En 1957, Clément Vidibio est entré dans la profession journalistique par les portes des stades, en tant que journaliste sportif au « Courrier d’Afrique », l’un des deux grands avec « L’Avenir » uniques quotidiens des années coloniales. Puis il gravira l’un après l’autre les échelons d’une longue carrière qui le voit aujourd’hui au sein de la rédaction de « Digitalcongo.net » où il égrène ici les souvenirs des événements historiques survenus le 4 janvier 1959 et les jours suivants lorsque s’est arrêtée l’horloge du temps colonial
Le samedi 3 janvier 1959, au n° 21 de l’avenue de la Victoire (croisement des avenues Victoire et Ethiopie), les trois « patrons » collégiaux de l’hebdomadaire « La Présence congolaise » que sont Gabriel Makosso, Joseph Ngalula et Joseph Mbungu tiennent peu après midi l’habituel conseil de rédaction qui répartit à chacun sa part de travail à exécuter pendant le week-end.
Il y a, au menu le politique, avec le meeting à la Place de l’Ymca, non loin de là, des dirigeants de l’Abako. Il y a le culturel et le social, avec les différents rendez-vous culturels dont l’agenda accapare le plus gros des effectifs de la maison, et il y a aussi le sport, dimanche 4 janvier, une affiche étincelante avec la rencontre devant opposer le V. Club à l’équipe des aviateurs le Fc. Mikado.
A Joseph Mbungu a été confiée la couverture de l’événement politique de l’Ymca et à votre serviteur le reportage au stade Roi Baudouin, devenu par la suite stade Tata Raphaël après avoir été baptisé par les avatars de la politique stade du 20 Mai.
Dimanche 4 janvier : le déclic qui casse les ressorts de l’horloge du temps colonial !
Brumeuse dès le matin, la journée a retrouvé les couleurs aux heures de midi.
Armé d’un appareil de photo « Rolleiflex » et de deux bobines de films, j’ai pris un fula-fula en partance vers le stade au croisement des avenues Assosa-Prince Baudouin (Kasa-Vubu aujourd’hui).
A cette heure de la journée, les bus sont bondés de monde et tous prennent manifestement deux directions : le stade Roi Baudouin et la Place Ymca.
Venant de l’Ouest de la capitale, tous les fula-fula comme celui à bord duquel j’ai réussi à me frayer difficilement une place déversent leurs passagers à la station filling Shell au croisement des avenues Victoire-Gambela.
Un peloton de la gendarmerie a pris position devant cette station. Elle a reçu la consigne d’empêcher les automobilistes de poursuivre la route vers le pont Cabu en raison de l’affluence de gens qui se dirigent à la Place Ymca, à l’appel des dirigeants de l’Alliance des Bakongo (Abako). Mais l’administration coloniale avait plutôt dans l’esprit une volonté affichée de faire échec au meeting politique des leaders abakistes dont elle redoutait les conséquences sur une population autochtone de plus en plus électrisée par les discours aux accents indépendantistes inquiétants.
Il ne fallait donc pas que ce meeting se tienne. Quadriller et verrouiller le périmètre compris dans cet espace Ymca déjà noir de monde avant que ne soit prise la décision d’en interdire l’accès au grand public d’abord, aux dirigeants abakiste ensuite : telles étaient les consignes données aux gendarmes. Mais c’était trop tard, les ordres étaient venus bien après que les partisans de Joseph Kasa-Vubu, Edmond Nzeza Nlandu, Daniel Kanza, Kingotolo et consorts ne prennent d’assaut la Place Ymca et ses abords.
Débordés par les événements, les gendarmes ont jeté les gants et laissé la foule affluer vers cet endroit.
Embarqué dans une espèce de dynamisme de la foule s’épaississant à vue d’œil et convergent vers un même centre d’intérêt, le reporter sportif que j’ai été a succombé à la tentation d’aller vivre l’événement politique, plutôt que d’aller couvrir le match au stade. Après tout, me suis-je dit, puisque « Présence Congolaise » ne sortira que samedi prochain, j’aurais eu tout le temps de m’inspirer de ce que les confrères de la presse quotidienne auront raconté sur le déroulement de cette rencontre. Je ne me suis donc fait une raison et choisi d’aller vivre le meeting de l’Abako. « Mes patrons me tiendront certainement pas rigueur, et je saurai trouver des anecdotes croustillantes pour enrichir le papier de fond qu’écrira Jeff Mbungu » (ainsi appelions-nous affectueusement Joseph Mbungu, celui qui avait repris plus tard tout seul la direction de « Présence Congolaise » ).
