Plutôt que d’une situation de ni guerre ni paix, le Kivu en général et la province du Sud-Kivu en particulier font face à une dangereuse guerre d’usure. L’Eglise catholique de Bukavu n’a pas voulu se taire, car il y a péril en la demeure. Elle est montée au créneau pour dénoncer une inquiétante situation qui ne fait qu’empirer au fil des jours. Même inquiétude au Nord-Kivu.

La pacification totale du Kivu n’est pas encore chose acquise. Des poches d’insécurité se révèlent régulièrement au point de créer une psychose permanente. Un embrasement généralisé est très redouté par les populations. Les assaillants, dans la plupart des cas armés, ont changé de tactique. Des opérations ciblées touchent depuis un temps les religieux.

 Aussi, l’Eglise catholique de Bukavu a-t-elle décidé de saisir le chef de l’Etat. Réunis autour de l’archevêque de Bukavu, les prêtres, les religieuses et les religieux de cette province ecclésiastique sollicitent du président de la République de leur assurer plus de sécurité ainsi qu’à l’ensemble de la population.

Inquiétude angoissante

Dans cette correspondance, l’Eglise locale de Bukavu note qu’ «en ville comme en campagne, les gens passent des nuits sans espoir du lendemain, surtout les prêtres qui se posent la question de savoir à qui le prochain tour ». Il s’agit, en fait, d’un «traumatisme qui coupe le goût de la vie et crée des maladies qui tuent dans la durée… ».

L’inquiétude devient angoissante dans la mesure où ceux qui prennent d’assaut les rues et les villages portent publiquement les armes. En l’absence d’instance pouvant les mettre hors d’état de nuire, ces inciviques opèrent en toute quiétude, semant mort et désolation après leur passage.

Tout se passe comme dans un no man’s land. Effectivement, c’est cela le Sud-Kivu et l’Eglise catholique le souligne bien dans ce qui ressemble à une véritable sonnette d’alarme. «Les partisans de la justice populaire, notent-ils avec beaucoup d’indignation, pêchent dans les eaux troubles favorisées par l’absence de ceux qui doivent dire le droit et ne font rien ». « Fatalité ou hypocrisie partagées par ceux qui veulent fatiguer ou mieux diviser et terroriser ?». L’interrogation en vaut la peine.

Sous d’autres cieux, de tels actes appelleraient à une mobilisation tous azimuts. La sensibilisation du chef de l’Etat, commandant suprême des Forces armées et de la police rentre dans ce cadre. «Ailleurs, il suffit qu’un citoyen soit pris en otage pour que toute la nation se mobilise. Mais, ici chez nous, dénoncent-ils dans leur correspondance, avec la culture de la banalisation de la vie et de l’impunité qui s’installe, on dirait qu’on veut la paix des cimetières et que seuls ceux qui ont des armes ont droit à la survie».

Des hommes en uniforme impliqués

Dans un Etat moderne, l’usage de la force des armes est strictement réglementé. Dans certains cas, il est du ressort exclusif des pouvoirs publics. Le déploiement des personnes armées et en uniforme, dans ces conditions, apparaît « comme une volonté politique du pourrissement ».

Visiblement, « une guerre d’usure » est en cours au Kivu, accusent les ecclésiastiques de l’archidiocèse de Bukavu. Mais, Dieu aidant, se consolent-ils, « loin de nous anéantir, elle suscite en nous de nouvelles énergies ».

Le film d’épouvante qui est en train de se dérouler dans la province du Sud-Kivu a de quoi alerter tout le monde. « C’est pratiquement chaque jour que nous déplorons des crimes contre les populations innocentes au Sud-Kivu », affirment-ils, précisant que « les crimes à répétition qui ont été dirigés particulièrement contre eux, ont été perpétrés par des hommes armés en uniforme militaire ».

Il est important de signaler que cinq attaques sont survenues au cours de deux derniers mois. A Ciherano, attaque, pillage du presbytère et prise en otage d’un prêtre et d’un séminariste le 3 octobre 2009. Leur libération s’est faite le lendemain contre paiement d’une rançon de 5000 dollars Us. A Nyangezi le 5 octobre 2009 : attaque et pillage du complexe scolaire dirigé par les frères maristes ; Kabare : attaque de l’hôpital de Mukongola, deux médecins grièvement blessés. A Karhale, le père Jérôme Ndaye a été attaqué par des hommes en arme en tenue de policier ; Murhesa, le 7 décembre : assassinat par balle de la sœur Denise Kahambu au monastère.

