Q/ Excellence Monsieur le Président de la République, merci infiniment pour faire confiance à la presse nationale et à un média national. Il y a beaucoup de questions que l’opinion se pose aujourd’hui. Il y a une sorte d’inquiétude, une sorte de peur, une peur qui monte dans l’opinion. Et l’opinion aimerait avoir des réponses de la bouche de la plus haute autorité du pays. Si vous permettez, Excellence, on pourrait commencer par la question du Gouvernement. Il y a eu un remaniement récemment et contrairement à vos habitudes, le Comité Politique de l’AMP dont c’est le rôle n’a pas été consulté. On observe comme une sorte de débandade dans les rangs. Peut-on dire que l’AMP court vers sa fin?
R/ Non, ce n’est pas la fin de l’AMP. Est-ce que le Comité Politique a été consulté avant le récent remaniement? Les partis politiques membres de l’AMP et les chefs des partis politiques membres de l’AMP l’ont été. D’ailleurs, le secrétaire exécutif de l’AMP faisant fonction Koyagialo, a participé à plusieurs réunions bien avant la mise en place de l’équipe actuelle du Gouvernement. Alors, pour moi, l’AMP a été consultée ou du moins les grands partis membres de l’AMP. Je crois bien qu’on n’avait pas beaucoup de temps pour qu’il y ait plusieurs réunions, et qu’on remplisse cette formalité du Comité Politique. Mais l’essentiel a été fait.

Q/ Ce remaniement, vous le vouliez un tsunami. Il n’a même pas été une petite tempête. Rien n’a été touché aux structures de base, ni aux hommes d’influence. La stabilité a été réelle. Un journal a même écrit: «on reprend les mêmes, et on recommence». Excellence, Monsieur le Président de la République, avez-vous un commentaire ?
R/ Pour qu’il y ait une petite tempête, il faut qu’il y ait des conditions atmosphériques pour le permettre. De même en est-il des vagues ou de tsunami. Non, moi, je vois les choses en fonction de nos priorités, en fonction de la vision qu’on a et de nos missions. Quelles sont les priorités qu’on a pour le moment et pourquoi a-t-on remanié le gouvernement maintenant, pas hier, ni la veille? C’est précisément parce que la priorité des priorités pour le moment, c’est la consolidation de la paix. On parle souvent de la paix à l’Est du pays, mais actuellement on est passé de la phase de la paix à celle de la consolidation de cette paix à l’Est du pays comme aussi à l’Équateur.

Q/ Vous cherchiez vos 15 collaborateurs. Excellence Monsieur le Président de la République, les avez-vous trouvés avec ce remaniement ?
R/ Ils doivent être bien plus aujourd’hui, si on voit le nombre de membres que compte l’équipe ministérielle. De toute façon, il va falloir faire avec. Ceci dit, c’est sans doute l’occasion de repréciser ma pensée sur cette affaire. Par les 15 collaborateurs ou 15 personnes, je voulais dire qu’il faut former une équipe pour faire face aux enjeux qui se dressent devant nous et face à nos ambitions. Vous voyez qu’il y a une nouvelle équipe au ministère des Finances, de même qu’au ministère du Budget. Il nous fallait aussi faire face aux problèmes de l’eau et d’électricité qui font partie des cinq chantiers. Mais ce travail est un travail de tous les temps. Nous espérons qu’avec les décisions que nous avons prises, nous saurons désormais aller de l’avant. Mais il est clair que la situation ne pourra aller que de mieux en mieux. Il nous faudra certes du temps.

Q/ Peut-on dire Excellence Monsieur le Président, qu’il s’agit d’une équipe de fin de mandat ?
R/ Une équipe de fin de mandat? Les élections auront lieu en 2011. On ne saurait par principe rien exclure.

Q/ Il y a eu un problème posé par ce remaniement. Du point de vue de l’opinion, la loyauté et la fidélité n’ont pas toujours été payées ?
R/ Il faut parfois savoir tourner la page et aller de l’avant.

Q/ Dans votre dernier discours sur l’état de la Nation, vous aviez annoncé que le gouvernement serait évalué fin mars à l’aune du climat des affaires. À mi-mars, pouvons-nous savoir comment se dégagent les premières tendances ?
R/ Un certain nombre d’initiatives ont été prises dans le bon sens notamment la ratification par le Parlement de l’accord d’adhésion de notre pays à l’OHADA, une mesure qui rassure le secteur privé sur la sécurité juridique. Il reste bien d’autres initiatives notamment la modification de la législation sur les sociétés en matière de simplification des procédures, de réduction des coûts et des tracasseries administratives. Oui, le moment venu, à la fin mars, nous procéderons à cette évaluation...