C’est aussitôt que je suis arrivé à l’entrée de la Place Ymca que les dirigeants de l’Abako ayant à leur tête Kasa-Vubu tout de blanc vêtu en tête ont fait leur apparition devant l’entrée de la Place Ymca sous les ovations d’une foule en délire. Ils provenaient, selon toute vraisemblance, de la parcelle en face, sise dans la rue Inzia, propriété du président de l’Abako Joseph Kasa-Vubu.
Vite, très vite j’ai couru au-devant d’eux en me frayant un espace à travers la foule. « Clac, et re-clac », j’ai actionné plusieurs fois l’obturateur de mon Rolleiflex après avoir centré mes personnages sur le cadran de l’appareil. « Clic et re-clac » : j’ai nourri ma pellicule de photos qui allaient témoigner à la postérité de ce qu’aura été cette journée du 4 janvier 1959, journée qui allait voir se dérouler pour la première fois dans l’histoire de notre pays un meeting politique.
La foule applaudissait sans cesse à tout rompre. Puis, l’instant d’après, il s’était passé quelque chose de fâcheux : les leaders abakistes avaient été stoppés dans leur progression vers la tribune érigée pour le meeting. Les forces de l’ordre s’étaient interposées entre eux et la tribune, leur faisant comprendre qu’elles avaient reçu l’ordre d’interdire la manifestation.
Les leaders bakongo, faisant montre d’un fair-play remarquable se concertèrent un bref instant, puis durent se résoudre à rebrousser chemin non sans avoir fait comprendre à la foule, d’un signe de la main, que le meeting avait été interdit, et que ce n’était que partie remise.
Mais la foule, débordant d’une impatience longtemps contenue après un après-midi horriblement torride se mit à vociférer son indignation en sortant de l’enceinte de la Place Ymca, communiquant à la foule qui attendait dehors un même état d’esprit lequel se répandit en cercles concentriques vers d’autres pôles du quartier.
Et, c’est alors que la foule quittant la Place Ymca en se répondant en colère à l’endroit du pouvoir, que la première colonne en provenance du stade Roi Baudouin, mécontente de la tournure fâcheuse qu’avait prise le match qui venait de s’y jouer fit jonction avec les partisans de l’Abako. Et ce fut le déclic qui alluma l’incendie de l’indépendance.
Il n’y eut plus dès cet instant qu’une seule foule, et cette foule ne fit plus entendre désormais qu’un seul cri : « Indépendance, indépendance, indépendance » ! La clameur publique s’était propagée à travers la cité Matonge comme une traînée de poudre.
« Clic, clac » : mon Rolleiflex se mit autant de fois en action pour immortaliser cette nouvelle tournure que venaient de prendre les événements. J’avais alors le net pressentiment d’être à la fois acteur et témoin d’événements historiques.
Dans la foulée de cet emballement collectif subit, les badauds se mirent à s’attaquer à tout ce qui pouvait symboliser le pouvoir colonial. La station filling Shell à la Place de la Victoire fut la première victime de la furie populaire. En un tour de main, elle fut pillée de fond en comble et des esprits particulièrement surchauffés au bord de l’hystérie incontrôlée furent même prêts à commettre l’irréparable en mettant le feu aux deux citernes de la station. Je dus rapidement prendre les jambes à mon coup pour échapper à l’hécatombe qui allait s’ensuivre. Mais les pyromanes durent se résoudre à renoncer à leur projet. Je me tenais alors en ce moment-là tout à proximité de l’avenue de la Victoire, devant l’entrée de la parcelle n° 2.
Mon Rolleiflex tenu fortement en bandoulière et observant le manège de la révolte populaire qui se passait sous mes yeux, je vis venir une voiture conduite par un Européen. A son bord : son épouse, et ses enfants. Le couple et leurs enfants provenaient sans doute d’une excursion et s’apprêtait à rentrer sans doute vers « la ville », sans se douter un seul instant que la cité venait d’entrer en ébullition quelques minutes auparavant, et qu’un vent de haine vis-à-vis des Blancs soufflait désormais sur la ville.
Je ne me suis que tardivement avisé de ce qui est arrivé à ce couple d’Européens sérieusement pris à partie par les manifestants, que je n’ai pas pu immortaliser cet incident sur la pellicule. Car à ce moment, de grands renforts des forces de l’ordre sont arrivés tout autour de la Place de la Victoire, et celle-ci s’est trouvée prise aussitôt en tenaille.
