Le magazine aborde aussi le recrutement par les services de Mobutu des mercenaires bosno-serbes impliqués dans le massacre de Srebrenica.

Kisangani, chef-lieu du Haut-Zaïre, est tombé, le 15 mars 1997, comme un fruit mûr aux mains des «rebelles» de Laurent-Désiré Kabila (LDK). La Franzaïre - branche locale de la Françafrique (cf. Billets n° 42) - leur opposait une coalition hétéroclite, un ramassis de criminels : ils partent en débandade. LDK et ses troupes sont accueillis en libérateurs : les Zaïrois, qui hésitaient à reconnaître cette résurgence improbable du lumumbisme, paraissent décidés à chevaucher l’opportunité de balayer, enfin, le système Mobutu - leur ruine personnifiée - chaque fois remis en selle par les interventions occidentales (françaises, surtout).

Le signe zaïrois est vaincu : des Africains ont triomphé des mercenaires, et non l’inverse. Vieillis, les réseaux recruteurs de soudards ont montré leurs limites. Kisangani a de bonnes chances d’être, au néo-colonialisme de la France, ce que Dien Bien Phu fut à son colonialisme : le signe de sa fin. Comme les symboles mènent l’histoire, on peut s’attendre à un effet de souffle, à des ondes de choc dans tout le «pré-carré» francophone, à commencer par la Centrafrique et le Congo.

17 mars 1997. Jacques Foccart s’éteint. Le concepteur de la Françafrique en était redevenu la clef de voûte. Certes, sa maladie réduisait de plus en plus les fils de son réseau à ceux du téléphone (eux-mêmes remplacés, souvent, par les liaisons satellite), mais quel magnétisme ! A Jacques Chirac, tenté, un moment, de réformer le système français de coopération (ce déguisement foccartien du dessein néo-colonial), il fut ordonné: touche pas ! Et le président de se recoucher dans un lit vermoulu, mais douillet.

C’est aussi Jacques Foccart qui, fin avril 1994, à Gbadolite, peu avant l’opération Turquoise, orchestra l’ultime restauration de Mobutu. Il sut le revendre aux Occidentaux comme le champion de la stabilité contre le chaos. Kisangani est le K.O qui ponctue ce combat de trop.

Mais on n’a pas le coeur à filer la métaphore sportive : depuis 39 ans, les combats organisés par ce manager de la Françafrique le furent au prix du sang des Africains (un million au moins) : Camerounais, Nigérians, Libériens, etc. Sans parler des actuels conflits en Afrique centrale.

Charles Pasqua a, lui aussi, un réseau africain très développé. Mais il n’a pas l’autorité d’un Foccart. La disparition de ce dernier creuse donc un vide dans cette part de la Françafrique qui préfère la soumission (dût-elle parfois conduire à l’ignominie) à l’autonomie de pensée. Le même deuil trouble en ce moment le chef (comme disent les Belges) de ceux des Zaïrois qui sont en(fé)tichés de Mobutu.

Les orphelins ont deux options : l’affranchissement, ou le réasservissement

Laquelle choisiront-ils ? Le néo-colonialisme foccartien voulait épargner aux Africains francophones la morsure de l’histoire. Ils ont eu les deux, la domination et la morsure. Celle-ci se fait plus cruelle - annonçant peut-être la liberté, non la fin des souffrances. Ainsi, pour sortir du mobutisme, on aurait pu imaginer des moyens plus économes en vies humaines - si la France, par exemple, avait eu quelque respect pour l’éveil démocratique de l’Afrique.

De même, une justice internationale moins sabotée aurait pu éviter que ne se règlent, par le feu, les comptes du génocide de 1994. L’histoire s’est écrite ainsi, mais nous n’adhérons pas à ses façons. Les pages qui se tournent, les options qui se rouvrent éveillent notre attention. Mais nous ne chantons pas ce qui scelle aussi tant d’échecs, tant d’occasions manquées, au risque de semer la haine et légitimer la brutalité. Il est plus que temps de songer à nous co-civiliser.

Si les Kabila’s boys vainquent presque sans combattre, c’est qu’ils surfent sur la conjonction de plusieurs lames de fond : le ras-le-bol de Mobutu, interne mais aussi externe (il en a trop fait à ses voisins angolais, ougandais ou rwandais) ; la volonté d’en finir avec les forces armées du génocide de 1994; et une dernière vague qui peut beaucoup enfler, la francophobie. Sans compter qu’en face, on tire littéralement contre son propre camp.