Q/ Des fonds du mouvement terroriste libanais Hezbollah seraient blanchis à Kinshasa dans les secteurs bancaire et de l’immobilier. On aurait trouvé un lien entre ces fonds et le sabotage présumé du vol d’Ethiopian au décollage de Beyrouth... Quel commentaire faites-vous ?
R/ Il y a un mécanisme mis en place à la Banque Centrale du Congo pour vérifier l’origine des fonds qui arrivent. Je n’ai jamais reçu un rapport de la Banque Centrale du Congo faisant état de détection d’un fond d’origine terroriste. Le vol de la compagnie Ethiopian était un accident d’après ce que l’on en sait depuis.

Q/ Cela ne vous a pas ému de voir qu’une cinquantaine de Libanais résidant en R-dC se trouvaient à bord ?
R/ Il n’y avait pas que des Libanais à bord ! Il y avait aussi des ressortissants d’autres pays et il y avait l’épouse de l’ambassadeur de France.

Q/ Excellence, vous dites, les élections auront lieu. À quelles dates, les voulez-vous, et avec quels moyens ? À ce propos, les moyens ne font-ils pas défaut ?
R/ Les élections doivent avoir lieu, et elles auront lieu en 2011. La Communauté internationale s’est engagée à prendre en charge les élections locales, urbaines et municipales. Quant aux élections générales, législatives et présidentielles, notre pays les financera. Nous sommes en train de nous organiser pour cela et nous allons trouver les moyens. Si les élections n’ont pas lieu aux dates prévues, il se posera un problème de légitimité des Institutions issues des élections. Nous ne saurions nous trouver devant une telle situation.

Q/ Les syndicats ne comprennent pas qu’alors qu’on leur demande de serrer la ceinture, des pôles d’enrichissement se mettent en place...
R/ Il faut bien qu’on me cite des cas. La justice est là pour se saisir de ces dossiers. Nous sommes un État de droit. On ne peut arrêter des gens sur des simples allégations...

Q/ Pouvez-vous dire Excellence que le gouvernement a réussi à mettre en place un Etat républicain et impartial ?
R/ Il nous faut sans doute du temps à ce niveau comme à d’autres. Tout ne se fera pas en un jour. Il est évident que le Gouvernement doit s’engager dans ce sens.

Q/ Le 6 décembre 2007, vous mettiez en garde, lors de votre discours sur l’état de la Nation, contre la tentation de vouloir régler tout dysfonctionnement éventuel des Institutions par la révision constitutionnelle. Le 7 décembre 2009, lors du même discours sur l’état de la Nation, votre position a évolué. Vous appelez à «revisiter certaines dispositions de la Constitution du 16 février 2006» et vous invoquez «le bilan de son application». ..
R/ En 2007, nous n’avions qu’un an depuis la mise en place des Institutions démocratiquement élues. Il n’était pas normal de procéder, comme certains Députés le souhaitaient, à une révision constitutionnelle. Et à l’époque, il s’agissait d’une démarche visant à crédibiliser les décisions du Conseil supérieur de la Magistrature (ndlr: notamment que le président de la République au nom de qui les décisions sont exécutées en soit membre, comme en France et dans tous les Etats modernes).

Aujourd’hui, des problèmes liés à la décentralisation et à d’autres se posent. Par exemple, le pays n’a pas les moyens de passer de onze à vingt-six provinces dotées de la personnalité juridique. Le législateur de 2006 s’était sans doute trouvé dans une certaine euphorie. Or, cette décentralisation est inscrite dans la Constitution. On ne peut donc pas changer cela par une simple loi. Il nous faut voir maintenant s’il faut régler cette matière au niveau des Chambres législatives par la formule de révision constitutionnelle ou s’il faut s’adresser directement au Peuple souverain par voie référendaire.

Q/ Le fonctionnement des provinces actuelles vous donne-t-il satisfaction? Il y a des cas des gouverneurs qui s’opposent à l’exécution des arrêtés des ministres du gouvernement central voire des ordonnances présidentielles. .. Le 7 décembre dernier déjà, vous dénonciez la forte tentation d’abus des prérogatives et le chantage...
R/ Comment être satisfait! Il faut souhaiter que jour après jour, les choses iront de mieux en mieux.