Des pistes de solutions

La situation étant ce qu’elle est, les ecclésiastiques de l’archidiocèse de Bukavu ne pouvaient pas ne pas formuler un certain nombre de voeux à l’intention du chef de l’Etat. Premièrement, ils souhaitent l’unification du commandement militaire au niveau provincial. Raison invoquée : sous le même drapeau, il y a plusieurs chefs militaires qui, manifestement, ne collaborent pas. En plus, les différentes factions, d’après leurs provenances, « sont différemment traitées quant à leur solde et leur logistique. Certains d’entre eux (les militaires) affirment ne recevoir leurs ordres que de la présidence ».

« Cette rivalité de commandement et les disparités dans leur traitement, s’inquiètent-ils, couvent une tension qui pourrait éclater à tout moment ». Deuxième souhait : chasser les FDLR. « Chasser les FDLR de nos forêts est une initiative très louable que nous encourageons », écrivent-ils, non sans avoir mis un bémol : « Certains militaires commis à cette opération « Kimia II », déplorent-ils, ne rassurent pas les populations qui gardent en mémoire les atrocités subies en 2004 lors de l’occupation de la ville de Bukavu par Nkunda et Mutebusi ».

Et d’ajouter que « tout porte à penser que les services de sécurité ne sont pas à la hauteur de leur tâche, dès lors qu’ils ne semblent pas savoir anticiper les événements et intervenir à temps ».

Mgr Maroyi en danger

Devant un tel décor, comment ne pas dire toute son exaspération de constater que la population du Sud-Kivu est sous le choc parce qu’on a pris pour cible l’Eglise catholique dont tout le monde connaît le rôle social et l’implication dans la démocratisation de notre pays. D’où, cette question qui tombe bien à propos : les ecclésiastiques (prêtres, religieux et religieuses) seraient-ils considérés comme des témoins gênants de toutes les violations des droits humains massivement perpétrés au Sud-Kivu depuis près de 14 ans ?

« Des messages d’avertissement demandant à notre archevêque, Mgr Maroyi Rusengo, de faire attention nous parviennent de partout », accuse-t-on au niveau de l’archidiocèse de Bukavu où l’on prend la menace à sa juste dimension. « Il est ciblé », affirme-t-on, tout en se posant des questions sur la raison d’être de cette « traumatisation ».

En conclusion, le peuple du Sud-Kivu attend du chef de l’Etat qu’il donne un message plus fort pour que plus jamais « le sang des innocents ne coule » dans la province. Mais en attendant, il ne perd pas espoir : «Notre Eglise ne cesse d’élever la voix vers Dieu pour implorer sa bénédiction sur nos dirigeants et leurs administrés afin que, le temps de la célébration de notre jubilé d’or, nous donne de commencer réellement une ère nouvelle de paix, de justice et de travail pour la reconstruction et la prospérité de notre pays, la RDC».

Inquiétude au Nord-Kivu

Selon un rapport qui vient d’être adressé au gouvernement et au Secrétariat exécutif de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs, CIRGL, sur l’évolution du processus de pacification au Nord et Sud-Kivu, on n’exprime également la même inquiétude au Nord-Kivu. A en croire toujours ce rapport, la démission du président Kamanzi du CNDP et son remplacement par Nzabirinda serait perçue comme une première phase de relance de la crise au Nord-Kivu. On n’exclut pas que cette crise s’étende au Sud-Kivu compte tenu du déploiement des anciennes troupes du CNDP dans l’opération Kimia II.

En plus, les stocks d’armes et munitions ayant appartenu au CNDP restent encore sous leur contrôle. Ceci continue à susciter la crainte qu’une nouvelle guerre est toujours possible pendant qu’on maintient un climat d’insécurité. Cela s’ajoute à de nouvelles tensions entre la RDC et le Rwanda autour de Nkunda et de Bosco Ntaganda qui ont un lien avec le Rwanda, souligne l’opinion publique au Kivu. S’il advenait que Nkunda s’échappe du Rwanda, la guerre reprendrait directement.

Pour parer à toute éventualité, ce rapport fait des recommandations suivantes :
- relancer les réunions du Comité de suivi du processus de Goma en vue de faire un état des lieux avec les groupes concernés ;
- régulariser la question des grades des militaires et leur paiement régulier ;
- relancer les activités de la coordination avec le HCR dans le cadre de la tripartite HCR-Rwanda-RDC sur le processus de rapatriement des réfugiés congolais se trouvant au Rwanda en Ouganda et au Burundi ;
- négocier l’appui de RESCA de Nairobi en vue d’un processus structuré de ramassage des armes légères au Nord et au Sud-Kivu ;
- organiser une campagne de sensibilisation sur les opérations Kimia II en vue de contrer la rumeur et mettre à la disposition de la population une information fiable contre la diabolisation des FARDC ;
- impliquer activement les gouvernements provinciaux et les acteurs socio-économiques du Kivu pour la mise en oeuvre du programme STAREC.

Le Potentiel


(DN/TH/GW/Yes)