Le demi-siècle de l’indépendance de la RDC en juin 2010 prochain est l’occasion d’une pertinente interrogation sur la particularité du cas de ce pays qui paraît ne pas avoir eu la chance des autres d’engager résolument le décollage de son développement
L’ex-Congo Belge était à peine indépendant qu’un complot international longtemps officiellement méconnu le privait de son Premier ministre, Patrice Emery Lumumba, abattu comme un chien dans la villa d’un Belge, un certain Brouhez, à Lubumbashi, ex-Elisabethville. Les assassins charcutaient le corps du Premier ministre avant d’en jeter les morceaux dans de l’acide sulfurique. Très proche des régimes progressistes africains dont celui, ghanéen, de Nkwame N’krumah qui captivent alors l’élite africaine, Lumumba avait été accusé d’élans communistes et condamnés à mort par l’Occident.
Trop de monde en Europe et aux Etats-Unis lui en voulait tant qu’on ne saura jamais précisément quelle main r-dcongolaise ou étrangère a porté le coup fatal, ni qui a financé l’opération d’élimination. On sait que le 4 septembre 1960, Joseph Kasa-Vubu qui venait de recevoir en audience au palais présidentiel, cinq heures durant, M. Clarke Timberiake, l’ambassadeur des Etats-Unis à Kinshasa alors Léopoldville, se verra intimer l’ordre de révoquer son Premier ministre et se rendra précipitamment à la radio, à l’issue de l’audience, donner lui-même la nouvelle de l’éviction de « Patrice-Emery Lumumba ».
Il était à ce point ému qu’il ne se rappelait plus qu’il révoquait... Le Premier ministre disposant d’une majorité parlementaire, cela n’a pas d’autres noms sinon un coup d’Etat constitutionnel. Lumumba était accusé d’être « communiste » pour avoir envoyé, après des tergiversations des Nations Unies, un télégramme au secrétaire général du PCUS, Nikita Krouktchev, sollicitant une intervention des armées du Pacte de Varsorvie en vue de mater une mutinerie des troupes.
Nous sommes en pleine guerre froide. La crise politique et institutionnelle atteint le paroxysme et, dans les heures qui suivent, le pays va sombrer dans le chaos total quand le Premier ministre, à son tour, sur les mêmes ondes, annonce qu’il a pris la décision de révoquer le Président de la République. Pourquoi la CIA est-elle intervenue tant dans les affaires internes du jeune Etat? Pourquoi Kasa-Vubu a-t-il estimé devoir donner suite aux ordres reçus de l’Occident?
La disparition du Premier ministre voit en tout cas monter en puissance un homme, un ancien sergent-comptable de la Force publique, Joseph-Désiré Mobutu, « découvert » puis recruté par les mêmes services secrets alors qu’il suivait un stage de formation en journalisme en Belgique. Le nouvel homme ne présente aucun mérite sauf celui d’avoir plu à l’agent recruteur américain comme informateur de la Sûreté belge. Les documents d’histoire qui foisonnent aujourd’hui montrent un jeune conquis par le mimétisme blanc.
Mobutu accuse
Quand il se débaptise Sese Seko Kuku Ngendu wa Zabanga, se reconvertit au nationalisme et sent le besoin, certes tardif, de s’assumer, il est accusé de narguer l’Occident et signe, comme le fut Lumumba, son arrêt de mort. Son grand tort aura été d’avoir oublié que la guerre froide qui l’a vu naître n’était plus de saison. Mobutu est écarté brusquement du pouvoir et il lui est dit que s’il tente de résister malgré tout, il allait subir le sort que subissent les chiens. Abattu, son corps serait traîné dans les rues de la ville.
C’est que dans les Kivu, Laurent-Désiré Kabila a vu le jour. Il a entamé sa marche victorieuse et est accompagné vers le pouvoir par une coalition d’une nouvelle génération de dirigeants africains. En tête, l’Ougandais Yoweri Kaguta Museveni. La coalition est formée de l’Ethiopien Ato Meles Zenawi, de l’Erythréen Issaias Afeworki, du Rwandais Paul Kagame, du Sud-africain Nelson Mandela, et de l’Angolais José Eduardo Dos Santos. Tout le monde célèbre ce nouveau cercle de dirigeants noirs, rompus aux règles de bonne gouvernance.
A Entebbe, en Ouganda, les Etats-Unis, forts en symbole, portent l’alliance sur les fonts baptismaux. C’est pourtant déjà fini pour « le M’zée ». Recruté dans les maquis de Fizi-Baraka et d’Hewa Bora par son ami Museveni, présenté à Paul Kagame qui s’en méfie - déjà! - hautement, LDK blanchi à l’aune du politiquement correct, est pourtant déjà écarté du jeu. Les services renseignent que le nationaliste maquisard a mis en pratique son plan de rupture de l’alliance qui l’a porté au pouvoir.
Accusé d’avoir enrégimenté et armé d’anciens soldats et miliciens rwandais qui furent naguère les alliés d’un régime Mobutu et qui sont recherchés par le Tribunal pénal d’Arusha pour le crime de génocide anti-Tutsis. Mais le « M’zée » en a cure de cela. Ce qui importe pour lui c’est de montrer qu’il sait couper son cordon ombilical et s’émanciper de la tutelle sous-régionale. A ceux qui conseillent la modération, il brandit la conviction: la défense de sa vision.