Q/ Excellence Monsieur le Président de la République, qu’en est-il de la MONUC? Quitte-t-elle le pays ou ne quitte-t-elle pas? On avait demandé son départ, voilà qu’il s’agit désormais de la reconfigurer. Le discours officiel national n’est-il pas à ce propos parfois équivoque ?
R/ La MONUC doit partir. Elle n’a pas pour mission de rester indéfiniment au Congo. Mais avant cela, elle doit se reconfigurer. Il s’agit pour elle de quitter les provinces où la sécurité des personnes et des biens est assurée afin qu’elle se déploie dans les provinces du Kivu, Nord et Sud-Kivu. Le discours n’est pas équivoque. Nous avons parlé de ces questions avec le secrétaire général adjoint des Nations Unies en charge des missions de maintien de la paix Alain Le Roy quand il est venu me voir à Kinshasa. Nous avons ensemble convenu que la MONUC actuellement forte de 20.000 hommes doit quitter le pays mais que, dans un premier temps, des contingents doivent aller dans les Kivu où les problèmes de sécurité continuent de se poser. Entre temps, des forces de police doivent être formées pour prendre le relais des forces onusiennes, rassurer et protéger les populations, ainsi que leurs biens dans le respect des lois.

Q/ La demande de retrait de la MONUC à la veille des élections est perçue comme n’étant pas des plus opportunes...
R/ Dans aucun pays au monde - et en tout cas dans aucun pays qui nous entoure, en Afrique Centrale - les forces onusiennes n’ont eu mission d’organiser les élections. Elles n’innoveront pas au Congo. L’organisation des élections relève de la souveraineté des Etats. Je me suis engagé fermement, en ce qui me concerne, à tenir des élections libres, transparentes et démocratiques. Et rien ne me fera changer d’avis. Vous pouvez me croire.

Q/ C’est quoi, Excellence Monsieur le Président de la République, cette affaire de fonds vautours qui auraient racheté à vil prix les dettes de la Snél et de la Gécamines pour les revendre à prix d’or à la R-dC au point de capter par des juges à l’étranger des fonds attendus des Chinois ?
R/ D’après mes informations, ces fonds vautours n’ont rien capté. Ils ont juste réussi à bloquer le transfert de 150 millions de dollars attendus des Chinois. Mais nous allons, par des voies diplomatiques, régler cette affaire. La République du Congo a eu le même problème. Elle a pu le régler. C’est vrai que cela fait mal parce que nous allons connaître un retard dans l’exécution de certains de nos projets.

Q/ Parlant de la diplomatie, quels types de rapports, Excellence Monsieur le Président, notre pays entretient-il avec les pays voisins, le Congo Brazzaville, l’Ouganda, l’Angola, le Rwanda? Il semble qu’un village serait à nouveau occupé au Bas-Congo et qu’à l’Équateur, la crise des Enyele est loin d’être terminée...
R/ Je dois vous assurer que le Congo entretient les meilleures relations avec tous les neuf pays voisins. Tous ces problèmes qui se posent le long de nos frontières communes et qui ne datent pas d’aujourd’hui trouveront leurs solutions par voie diplomatique. À propos de l’Equateur, il n’y a plus aucun problème dans la province, je veux vous l’assurer. Avec le Rwanda et l’Ouganda, nous avons procédé à l’échange d’ambassadeurs et il n’y a rien à signaler.

Q/ Nkunda n’est toujours pas extradé, malgré les assurances données par nos envoyés...
R/ Oui, il y a le cas de M. Laurent Nkunda. Je pense qu’il s’agit d’une simple question de temps. Nkunda devra être extradé.

Q/ Excellence, vous êtes toujours fâché contre Karel de Gucht ?
R/ Je ne suis pas fâché contre M. De Gucht. Ce que je n’ai pas aimé, ce sont ses prises de position, à la fois du temps où il était ministre des Affaires étrangères de Belgique et comme commissaire européen en charge du Développement. Ce n’est pas parce que tel pays apporte telle aide que la R-dC n’a pas droit au respect et à la dignité.

Q/ Est-il toujours interdit de visa en R-Dc ?
R/ Je ne sais pas! Qui lui a interdit le visa ?

