Enfin, Isidore Ndaywel a relevé que pendant la colonisation, il a existé une forte promiscuité entre l’économie et la politique, car le Congo était une affaire à rentabiliser.

A la décolonisation, la RDC est retombée dans l’internationalisation et l’amalgame entre l’économie et la politique a continué, étant aujourd’hui à la base d’une absence inquiétante d’une classe congolaise d’hommes d’affaires.

Et le peuple congolais a vécu un malentendu sur la notion du travail qui était contraignant durant la période de la colonisation.
 
Un riche échange a suivi le mot du professeur Isidore Ndaywel. L’on retient par exemple que l’histoire du Congo n’est pas enseignée dans les écoles congolaises. Il faut une décision d’Etat pour remédier à ce déficit.

L’on note aussi que le Congolais demeure dans la culture de l’oralité, privilégiant le paraître que l’être, l’éloquence que le contenu.

Le Congolais aujourd’hui juge le passé par les arguments du présent.
 
Ouvrage de 752 pages, « Nouvelle histoire du Congo. Des origines à la République démocratique » est préfacé par le professeur Elikia M’Bokolo, un autre grand chercheur congolais en histoire qui affirme : « L’histoire, en tant que connaissance produite selon des règles et des procédures strictes par des professionnels, ne ressemble aucunement à un parcours automobile, dans lequel le conducteur aurait les yeux rivés sur le rétroviseur.

C’est au contraire un parcours dense et riche, où l’on regarde devant soi plutôt que derrière soi, où les bifurcations négligées hier laissent toujours entrouvertes les portes suggérant les possibilités infinies de demain.

A ce titre, l’histoire ne se donne donc pas comme une contemplation du passé.
 
Elle est, au contraire, une science enracinée dans le présent et dans les effets qu’elle est capable de produire, tournée vers l’action, une action déterminée, courageuse, inventive et lucide, celle-là même dont le Congo d’aujourd’hui a besoin ». Publié par les Editions « Le Cri » de Bruxelles et Afrique Edition de Kinshasa en septembre 2009, ce livre est subdivisé en quatre grandes parties de plusieurs chapitres.
 
Le professeur Isidore Ndaywel s’exprime également sur plusieurs questions brûlantes congolaises depuis des années. Sur la situation économique précaire en RDC, il remonte dans l’histoire pour l’expliquer.

« Si aujourd’hui le Congo se trouve dans des conditions d’une crise économique, cette situation est également la conséquence lointaine des choix économiques qui datent de la période coloniale.

L’agriculture vivrière (destinée à l’alimentation locale) a toujours été négligée : celle qui a été développée était celle destinée à l’exportation. Pas étonnant que cette politique ait abouti à des crises alimentaires.

Le rôle du Congo n’a jamais été autre que celui d’exporter les matières premières. Les produits miniers d’abord, comme le cuivre, le diamant, l’étain, l’uranium. Les produits agricoles ensuite, comme le coton, l’huile de palme, le café.

Quand les prix de ces matières chutent, toute notre économie s’effondre. Et si nous n’avons pas su changer ces choix, c’est parce que depuis l’indépendance, on nous en a empêchés.

La dictature avait intérêt à maintenir ces options économiques, pour faire plaisir aux multinationales, au monde du capital en Occident et obtenir en retour leur soutien.

Cela fait aujourd’hui 45 ans que nous luttons contre ces options économiques qui datent de la période coloniale.

En plus de tout cela, est venu s’ajouter cette situation de guerre larvée qui parfois s’arrête, ensuite reprend, à base de pillage et d’expropriation, une fois de plus, des matières premières: coltan, diamant, bois précieux.

Bientôt, elle aura atteint dix ans, cette guerre qui ressemble à une guerre de trente ans et qui a déjà coûté tant de vies humaines ­ on parle de 3,8 millions de morts ­ et causé tant de destruction », soutenait-il en 2005 lors d’un entretien avec la presse en Belgique.

Réagissant au cours du même entretien par rapport aux allégations de l’homme d’Etat belge Karel De Gucth sur les dirigeants congolais qualifiés d’incompétents à l’époque, Isidore avait alors affirmé : « Il faut faire la différence entre compétence technique et compétence politique. Il est clair qu’au Congo, il y a beaucoup de Congolais bien formés et compétents du point de vue professionnel.

S’agissant de la compétence politique, il y a effectivement beaucoup de faiblesses, certainement non excusables, mais parfaitement compréhensibles, si on se réfère à l’histoire du Congo.

Pendant la période coloniale, les élites congolaises n’avaient jamais été préparées à gérer ce gigantesque pays. Jusqu’aux années 50, il était défendu aux Congolais de s’organiser en partis politiques.

Le processus de démocratisation et, donc de formation politique sur le tas, entamé à la fin des années 50, a été interrompu brutalement en 1965.

Sous le long règne de Mobutu, en effet, il n’y avait plus aucune possibilité de poursuivre l’apprentissage de la gestion démocratique.

C’est l’époque où les hommes politiques étaient pratiquement devenus de simples «fonctionnaires politiques», n’ayant pas à répondre de leurs actes devant un électorat.

Il n’est donc pas étonnant que cette tradition de fonctionnariat politique se soit poursuivie jusque de nos jours.

La majorité des hommes politiques congolais sont convaincus qu’il faut d’abord plaire à tel ou tel dirigeant ou gouvernement étranger, que ce soit en Afrique ou à Washington, Paris, Londres ou à Bruxelles, pour accéder au pouvoir et s’y maintenir.

Les innovations politiques locales ne sont jugées pertinentes que si elles sont appréciées par des parrains extérieurs.

Il faut évoquer aussi le caractère pléthorique de cette classe politique où les politiciens de la génération de Lumumba et de Kasa-Vubu cohabitent avec ceux de la génération de Joseph Kabila et d’Azarias Ruberwa.

Dans un système de gestion si catastrophique, où la retraite est une coquille vide et la sécurité sociale une réalité inconnue, on comprend qu’il soit difficile d’abandonner la politique.

C’est devenu une recette de survie.  L’informel politique rejoint ici l’informel commercial et l’informel religieux. La classe politique congolaise est à l’image de l’état de délabrement du pays ».

Martin Enyimo/Le Potentiel


(Tkm/BT/PKF)