L’artiste photographe Sammy Baloji est le lauréat 2009 du Prix Prince Claus. Il vient de recevoir un chèque de 25.000 euros pour son œuvre Mémoire.L’artiste photographe Sammy Baloji a été à l’honneur le jeudi 18 février à la Halle de la Gombe. Lauréat du Prix Prince Claus 2009 de la Fondation Prince Claus pour la culture et le développement pour son œuvre « Mémoire », il a reçu ce prix des mains de l’ambassadrice des Pays-Bas en République démocratique du Congo, Ellen Berends-Vergunst : le diplôme de mérite de la Fondation et un chèque de 25.000 euros.
 
Au cours de cette soirée solennelle et de fête, on a noté la présence du gotha de la culture présent au pays. Emerveillée par la richesse culturelle du peuple congolais, l’ambassadrice Ellen Berends-Vergunst a déclaré que la RDC vient donc d’être honorée pour la troisième fois et à juste titre à travers le Prix Prince Claus octroyé à Sammy Baloji. Elle a rappelé qu’en 2005, ce prix avait échu au célèbre peintre Chéri Samba et en 2007 au chorégraphe Faustin Linyekula.
 
La cérémonie de jeudi a également fait office de vernissage de l’exposition Mémoire organisée par le Centre culturel français de Kinshasa/Halle de la Gombe. Cette expo s’étend du 19 février au 27 mars et elle bénéficie du soutien de la Fondation Prince Claus pour la culture et le développement et de l’ambassade des Pays-Bas. Cette fondation a été créée en 1995 dans le but de stimuler les échanges entre la culture ainsi que le développement et tire son appellation du Prince Claus, l’époux de sa majesté Beatrix, reine des Pays-Bas.


Décédé, le Prince Claus s’est dévoué durant sa vie à la cause du développement international. La fondation se présente donc comme une plate-forme d’échanges interculturels, basant sa mission sur le message du Prince Claus : « On ne peut pas développer l’homme, mais l’homme se développe lui-même ». Active en Afrique, en Amérique Latine et dans les Caraïbes, la Fondation soutient toutes sortes d’activités sur le plan culturel et décerne des prix aux artistes des talents prometteurs ou confirmés.
 
Mémoire, une œuvre spectaculaire…

La responsable du Centre culturel français, Françoise Gardies s’est attardée sur la série Mémoire. Pour elle, Mémoire est certainement dans l’œuvre de Sammy Baloji la série la plus spectaculaire, celle qui a permis à ce jeune artiste de gagner très rapidement la reconnaissance du milieu international de l’art contemporain.
 
Voici la toile de fond du commentaire de Françoise Gardies sur la série Mémoire de Sammy Baloji : « Incrustation dans les paysages actuels de friches industrielles du Katanga de photographies d’archives de l’UMHK la société minière coloniale, les images grand format de Sammy Baloji mettent en scène dans une silencieuse violence la confrontation de deux mondes, mais d’une seule et même histoire. Comment en regardant ces images ne pas faire de parallèle avec les implantations industrielles imposées il y à 90 ans au paysage de savanes, telles une blessure ?

A ces incrustations de photographies anthropométriques d’un âge, aux relents racistes, Sammy Baloji donne pour décor, par la juxtaposition de clichés différents, les ruines de ces mêmes sites miniers. La fascination esthétique joue à plein et de la nostalgie sourd le malaise crée parle vide, l’abandon, l’absence, l’aveu aussi de l’échec intellectuel et moral d’un modèle de développement. Des images saisissantes à la composition étudiée où noir et blanc et couleurs renvoient aux temporalités différentes : la désolation d’aujourd’hui, la désaffectation de ces sites jadis pourvoyeurs de richesses et de travail et la mise à nu, dans son implacable véracité, de l’exploitation parle colonisateur, des travailleurs noirs, tour à tour décharnés, humiliés ou dressés dans l’expression d’une puissance physique porteuse d’avenir.

