet du Chef de l’Etat pour lui dire comment les choses étaient perçues et se déroulaient à la Primature et ce qu’il pouvait recommander de prévenir. Parce qu’à ce moment-là au lieu de demander aux Belges de négocier avec le Premier ministre congolais, on aurait pu demander au cabinet du Président de la République de négocier avec le cabinet du Premier ministre. Je pense que les choses auraient quand même pu être arrangées comme on pourrait le dire. Mais ce qui est arrivé montrait tout le clivage qu’il y avait déjà entre les uns et les autres !
Entre-temps, vous voulez dire que le Président Kasa-Vubu était lui aussi surpris comme tout le monde de l’intervention du Premier ministre Lumumba à la cérémonie de proclamation de l’Indépendance ?
Cela, je peux vous l’affirmer, que ç’avait été la plus grosse surprise de la journée. Il y en a eu d’autres dans la même journée, mais celle-là était la plus grosse surprise. Kasa-Vubu était le maître des céans. C’est lui qui recevait le principal invité qu’était le Roi. Et voilà que le Roi lui pose la question de savoir ce qu’il en était du discours inattendu du Premier ministre, et que lui, le maître des céans, n’ait pas su que dire à son hôte.
Dans d’autres circonstances on aurait pu crier au complot, qu’il y avait véritablement insécurité, et la cérémonie aurait pu être interrompue, le Roi évacué, parce qu’il y avait des choses qui se passaient mais que personne ne maîtrisait. C’est cela qui a fait que cette affaire a profondément marqué le Président Kasa-Vubu. Il a essayé de voir pourquoi cela était survenu mais des antécédents ont fait que finalement tout cela confirmait le fait que son Premier ministre était plus en train d’essayer de conquérir des galons au lieu de véritablement vouloir travailler dans une équipe pour mener correctement les affaires du pays.
Mais le Roi avait aussi manifesté sur le champ sa surprise et son dépit, puisqu’on raconte qu’il avait voulu tout délaisser et s’en retourner illico presto en Belgique sans plus attendre la suite de déroulement des cérémonies.
Mais oui, mais oui ! Il a fallu beaucoup de gymnastique, beaucoup de diplomatie pour calmer un peu le jeu comme on dit, parce que de l’autre côté aussi, même si le Premier ministre Eyskens avait été informé par Thomas Kanza que Lumumba allait parler et qu’il fallait essayer de le retenir, comme il n’y avait pas eu de réaction, pour eux le protocole ne le prévoyait pas. Et maintenant que les choses s’étaient passés comme cela, eh bien Eyskens ne pouvait pas aller dire à son Roi que : « Oui j’étais informé, mais je ne pouvais pas intervenir ! ».
Tout le monde a dit que c’est grave et il n’y a personne qui a voulu porter une part de responsabilité. Tout le monde a condamné le discours et la position officielle qui était sortie, c’est que le Roi avait été humilié et que donc c’était grave ! Et c’est la diplomatie encore une fois, du côté du Président Kasa-Vubu…
Et non du côté du Premier ministre !
Du côté de Thomas Kanza, parce que les relations avec le Premier ministre belge avaient été maintenues, c’est donc du côté de Thomas Kanza que va venir la suggestion selon laquelle il était proposé et accepté qu’aux cérémonies du soir, le Premier ministre Lumumba pouvait prononcer un discours qui soit moins offensant pour le Roi. Ce qui fut fait. On en était là. Ce n’était donc pas un problème de conviction que, voilà, il fallait dire ceci, mais en réalité c’était des choses… On pouvait s’accommoder à n’importe quelle sauce, parce que ce n’était pas tout à fait correct de la part des responsables à ce niveau-là.
Maintenant, avec le recul des temps, vous avez dit tout à l’heure que cela démontrait une certaine impréparation dans la classe politique congolaise qui ne savait pas assumer ses responsabilités. On est ainsi allé d’impair en impair non seulement de la part du Premier ministre Lumumba, mais aussi par exemple de la part des autorités militaires avec le fameux épisode du Général Jansens dont la célèbre phrase « Après l’indépendance est égal à avant l’indépendance » déclencha les fatidiques mutineries dans la Force publique.
J’ai un témoignage malheureusement qui ne fait que confirmer les craintes que, du côté de la présidence de la République, on avait déjà depuis la Table ronde. Vous savez que la Table ronde avait été convoquée par les Belges au moment où le parti ABAKO venait de tenir son congrès de Kisantu, congrès auquel s’étaient joints le PSA de Kamitatu-Gizenga ainsi que le MNC/Kalondji.
La principale résolution de ce congrès de Kisantu, c’est qu’il était question de demander aux Belges le timing pour la passation de pouvoir concernant la partie qui était sous contrôle de l’ABAKO, avec en plus dès lors les amis qui venaient dans le ralliement à ce processus. Depuis les événements des émeutes du 4 janvier 1959, l’ABAKO s’était senti complètement abandonné. Il n’avait eu effectivement aucun soutien de quelque nationaliste que ce soit pour appuyer la démarche dans laquelle ce parti menait sa revendication d’une indépendance immédiate.
A défaut d’avoir ce soutien, ce parti s’était en quelque sorte replié sur une base d’un consensus qui s’était dégagé avec le PSA et le MNC Kalondji pour tout de même poursuivre la revendication initiale. Au sortir du Congrès de Kisantu, les Belges vont ameuter véritablement leurs pions pour leur dire : « Ecoutez, vous, vous dormez pendant que les Bakongo avec leurs amis risquent de devenir indépendants, tandis que vous, vous restez dans la situation de colonisé, ce sera quelque chose de gênant pour vous.
(A suivre …)
Daniel Nzuzi/MMC
(DN/PKF)