Au moins 650 hommes de l’ex-rébellion angolaise, l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (Unita) de Jonas Savimbi, combattent aux côtés des troupes de Mobutu (Le Nouvel Afrique Asie, 03/1997). Un vieux couple françafricain. Du coup, le gouvernement de Luanda a laissé plus de 1.500 ex-gendarmes katangais, héritiers des dissidents du Shaba, rallier Kabila à Bukavu (Le Soir, 01/03/1997).

Les mercenaires

Ils sont beaux, ces mercenaires serbes dragués par les réseaux franco-zaïrois pour la défense du mobutisme ! Un habitant de Kisangani, qui eut à subir leurs exactions, résume leur attitude : «Ils étaient devenus complètement mabouls», tuant ou torturant tous ceux qu’ils soupçonnaient de sympathie pour les «rebelles».

Le 14 mars, sentant le vent tourner, ils décidèrent de fuir par la voie des airs. Ils rejoignirent un aéroport sécurisé par des commandos français, officiellement chargés de protéger l’évacuation des humanitaires, et profitèrent des appareils de l’armée française ... Ceux-ci évacuèrent aussi les hauts gradés zaïrois. Mais la piétaille ne voulait pas se laisser abandonner : durant plusieurs heures, les Serbes firent feu sur leurs «alliés» zaïrois, causant de nombreux morts.

Cette filière serbe a été montée par la Direction de sécurité du territoire (DST) français et un certain Patrick F., sous la houlette de Jacques Foccart et de son adjoint Fernand Wibaux. Le chef mercenaire se fait appeler Malko, ou «colonel Dominique». Il s’attribue un rôle décisif dans la libération des deux pilotes de Mirage français tombés en 1995 aux mains des Bosno-Serbes, et prétend connaître le factotum pasquaïen Jean-Charles Marchiani, - sur ce coup-là comme sur bien d’autres.

A Belgrade, les intermédiaires sont des proches du président Milosevic, dont le chef de la Sécurité Jovica Stanisic. Le recrutement est mené, entre autres, par Milorad Palemic, qui dirigea un commando bosno-serbe impliqué dans le massacre de Srebrenica. De Belgrade, une série de vols ont été organisés pour transporter plusieurs centaines d’hommes, mais aussi des armes - la part la plus juteuse du contrat.

Une base avancée a été établie au Caire (l’Egypte est un partenaire habituel des opérations françafricaines). Pour les mercenaires français, on a sollicité notamment les milieux d’extrême-droite, par l’intermédiaire de François-Xavier Sidos et de la société Groupe 11. (La Lettre du Continent et L’Evénement du Jeudi, 20/02/1997 ; L’Express, 27/02/1997 ; The Sunday Times, 09/03/1997 ; The Observer, 16/03/1997 ; The Times, 17/03/1997 ; Washington Post, 19/03/1997 ; Libération, 21/03/1997).

L’aveugle et le paralytique


Il n’est pas triste d’entendre le ministre des Affaires étrangères belge, Eric Derycke, inviter la France à «changer de politique» au Zaïre. Une fois! Voici un siècle, le roi Léopold II fit à son peuple l’encombrant cadeau d’un pays-continent, le Congo.

Depuis, la Belgique est embourbée dans ses contradictions coloniales, redoublées par ses propres dissensions. Elle ne savait comment se dégager de Mobutu.

Après la chute de Kisangani, elle découvre la lune : l’ère Mobutu est «révolue» ! Elle aimerait partager cette révolution copernicienne avec la France. Mais le regard de cette dernière ne semble pas remis, depuis trois siècles, de son éblouissement par le roi-soleil ... Mi-mars, dans un sursaut de lucidité, Jacques Foccart aurait envoyé des émissaires auprès de Mobutu pour lui demander de démissionner. Ce qui aurait aggravé l’état de santé du patient (Le Soir, 18/03/1997). Entre-temps, Foccart est mort, et l’Elysée a laissé Mobutu repartir vers le Zaïre.

La politique africaine de la France est dans le coma

A l’Onu, «on a du mal à nommer un seul pays [d’Afrique francophone] qui, par sympathie pour la diplomatie française, soutienne encore la thèse de Paris» sur le Zaïre, s’étonne un diplomate africain (Le Monde, 19/03/1997). La garde rapprochée du podium français à l’Onu était, faut-il le rappeler, un axe stratégique du système franco-africain. Tout fout le camp !

Le Potentiel


(CL/PKF)