Comment ne pas sourire aussi, la culpabilité de la colonisation dépassée, des images représentant une cérémonie de remise de décoration par des hommes blancs en uniforme à des travailleurs noirs méritants, ou encore de la séance de gymnastique collective sur fond d’arène de terrils ? Inhérente au sujet qu’il explore, la dramatisation n’est pas l’effet recherché par l’artiste. Là est la grande force de ses images. Les niveaux successifs de lecture, leur subtile intrication : historique, politique, sociologique et esthétique n’en sont que plus pertinents portés par une rigueur, une exigence et une sophistication plastiques remarquables »
 
Qui est Sammy Baloji ?

De son indication biographique, l’on retient que Sammy Baloji est né en 1978 à Lubumbashi dans la province du Katanga en République démocratique du Congo où il vit et travaille. Licencié en lettres et sciences humaines de l’Université de Lubumbashi, il débute par la bande dessinée avant de se consacrer à la photographie et à la vidéo avec lesquelles il réalise plusieurs travaux sur la culture dans le Katanga et sur l’héritage coloniale de la République démocratique du Congo. L’ethnographie, l’architecture et l’urbanisme, thèmes récurrents de son travail, sont les filtres au travers desquels il analyse l’histoire et l’identité africaines.
 
En 2005, il présente à Bruxelles l’exposition Vues de Likasi conçue avec Marie-Françoise Plissart (lauréate de la biennale d’architecture de Venise 2004) et retenue à la biennale de Cape Town en 2006. Mémoires (2006) de Sammy Baloji est une séries de photographies sur le groupe minier la Gecamines, ex-Union minière du Haut-Katanga ; Mémoire, c’est aussi un film expérimental qu’il réalise à la même année avec le danseur et chorégraphe Faustin Linyekula Mémoires permet à Sammy Baloji d’obtenir le Prix Afrique en créations et le Prix de l’image aux 8èmes Rencontres africaines de la photographie de Bamako au Mali en 2007. Et en 2009, le photographe remporte grâce à cette œuvre le Prix Picte et le Prince de Claus Award.

Depuis 2007, Mémoires est présenté dans plus d’une quinzaine d’expositions en Europe, en Afrique et au Japon. Simultanément à leur présentation au Centre culturel français de Kinshasa, des œuvres de la série Mémoires seront exposées à The Empty Quarter à Dubai puis dans plusieurs musées américains dont le Museum for african art à New York et, dans le cadre du Prix Pictet à Eindhoven (University of technology, mars et avril 2010).

Toujours en 2007, Sammy Baloji participe comme artiste visuel à la création de la pièce The dialogue series : III Dinozord de Faustin Linyekula présentée à Vienne en Autriche, à Bruxelles en Belgique et à Utrech aux Pays-Bas. Il expose, avec Luis Lage (vice-directeur de la faculté d’architecture de l’université Edouardo Mondlane et Mauro Pinto, photographe mozambicain, au Centre culturel franco-mozambicain de Maputo, le projet « Avenida Vladimir Lenine » ; il s’agit des triptyques juxtaposant des photographies en noir et blanc de l’architecture de l’avenue et sa dimension sociale et humaine.
 
En collaboration avec la Fondation Jean-Paul Blachère, des œuvres de la série Corps et Masques (2008) sont présentées dans l’exposition Persona Masques d’Afrique : identités cachées et révélées (avril 2009 - janvier 2010) au Musée royal de l’Afrique centrale à Bruxelles en Belgique.

Sammy Baloji mène parallèlement un travail de réalisation vidéo qui apporte un regard analytique et esthétique différent aux questions existentielles qu’il ne cesse de se poser. L’artiste est également très investi dans l’organisation de Picha, les Rencontres de l’image de Lubumbashi qui arrivera à sa deuxième édition en octobre 2010.
 
Martin Enyimo/Le Potentiel
(Ern.)