Comment organiser la production culturelle congolaise pour plus de rentabilité de quoi vivent les artistes congolais en général, et les musiciens en particulier ? Si la réponse peut être trouvée pour le cas de ces artistes affiliés à des sociétés de droits d'auteurs à l'étranger, il est difficile, voire impossible, de se prononcer pour le cas de la RDC.

La raison en est simple : l'industrie culturelle congolaise, pour productive qu'elle puisse être en terme d'inspiration artistique, paraît totalement inexistante au tertiaire, c'est-à-dire à la consommation officielle. Les artistes eux-mêmes s'en plaignent lorsqu'ils dénoncent le piratage dont ils sont victimes à travers leurs œuvres.

L'affirmation se consolide lorsque l'on sait, par ailleurs, que le pays ne dispose plus d'une société des droits d'auteurs à proprement parler, la SONECA se trouvant en perpétuelle liquidation.

Plus grave encore, l'existence d'une industrie complète de la culture se trouve gravement hypothéquée en raison de l'inexistence de producteurs et d'éditeurs dignes de ce nom.

Une vie de renard qui rapporte gros

Conséquence : les artistes s'autoproduisent et s'éditent, mais s'en remettent à des distributeurs pour assurer l'écoulement de leurs produits. Certains d'entre eux, à l'instar de Papa Wemba, en sont venus jusqu'à avouer qu'ils s'auto-piratent en produisant parallèlement des exemplaires de leurs œuvres.

En clair, le train de vie que mènent les vedettes congolaises couvre manifestement des sources de revenus essentiellement sans rapport avec leurs professions. Les musiciens, eux, ont trouvé une formule avec les dédicaces (" mabanga ").

La pratique rapporte gros, et même très gros. Une chanson qui en comporterait, par exemple 30, est susceptible de rapporter à l'auteur des moyens lui permettant de s'acheter une maison, si les personnes "immortalisées " sont nanties. Et lorsqu'un album comporte 10 chansons truffées de " mabanga " et que l'auteur est une vedette en vue, on peut aisément comprendre pourquoi ils se livrent à des débats concurrentiels interminables sur leurs avoirs.

Les plus malins et chanceux tombent sur de grosses légumes, nationales comme étrangères, pour qui ils composent une chanson qui changent leur vie. Certains artistes, en effet, ont su gagner, d'un coup, 50.000 à 70.000 euros pour une chanson qu'ils ont produite pour immortaliser des membres des familles présidentielles à travers le continent africain.

Sur le même registre, les artistes multiplient, à Kinshasa comme à l'étranger, des productions fort coûteuses au point que même les producteurs ont du mal à suivre le rythme. En effet, ils deviennent rares ces mécènes, plutôt que producteurs, qui peuvent payer des titres de voyage à l'étranger pour un orchestre d'une trentaine de personnes et assurer le séjour (restauration, logement, etc.), sans compter le cachet à payer.

Et puisque les productions scéniques ne rapporte pas grand-chose - étant donné qu'au nom du communautarisme africain, plusieurs mélomanes ne paient pas les droits d'entrée - le producteur d'un " concert" arrondit ses comptes avec des sponsors, tandis que les artistes, eux, s'en remettent aux mélomanes qui leur donnent de l'argent sur scène, leur offrent des vêtements, les prennent en charge pendant leur séjour en organisant une chaîne de solidarité. En fin de compte, un artiste peut revenir d'une tournée occidentale avec une voiture et une valise de vêtements.

Si la voiture peut survivre (pour des besoins de la frime) à la fauche qui va s'emparer d'un tel artiste après quelques jours à Kinshasa, les vêtements, eux, finissent en vente libre dans les différentes boutiques d'habillement à travers la ville.

Ainsi, vont-ils vivoter en marge de leur groupe musical et de leur leader, puisque la plupart de ces groupes ne connaissent aucune pratique salariale, sinon un système de pourboire à géométrie variable.

Afin de survivre, les artistes musiciens écument les plateaux de télévision pour annoncer des productions déjà connues, le manège visant simplement à citer le nom d'un bienfaiteur qu'on appelle aussitôt après avoir quitté le plateau.

En un mot comme en mille, on dirait sans crainte que, contrairement aux apparences, nos artistes sont de véritables " renardeurs " qui vivent aux dépens de ceux qui les écoutent. Ce sont ces fameux " babini ya zoba " à qui l'on paye juste une chikwange sans aucun condiment d'accompagnement, dixit un de leurs collègues qui n'est plus de ce monde.

On comprend, dès lors, que l'art d'Orphée se vide aujourd'hui de sa substance et que, contrairement aux affirmations démagogiques, la musique congolaise ait connu une grave régression qualitative et thématique.

Organiser la production culturelle ? C'est possible

A qui la faute ? La question a toujours été évoquée, mais dans un sens où les différents partenaires se renvoient la balle : les artistes accusent l'Etat de ne pas suffisamment organiser le secteur culturel, tandis que l'Etat reproche aux artistes leur incapacité et leur refus de s'organiser en véritables corporations.

Dans un cas comme dans un autre, on retiendrait que la responsabilité est collégiale, du moins si tout le monde fait converger les vues sur les principes d'organisation du monde culturel.

Pour le cas spécifique de protection des droits des artistes et des revenus qui leur revient, on ne peut pas comprendre qu'en dehors de la commission de censure, il n'existe pratiquement aucune structure chargée d'encadrer l'artiste et ses droits.

C'est ce déficit qui a souvent amené le ministère ad hoc à se perdre dans ses missions en se retrouvant à la fois comme mutuelle des artistes, mécène, producteur, organisateur des droits d'auteurs, etc.