A ceux qui appellent le changement d’axe, il renforce son axe de toujours. On le voit partout sur tous ses théâtres de prédilection. L’axe La Havane et Kinshasa est celui qui fonctionne le mieux. La deuxième guerre de l’ex-Zaïre trouve là ses fondements. La libération de l’Afdl portait en elle une deuxième guerre! Depuis l’indépendance du Congo Belge le 30 juin 1960, ce pays n’a pas eu la chance que d’autres ont eu d’engager son développement.
On dira que son élite a failli. Mais laquelle lui jettera la première pierre? Le Cameroun, le Togo, la Côte d’Ivoire, le Gabon, le Burkina Faso, le Congo-Brazzaville, etc., n’ont-ils pas été au bord du gouffre? Quel pays d’Afrique ou d’ailleurs aurait survécu après avoir connu le sort de l’ex-Congo Belge, abandonné à lui-même, privé de tout, trop tôt? Il n’y a de développement possible que pris en charge. Ceux qui parlent de complot de l’Occident n’ont pas tort.
Le complot
« La Belgique aurait dû être plus présente encore ou, en tout cas, ces dernières années, elle n’aurait pas dû abandonner, comme elle l’a fait, sa coopération, sa présence, son accompagnement, son encadrement », se confesse le 31 janvier devant la télévision à Kinshasa le Vice-premier ministre belge Louis Michel. « Tant que je serai là et que cette coalition sera en place (il s’agit de la coalition libérale dite arc-en-ciel au pouvoir à Bruxelles), la Belgique ne lâchera pas le Congo. Elle sera à ses côtés », jure-t-il. L’homme d’Etat belge qui fera plus tard ses regrets dans l’affaire Patrice Lumumba en assumant les responsabilités de ses devanciers compatriotes, porte avec lui tout le mérite.
Le 16 janvier, Laurent-Désiré Kabila quitte le pouvoir dans le sang. L’homme qui a ouvert le feu, tout au moins selon la thèse officielle, le jeune garde du corps Rachidi Kasereka, a été éliminé, dans la seconde qui a suivi le forfait. La même énigme que celle de Lumumba. On ne connaîtra peut-être jamais l’homme qui a porté le coup qui a écroulé le chef de l’Etat. Comme Lumumba, Kabila avait trop d’ennemis, à l’étranger comme dans son entourage proche.
Le Zimbabwe accuse l’Angola qui accuse le Zimbabwe alors qu’un procureur à Kinshasa, Luhonge Kibinda Ngoy, président d’une commission d’enquête désaffectée, se déconsidère en annonçant chaque jour l’ouverture d’un procès sans cesse repoussé. Sans convaincre personne ni lui-même, il voit à Goma au sein du... RCD, les assassins du Président. A Kabila Père a succédé son fils, Joseph. Si Laurent-Désiré n’a laissé aucune volonté, le fils bénéficie de l’appui de l’allié militaire le plus engagé, Robert Mugabe et il séduit l’Occident.
Dans la recherche de la résolution de la crise congolaise, le fils conduit une politique différente de celle du père: il a re-accrédité le facilitateur botwanais Ketumile Masire déclaré persona non grata sous le régime du père; il a avancé le volet militaire de l’Accord de Lusaka en laissant les forces des Nations Unies se déployer; il a commencé de manière volontariste à poser des actes qui vont dans la bonne direction notamment en rassemblant à Kamina des soldats de l’ALIR, l’Armée de libération du Rwanda, qui regroupe d’anciens soldats et miliciens génocidaires rwandais et que Washington identifie comme un mouvement terroriste; il promet à Adama Dicng, sous secrétaire général des Nations Unies et greffier général du Tribunal Pénal International pour le Rwanda, de collaborer avec Arusha « dans l’identification, la recherche et éventuellement dans l’arrestation des réfugiés rwandais » qui vivent en RdCongo.
Ceci est un tournant dans la guerre dans l’ex-Zaïre dès lors que « parmi les présumés génocidaires figurent des exécutants mais aussi des commanditaires », affirme Ndieng. Notamment au moins soixante suspects dont vingt font l’objet d’un mandat d’arrêt et treize « peuvent être considérés comme de gros poissons », selon l’expression même du juge française (Opération Turquoise) et américaine (Fondation Carter). A la recherche d’une nouvelle crédibilité internationale, Mobutu, alors diminué politiquement, avait laissé entrer ces réfugiés contrairement aux avis de son gouvernement.
Le Rwanda invoque à raison la présence de ces présumés criminels pour justifier son intervention au Congo. Ce n’est pas Washington - pas après l’opération Ben Laden - qui lui en fera le reproche. L’Occident porte trop la responsabilité dans la tragédie de l’ex-Zaïre. Il doit prendre en charge cette question comme il a pris celle de l’Afghanistan ou, jadis, celle de Haïti en payant le prix de la restauration d’une paix trop délibérément mise en péril.
Kin-Kiey Mulumba/Le Soft
(DN/TH/GW/Yes)