Avec force crépitements de balles de fusils et d’explosions de grenades lacrymogènes, les militaires de la Force publique dont c’était la première démonstration de force lors des événements de ce 4 janvier 1959 ont maîtrisé la situation.
Cernées de toutes parts, toutes les personnes qui se sont retrouvées dans le périmètre où se sont déroulés ces incidents ont été appréhendées. Je fus au nombre des gens qui ont été surpris par l’intervention des éléments de l’armée.
Embarqués dans les camions qui avaient amené les soldats sur les lieux, nous avons été ensuite acheminés manu militari au commissariat de Kalamu tout proche, tout à côté de la Maison communale de la commune du même nom. On nous a entassé dans deux vastes salles, et l’on nous a enfermé à double tour de l’extérieur. Il était 18h45 et dehors, une chape de silence avait cédé le pas à l’extraordinaire clameur avec laquelle le peuple venait quelques instants auparavant de dire son ras- le-bol au système colonial.
Silencieux et nullement anxieux, nous avions tous l’impression de vivre un grand moment de l’histoire du devenir de notre pays. Aucun d’entre nous n’a été pris en flagrant délit de participation à une insurrection contre l’ordre établi. Nous avions plutôt été surpris entrain de regarder ce qui se passait dans la rue, donc, apparemment, nous n’avions pas à nous laisser envahir par un sentiment de culpabilité quelconque ! …
Et pendant que s’était abandonné à toutes sortes de supputations sur notre sort, on a entendu un bruit de moteur à l’extérieur, et des ordres militaires. « Gardes à vous ! A l’ordre, mon capitaine » ! Nous nous sommes dit aussitôt que dehors les événements avaient certainement pris une nouvelle tournure, et que nous allions bientôt en savoir un peu plus.
Un bruit de clé dan la serrure, puis la porte du local dans lequel nous étions entassés nous a mis en face d’un officier de police ayant derrière lui des éléments de la Force publique, ceux-là mêmes qui nous avaient arrêtés et conduits à cet endroit.
L’officier a ordonné qu’on compte le nombre de personnes se trouvant dans la salle et, lorsque le policier chargé de compter est arrivé en face de moi, le commissaire s’est étonné de voir parmi les détenus quelqu’un d’un âge aussi moins élevé que moi.
Un dialogue s’est alors noué entre l’officier de police et moi, ce qui va rapidement précipiter le dénouement de mon cas.
- « Et vous, jeune homme, quel âge avez-vous et qu’est-ce que vous faites ici », dit-il en s’adressant à moi.
- « J’ai 19 ans mon commissaire et j’ai été arrêté en même temps que les autres ».
- « Pourquoi avez-vous été arrêté », a-t-il poursuivi ?
- « Parce que je suis journaliste, mon commissaire ».
Mon interlocuteur manifeste un signe d’étonnement, puis il se ressaisit :
- « Vous êtes journaliste, dans quel journal » ?
- « A Présence Congolaise, mon commissaire ».
- « Ah ! Ah « Présence Congolaise », fit-il dans un soupir qui me fit peur.
Apercevant ensuite le Rolleyflex que je tenais entre mes mains, il m’a ordonné de le lui remettre.
Il a pris l’appareil de photo, en a extrait le film avant de me le remettre, en ordonnant à l’Opj de service de consigner mon identité dans un procès-verbal ad hoc avant d’être relâché, à 20h30.
Je venais enfin d’être libéré après deux heures et demie d’angoisse !
Ca et là, on pillait nuitamment. Un brouhaha indescriptible montait aux quatre coins de la ville !
Pour me rendre chez moi, dans la parcelle familiale sur l’avenue Kingabwa n° 129 dans la commune de Ngiri-Ngiri , je suis passé par le quartier Foncobel, aujourd’hui Kimbangu.
A cette époque, ce quartier était essentiellement habité par des commerçants portugais. Ces gens étaient pourtant tous différents des Belges connus pour leur comportement humain hautain. Hélas : la colère populaire est passée par là et avec quelle rage folle ! Tout a été saccagé et mis sens dessus dessous ! Les magasins sont tous éventrés et incendiés voire ! Un véritable désastre !
Le lendemain matin, la ville s’éveille sous une petite pluie qui s’était mise à tomber vers trois heures du matin. Malgré cela, les pillards n’ont pas arrêté de mettre la ville en coupe réglée : ils ont vidé les magasins et les entrepôts vivriers et défénestré les écoles et les églises.
