« Je veux devenir comme King Kester Emeneya, Werrason ou Papa Wemba qui gagnent déjà leur vie. Avec mes musiciens, nous essayons d’avoir un style original », explique Blaise Mboma de l’orches­tre El Champion. C’est une vérita­ble déferlante qui s’est emparée des jeunes de Kikwit depuis qu’ils ont vu des orchestres de ces gran­des stars de la musique congolaise défiler et se produire dans leur ville entre 2005 et 2008. L’organi­sation durant la même période de festivals culturels au Stade du 30 juin et de la Révolution par la « Fondation bon Samaritain », a renforcé chez eux l’envie de créer des grou­pes musicaux.

On assiste ainsi, dans différents quartiers de cette  ville de plus de 600 000 habitants, à la naissance, presque chaque trimes­tre, de nouveaux orchestres aux appellations souvent fantasques Collège de Washington, Université des stars, Gens cassés, Cœurs brisés... L’Union des musiciens de Kikwit (Umuki), la structure chargée de l’encadrement technique des orchestres, estime leur nombre à près de 200W aujourd’hui, contre quelques dizaines auparavant.

Entre l’école et la musique

A différents endroits, la ville vi­bre au rythme des répétitions ou concerts de ces formations musi­cales comme en ce début d’après­ midi au siège de l’auto-école ADK, dans la commune de Kazamba. « Mudondo samba » (tireur de yin), une chanson composée par l’or­chestre El Champion en hommage aux nombreux tireurs de vin de la province de Bandundu, tient en haleine un public bigarré. L’or­chestre joue en fait en prélude  à la remise des brevets aux nou­veaux chauffeurs lancés sur le marché de l’emploi.

Cette vague touche aussi bien des chômeurs que des scolaires. Fondateur de Cnacca Musica, Hervé Kapala, qui se dit grand ad­mirateur de Werrason, affirme comme nombre de ses collèges avoir embrassé la carrière musi­cale parce qu’il n’avait « rien » à faire toute la journée. Des écoliers par­tagent aussi leur temps entre étu­des et musique. La moitié des mu­siciens de Collège Washington, notamment, sont dans ce cas. Ce qui inquiète de nombreux parents. Car, selon des chiffres avancés par la division provinciale de l’Ensei­gnement primaire, secondaire et professionnel (EPSP), près de 30 % d’élèves qui combinaient les deux activités ont soit échoué, soit abandonné leurs études en 2008.

Les plaintes des parents sont d’ailleurs légion. Modeste Ndanu regrette le renvoi de son fils Ezer, qui a échoué à l’Institut technique professionnel de Kikwit tenu par des Jésuites. A cause de ses activités musicales, « il dormait souvent tard », se plaint-il. Jacques Mawete constate, presque impuissant, les dérives de son fils aîné qui, aujourd’hui, n’étudie plus et « ne fait que fumer du chanvre avec ses amis », tandis qu’une mère de fa­mille redoute de voir son fils « tou­cher aux fétiches » pour réussir sa carrière musicale...

Besoin d’un encadrement

« Nous sommes dépassés par la fougue de ces jeunes qui créent des orchestres parfois sans instru­ments de musique », se désole Jean Kitoko, président de l’Umuki. Le bureau urbain de la Culture et des arts peine à contrôler ces groupes musicaux sans moyens, qui doivent pourtant débourser 20 $ pour ob­tenir leur certificat de recensement annuel et une attestation d’exis­tence que délivrent les communes. « Aucun de ces orchestres n’est en règle. Quand nous les invitons, ils fuient », explique Bruno Kakesa Mazemba, de la Culture et des arts.

Certains, qui louent souvent à 50 $ les instruments de musique et les salles (10 % des recettes) pour leurs concerts, et tentent de gagner ainsi leur vie, pensent que l’Etat leur en demande trop. « Nous manquons de producteurs pour nous soutenir. Payer 20 $ à l’Etat, c’est très cher. Où allons-nous trouver cet argent ? », demande Blaise Mboma de l’orchestre El Champion. Le chef de bureau de la Culture et des arts se dit néan­moins prêt à faire un plaidoyer auprès de sa hiérarchie, pour un meilleur encadrement de ces jeunes.

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(GM/Milor/Yes)