Pendant ce temps, les musiciens ne cessent d’inviter le Gouvernement à installer des studios d’enregistrement qui, selon eux, permettraient de faire des économies sur les frais qu’ils paient à l’étranger.

Ce qu’ils oublient, c’est que, d’abord, il n’existe pas au monde un pays qui aménage des studios d’Etat pour assurer la production phonographique. L’initiative incombe aux opérateurs économiques et, de plus en plus, aux artistes eux-mêmes, surtout aux Etats-Unis.

En effet, qu’adviendrait-il si, en travaillant dans un studio de l’Etat, un artiste vient à se plaindre d’être censuré ? S’il peut, cependant, être reconnu l’inexistence d’infrastructures pour les productions scéniques, la responsabilité, ici, incombe collégialement à l’Etat et aux opérateurs économiques dont la plupart préfèrent construire des villas et des flats en lieu et place d’une salle de spectacle, par exemple.

Les artistes qui côtoient ce genre de mécènes leur soumettent-ils ce genre d’idées entre deux truandages?

Personne, cependant, ne veut prendre réellement ses responsabilités pour répartir les compétences dans le processus d'organisation du monde culturel.

En Occident, une société des droits d'auteur est, en fait, un syndicat des artistes qui s'organisent pour assurer la collecte, la protection et la promotion de leurs droits. C'est le cas de la SACEM en France et de la SABAM en Belgique.

C'est ce qui, d'ailleurs, offre la possibilité aux artistes étrangers à ces pays de s'affilier à ces syndicats.
Au-delà, il reviendrait à l'Etat de prendre des mesures incitatives pour encourager l'investissement dans le monde artistique. Il s'agit, concrètement, de susciter des vocations d'affaires dans ce secteur.

Plusieurs mécènes et bienfaiteurs actuels qui déversent une importante manne financière sur les artistes ignorent certainement qu'en s'érigeant en producteur ou éditeur, ils peuvent doublement tirer profit de l'intérêt qu'ils cherchent en se faisant chanter : ils promeuvent les œuvres des artistes et en tirent des revenus.

Dans le même ordre d'idées, on ne saurait parler de véritable industrie culturelle tant qu'il n'existera pas un groupement d'éditeurs organisés. C'est ce groupement qui donne un sens à l'existence d'un réseau de distributeurs qui assurent la vente des œuvres à travers une ère géographique donnée, suivant les choix de l'auteur de l'œuvre et/ou son producteur.

L'inexistence, en RDC, de cette chaîne industrielle de la culture justifie le doute qu'émettent les connaisseurs sur la plupart (si pas tous) de disques d'or déclarés par nos artistes. Un disque d'or est, en effet, le fruit d'une vente contrôlée et authentifiée d'une quantité donnée de pièces d'une œuvre musicale.

Cette authentification passe par l'identification du producteur de l'œuvre, de l'éditeur qui la prend en charge et du réseau homologué de ses distributeurs. Cette chaîne est donc censée assurer la traçabilité des productions qui sortent d'usine en vue de leur consommation. En sorte que tout album qui suivrait un processus autre que celui-ci serait totalement anonyme, même s'il pourrait être vendu en nombre d'exemplaires largement supérieur au seuil requis pour décrocher un disque d'or (75.000 exemplaires en France aujourd'hui).

Comment lutter contre le piratage

Il est donc d'une haute importance qu'un tel réseau existe en RDC pour assurer la sortie de ghetto de la musique congolaise et de l'art en général. En attendant, on ne pourra que se plaindre du piratage des œuvres à longueur des journées. Et sur ce point, malgré les carences déplorées ci-dessus, le Gouvernement ne devrait pas se débiner de ses obligations, car c'est à l'Etat que revient la responsabilité d'organiser la police dans tous les secteurs de la vie nationale. On irait jusqu'à dire que c'est à l'Etat que revient la responsabilité d'inciter les artistes à s'organiser pour bénéficier d'un répondant social pouvant lui permettre de remplir sa part de responsabilité dans la lutte contre le piratage.

En effet, pour que toute police puisse organiser un système de lutte contre le piratage, elle doit disposer de toutes les données relatives à un album à protéger. Cette police doit recevoir de l'auteur de l'œuvre et/ou de son producteur l'identité de l'éditeur, la nature de l'œuvre, le tirage prévu pour écoulement, du réseau des distributeurs, etc.

Chaque maillon de cette chaîne produit un document infalsifiable d'authentification, surtout les distributeurs-vendeurs qui sont le point le plus névralgique dans le dispositif de prévention et de lutte contre le piratage. Celui-ci doit pouvoir démontrer, au moment d'un contrôle, l'origine et la quantité (en pièces) du produit qu'il écoule, l'identité de ses acheteurs-vendeurs, etc., pour qu'éventuellement, l'œuvre observée puisse être tracée jusqu'au point de sa consommation : un bar, un club, une station de radio, une chaîne de télévision, une famille ou un individu, etc.

Ces explications et tant d'autres devraient permettre à tous les acteurs sociaux de sortir de l'ornière qui engourdit les esprits et penser réellement la promotion de l'industrie culturelle congolaise. eci est d'autant plus impérieux que la rentabilité de ce secteur n'est plus à démontrer.

Ne pas le faire jusqu'aujourd'hui constituerait, à la limite, un indice de complicité dans le marasme qui tenaille la culture congolaise, alors que bien de ses acteurs en tirent des profits qui échappent à la collectivité.

Jonas-Eugène Kota/Forum des As


(Milor/BT/PKF)