Beaucoup d’entre nous n’ont pas compris pourquoi ce débordement de mécontentement a fortement touché des cibles qui n’en avaient pas besoin de l’être, telles les écoles, les églises, les marchés !
Toutes les rues et les avenues de la ville portaient les traces de ce vandalisme aveugle généralisé. Tout ceci pour un meeting de l’Abako interdit ? Ou pour exprimer un sentiment de libération du joug colonialiste devenu désormais insupportable ? On allait pas tarder à le savoir, car les événements politiques allaient se précipiter entre Bruxelles l’ex mère patrie et Léopoldville.
Les événements qui venaient de marquer durement la capitale de la colonie durant cette journée, et qui s’étaient par la suite étendus sur l’ensemble du territoire congolais allaient accélérer le cours de l’histoire et déterminer son nouveau destin.
Deux semaines après ces événements, le 13 janvier exactement, le Souverain belge Baudouin Ier a, dans un discours d’intention qui n’a plus laissé planer de doute sur le devenir de l’ex colonie belge d’Afrique : l’indépendance serait accordée le 30 juin 1960, après 80 ans de colonisation.
Mais, une semaine auparavant, une Jeep de l’armée est venue me cueillir au domicile familial comme par enchantement. Nous nous trouvions en début de l’après-midi quand le véhicule s’est stoppé au 129 de la rue de Kingabwa.
Conduit par un gradé congolais ayant à ses côtés un officier blanc, le véhicule a causé un grand émoi dans le quartier, surtout que cela survenait à peine une semaine à peine après les pillages des 4 et 5 janvier !
Aussitôt que le véhicule s’est immobilisé, le klaxon a retentit, comme pour attirer l’attention des occupants de la parcelle. Mon père et ma mère ont été les premiers à aller aux nouvelles.
- « Clément Vidibio habite-t-il ici ? », s’est enquis le chauffeur militaire après qu’il eut klaxonné. Il ne fallait pas plus pour causer des attroupements devant toutes les parcelles voisines.
Ma mére Jeanne Minimbu s’est mise à pleurer, avant de répondre : « Qu’est-ce qu’il vous a fait mon fils, il n’a pas participé aux pillages. Si vous doutez, venez donc voir dans notre maison pour vous en convaincre ».
Mais avant que ma mère achève sa phrase, j’étais face à l’officier blanc assis à côté du chauffeur.
- « C’est toi Clément Vidibio le journaliste ? », m’a-t-il demandé.
- « Ouais, ai-je répondu. Que me voulez-vous ? »
- « N’ayez pas peur, il ne vous sera fait aucun mal », me répondit-il avant de poursuivre : « ce sont les membres d’une Commission sénatoriale qui viennent d’arriver de Bruxelles qui veulent entendre toutes les personnes qui peuvent témoigner sur ce qui s’est passé le 13 janvier ».
La jeep m’emmena dans les dédales de Kalina, le quartier cossu du Léopoldville de l’époque, devenu aujourd’hui Gombe, avant de s’arrêter dans une parcelle.
On me fit entrer dans une maison imposante et on me pria de prendre place dans un hall avant de faire ma déposition.
Quelques minutes plus tard, on me fit ensuite entrer dans une grande pièce occupée par les membres de la Commission.
L’accueil fut cordial. Aucun visage n’exprimait la moindre antipathie envers moi. Au contraire.
- Monsieur , nous vous prions de décliner votre identité et de dire : « Je jure la vérité, toute la vérité et rien que la vérité sur toutes les questions que nous allons vous poser au sujet de ce que vous savez sur ce qui s’est passé à Léopoldville le 4 janvier dernier ».
Pour me mettre à l’aise et me donner toutes les assurances sur ma sécurité, mes interlocuteurs m’avaient précisé : « N’ayez aucune crainte sur ce que vous allez dire, personne ne vous arrêtera après notre retour en Belgique, car votre déposition fera l’objet du rapport qui sera déposé et débattu au Sénat, en Belgique » !
Ma déposition a duré près de quarante minutes. Puis, je l’avais signée, et les sénateurs belges me libérèrent après avoir écouté ma version des faits.
Sans prétention aucune, je crois avoir été le seul journaliste congolais à avoir témoigné devant la Commission sénatoriale belge conduite à Léopoldville par M. André Dequae pour enquêter sur les événements ayant marqué le 4 janvier 1959.
Il doit sûrement exister des archives du Sénat belges qui corroborent ma déposition.
Texte de feu Clément Vidibio / MMC
(CV/GW/Yes)