Alors que la République démocratique du Congo continue d’honorer la femme durant tout ce mois de mars, une trentaine de femmes continuent de croupir sans assistance quelconque à la prison de Bukavu avec leurs jeunes enfants.
Souvent laissées pour compte par leur famille, sans assistance judiciaire, oubliées des juges, ces prisonnières sont condamnées à rester là de longs mois, parfois pour des infractions mineures. Témoignages.
« Déjà six longs mois de détention pour un simple malentendu avec un associé. Le juge m’ignore», s’énerve C. N., une des 31 détenues de la prison centrale de Bukavu.
Allongée sur un mince matelas à même le pavé d’une vaste cellule peinte en bleu et rose, elle tapote la joue de sa fille de quatre mois, qui tête un sein plat. «Papa, tes frères et sœurs ne nous rendent plus visite», murmure-t-elle comme berceuse.
Douze nourrissons de 3 à 18 mois sont enfermés ici avec leurs mamans, la loi l’autorisant, selon le directeur du pénitencier, Amisi Kibwe, jusqu’à l’âge préscolaire de 5 ans.
La cheftaine du quartier des dames, J. M., condamnée à dix ans d’emprisonnement pour l’homicide involontaire de son mari, se dit la «grand’mère» de toute la colonie. Opulente, elle est la seule à posséder un petit lit en bois, une radio et deux téléphones portables. Les autres dorment sur des matelas à même le sol.
Le matin, elle passe en revue ses troupes. Les matelas sont bien alignés, des pagnes et des langes sont exposés au soleil. Des bambins rampent et d’autres aux ventres ballonnés s’amusent. Six prisonnières nettoient les toilettes et balaient la cour intérieure.
Une femme s’impatiente pour préparer la bouillie de farine de sorgho pour son enfant de huit mois qui pleure de faim tandis qu’une autre traîne avec la cuisson d’un bol de haricot.
La faim au rendez-vous
«Ici, c’est pire que la Somalie des années 90 pour une maman allaitante…», baille-t-elle pour expliquer la minceur des rations alimentaires. Le chef de service de la Justice, Berthe Chekanabo, assure que le gouvernement provincial décaisse des fonds pour nourrir les prisonniers.
Cependant, des rapports du Parquet général précisent qu’il s’agit mensuellement de 2 tonnes de farine de maïs, 2 t de haricot et 160 kg d’huile de palme pour plus de 1 000 détenus...
Selon la coordinatrice de l’ONG Oubliées du monde (ODM), Brigitte Mutombo, ces détenues comptent sur les contributions des Eglises et des associations pour se nourrir. Elle remet, ce lundi 8 mars, Journée internationale de la femme, trois caisses des boissons sucrées et un lot de sandwiches à la cheftaine sous l’œil vigilant de la surveillante Kimpili.
«Nous passons exceptionnellement ici avant d’aller au défilé. Nous rendons plutôt visite tous les mardis et jeudis à ces oubliées que nous alphabétisons et à qui nous apprenons la couture», déclare-t-elle en montrant trois machines à coudre mécaniques bien gardées dans un local.
L’animatrice Claudine Lumvi distribue aussi un pagne neuf à chacune des détenues qui se mettent à chanter et à danser... Celles qui n’ont pas de familles à Bukavu ou ne reçoivent pas de visites, marchandent une partie de leurs maigres vivres pour avoir de la braise, confie la surveillante. «Nous ne pouvons pas faire autrement», reconnaît M. M. arrêtée, selon elle, pour nationalité douteuse à Kamituga, une cité minière située à environ 150 km à l’ouest de Bukavu.
«Pour quatre mois de loyer impayés, le bailleur m’a fait arrêter. Je suis sans famille. Je ne prends plus mes antirétroviraux», s’inquiète une dame filiforme noire d’ébène qui se dit séropositive. Venue de Shabunda (300 km de Bukavu), elle est en détention avec son fils depuis novembre dernier et son mari militaire aurait été muté dans la province du Nord-Kivu.
«Je n’ai pas pu rembourser les 500 $ empruntés à un monsieur qui m’a fait coffrer», regrette C. N. que son mari, fonctionnaire de l’Etat ne vient plus voir, pensant que ce créancier était son amant.
Autant d’histoires pitoyables de femmes prêtes à tout pour nourrir leur famille, dont elles ont souvent seules la charge, et qui se font enfermer parfois pour de bien minces délits faute de savoir se défendre.
Justice lourde et sans pitié
Selon le greffier du pénitencier, Bisimwa Bahizire, ces infractions ont cependant pour nom «abus de confiance ou escroquerie, recel ou complicité avec les malfaiteurs»....
Pour Me Pappy Kajabika, de Vision sociale, il faut pousser les juges à instruire ces dossiers dans des délais raisonnables. «Hélas, notre jeune association manque de fonds pour assister judiciairement ces pauvres dames», avoue-t-il.
«La procédure est lourde. Ces mères allaitantes ignorent la loi et le fonctionnement de la magistrature», estime le défenseur judiciaire et membre du Réseau des enfants en situation particulièrement difficile (RESPD), Éric Bashonga, en s’apitoyant sur le sort des nourrissons.
Selon Georges Lwanga, le coordonnateur de la cellule de Restauration de la justice à l’Est de la RDC (Rejusco) au Sud-Kivu, l’association finance les chambres de conseil pour que les magistrats du Parquet descendent à la prison et y statuent sur les libérations de certaines détenues. «Une dame vient d’être relaxée», atteste le directeur Amisi.
Le Potentiel
(CL/PKF)