Q/ Êtes-vous toujours fâché avec Rfi, toujours interdite de diffusion en R-dC ?
R/ C’est comme à la question sur le ministre De Gucht. Je ne suis pas fâché contre Rfi. Ce que je n’aime pas c’est cette campagne contre notre pays, cet acharnement à toujours nous critiquer comme si rien de bon ne se faisait ici. Le Congo est le premier pays francophone du monde et Rfi est un média francophone. Nous ne pouvons pas accepter cette campagne. Mais, rassurez-vous, d’ici peu, les choses vont se normaliser. Nous avons maintenu le contact avec cette Rfi.

Q/ Vous en êtes vous plaint auprès du président Sarkozy que vous avez reçu à Kinshasa ou auprès du ministre Bernard Kouchner ?
R/ Non. Nous n’en avons jamais parlé. Aucune fois.

Q/ Excellence, on sent parfois quelques peurs dans l’opinion. Il vous est arrivé de vous annoncer à certains sommets sans vous y rendre. Ces derniers mois, vous avez même été trop absent sur la scène internationale. Certes jamais vous n’avez manqué un sommet régional. Vous n’avez pas été à Copenhague au sommet sur le climat. Pensez-vous que le pouvoir a besoin d’un peu de mystère ?
R/ Je n’avais jamais annoncé à personne que je me rendrais à Copenhague. D’ailleurs, Copenhague a été un échec cuisant! C’est vrai, que je ne voyage plus à travers le monde. Aux premières années après mon arrivée au pouvoir, j’ai beaucoup voyagé à travers le monde. Mais qu’est-ce que cela a rapporté au pays? Il y a eu beaucoup de promesses faites et aucune promesse n’a été suivie de réalisation. Alors, pourquoi dépenser les maigres moyens du Peuple congolais dans des voyages? Il y a eu l’Assemblée générale des Nations Unies mais au moment où cette conférence se tenait, nous avons connu des problèmes au Kivu. Il n’était pas normal pour le Chef de l’État que je suis que je quitte mon pays à ce moment-là pour aller me balader à l’étranger. Le même problème s’est produit lors de la conférence suivante... En ce qui concerne les pays voisins, c’est vrai, nous sommes très actifs simplement parce que nous présidons beaucoup de ces structures régionales. Depuis que nous avons liquidé nos arriérés auprès de l’Union Africaine, nous serons désormais très actifs à ce niveau.

Q/ Vous rendrez-vous à la prochaine Assemblée des Nations Unies à New-York en septembre prochain ?
R/ Oui. Certainement.

Q/ Avez-vous une visite en vue à Washington, à la Maison-Blanche ?
R/ Non. Le président Obama doit avoir un agenda déjà très chargé. Il doit avoir des préoccupations d’ordre interne notamment celles liées à la réforme du secteur de la santé...

Q/ Un mot sur les festivités du Cinquantenaire. Vous y avez invité le Roi des Belges...
R/ Oui. Le Roi a été invité ainsi que plusieurs autres personnalités du monde. Je sais qu’il y a un débat qui a lieu sur ces festivités. La question est de savoir s’il faut marquer ce moment d’un cachet spécial, après autant de difficultés que notre pays a connues. Mon sentiment est que malgré nos situations passées, il nous faut quand même nous arrêter un moment, réfléchir sur le chemin parcouru et surtout envisager les voies que nous devons emprunter demain, pour les cinquante ans à venir. C’est ça pour moi le sens de ces manifestations.

Q/ Excellence, qu’attendez-vous de la session parlementaire de mars 2010 qui s’ouvre lundi 15 mars ?
R/ Qu’elle vote les lois essentielles à la fois pour faire avancer la démocratie dans le pays et pour assurer un meilleur climat des affaires. Je pense en ce qui concerne la démocratie, je m’attends au vote des lois essentielles comme celles sur la CÉNI, la Commission Nationale Électorale Indépendante (qui doit remplacer l’actuelle CÉI, Commission Électorale Indépendante) . Il est prévu, dès le lendemain de l’ouverture de cette session, une réunion inter-institutionnelle.

Q/ Si vous devriez adresser un message au peuple congolais, que lui diriez-vous à un an de la fin de la Législature ?
R/ C’est que le peuple congolais reste serein, qu’il reste calme. C’est le même message que j’adresse aux Parlementaires. Qu’ils soient sereins, calmes.

Q/ Si vous devriez laisser une image de vous à la tête de ce pays, quelle serait cette image? Celle de bâtisseur? Celle de pacificateur ?
R/ Oh! C’est l’image d’un homme simple, d’un homme humble, d’un homme ordinaire.

T. Kin-Kiey Mulumba/lesoftonline.net


(TN/PKF)