Dans tous les cas, cette inclination à la perversité chantée se généralise dangereusement. Il en sort de scandaleux, d’exaspérants et d’agaçants effets pour le commun des citoyens. D’où le malaise actuel.
Si la musique congolaise récolte aujourd’hui un succès incontestable en Afrique et dans les Caraïbes grâce à son rythme envoûtant et à ses mélodies entraînantes et se porte donc bien, la chanson congolaise quant à elle, est malade; sclérosée de l’intérieur par l’immoralité de ses textes qui sont devenus de plus en plus inconvenants.
La mode serait-elle devenue que la prose de nos artistes soit ostensiblement guidée par une plume acérée et sournoise vers une déviance jusqu’alors inconnue dans l’environnement musical congolais ?
Dans tous les cas, cette inclination à la perversité chantée se généralise dangereusement. Il en sort de scandaleux, d’exaspérants et d’agaçants effets pour le commun des citoyens. D’où le malaise actuel.
Les bonnes consciences sont bouleversées devant ce qui apparaît comme la manifestation d’un libertinage excessif. On sent que la morale est chamboulée. On note que tout est galvaudé. Nos auteurs jouent avec les morts et se complaisent de leur ambiguïté nouvelle qui saute les grandes repères de la lucidité et de la bienséance.
De ces mots qui sont délestés de leur poids, de ces expressions qui naissent sans vergogne dans l’ultime intention de fourvoyer le plus de monde possible, surgit une décadence qui s’installe ouvertement.
Ce que nos auteurs considèrent, à tort, comme une démarche créative, se mue alors par la hardiesse insolence qu’il exalte, en une effronterie hors des limites de ce qui est acceptable dans le dogme de la morale. C’est à croire que la clarté, la lumière, le bon sens, jadis entretenues dans la chanson congolaise, sont désormais volontairement oubliés, car ces notions sont considérées aujourd’hui pudibondes et obsolètes.
Ce qui est fort regrettable est le fait de constater que, dans un élan pavlovien, ces effets de mode pernicieux, prospèrent aisément dans le cadre même de l’élite de la musique congolaise. Les plus célèbres des auteurs sadiens sont ceux-là mêmes de la génération actuelle, les plus remarquables en talent et en popularité. Ils occupent le devant de la scène et ont de l’influence sur une large France de la population. Et cela est fort dommage.
Koffi, Fally, Ferre, Papy Mbavu, etc.
Entre les expressions franchement tortueuses de Fally Ipupa, les insinuations plus ou moins insidieuses de Koffi Olomide et les allusions sadomasochistes de Papy Mbavu (Kotazo), on ne peut qu’être embarrassé.
Gêné de se retrouver, un peu contre son gré, dans un environnement sonore encombrant où sont épanchées des sentiments vicelards. Malheureux de se sentir gavé à travers a cité, d’intempestives et assourdissantes mélodies du mal.
On se garderait bien d’établir un palmarès pour savoir, au cas où cela existerait, lequel d’entre les auteurs actuellement en vogue, mériterait la palme d’or du grand bêtisier. Mais la compétition serait serrée.
A tout hasard et s’il faut se fier à l’actualité, un nom ferait peut-être l’unanimité : celui de Ferré Gola. Non sans raison. Ce chanteur, pourtant promis à un avenir radieux, n’aurait vraiment pas besoin de cela, lui qui sait se distinguer autrement par ses innombrables qualités.
Mais voilà ! Dans un récent et sulfureux album dont les thèmes sont presque tous décalés. « Qui est derrière toi ? », Gola a franchi le Rubicon avec, en apothéose, son titre « Kâma-Sûtra ». Dans le genre grivois, on n’a jamais mieux fait que cette chanson.
Comme vous le saviez certainement, « Kâma-Sûtra » est le traité de l’art d’aimer écrit en sanskrit qui fait partie de la littérature religieuse hindoue essentiellement basé sur la volupté.
Volupté comprise ici comme le plaisir de sens et spécialement sexuel. C’est dans le livre de Kâma-Sûtra que l’on trouve les illustrations très païennes et érotiques des trente-six positions idéales pour consommer le fruit défendu.
Savoir Gola écrire comme cela, librement, une apologie de Kâma-Sûtra est déjà troublant. L’entendre la chanter, comme cela, volontairement, à gorge déplorée et on ritournelle, est simplement une acrimonie scabreuse.
Un vrai sacrilège vis-à-vis de la révérencieuse coutume bantou, moule de notre civilisation. De l’indignation sincère à celles ou enjouée, car souvent, ce qui agace les uns, importe les autres, émerge cependant une objection qui mérite d’être examiné à fond.
Si ce comportement n’est pas le reflet d’une décadence collective sociale qui nous renvoi notre propre image, il est au mois la démonstration de l’échec de notre société dans l’éducation de nos enfants qui sont arrivés à galvauder le respect que l’on doit à soi-même et l’élémentaire pudeur qui caractérise l’être humaine lorsqu’il s’agit de non intimité et de sa dignité propre.
Cet état de choses a provoqué ces propos d’une digne Mama bien de chez nous : « Je sais que Ferré a une mère encore en vie. Elle semble être protectrice, aimante, raisonnable et soucieuse de la carrière de son fils.
On l’a vu quand elle l’a défendu bec et ongles dans le conflit qui l’a opposé jadis à Werra Son. Mais pourquoi donc ne le conseille-t-elle pas à chanter plus propre ? »
Un ami chanteur de métier dont la musique est toujours apparue comme la seule chose qui vaille la peine qu’on y consacre sa vie, est désappointée au point de pestiférer cette génération des musiciens écervelés.
« Quel gâchis, dit-il. Ces enfants gâtés par le succès et l’argent se croient tout permis ! Il y a quelques décennies, il était impossible à un musicien de demander la main d’une fille de bonne famille parce qu’on nous traitait de voyous. Après de très longs efforts, nos aînés et nous-mêmes avons réhabilité ce métier.
Aujourd’hui, un musicien n’est plus un proscrit. On est même fier d’en avoir un dans la famille. Mais voilà que par leur mauvaise tenue, certains parmi nous veulent tout remettre en cause. Nous faire perdre ce que nus avons si durement gagné auprès de l’opinion : l’estime. »
On mesure, dans sa plainte, la peur de voir ce comportement laisser des sillons malheureux dans les mémoires et desservir le métier. Pour lui, le statut d’idole confère certains devoirs, y compris celui de la respectabilité. Il y a donc sûrement quelque chose à faire pour corriger tout cela.
Mais qu’est ce qui a faut donc quitter à la chanson congolaise les beaux rivages de ka normalité pour l’embarquer dans la mer agitée et chaotique de la perversité ? Certainement une conjugaison de plusieurs éléments.
Il y a d’abord la libération des mœurs qui s’est faite très vite. Trop vite même compte tenu de tous les remparts moraux de notre civilisation.
On a pensé briser rapidement et radicalement, ce qui apparaissait pour beaucoup comme des tabous imposés par la coutume.
Cette libération des mœurs s’est accompagnée d’une exhibition arrogante de l’impudeur.
Les nouveaux convertis, dans la religion ou dans la politique, mais aussi dans les mœurs, agissent toujours avec beaucoup de zèle et d’exubérance.
Cela n’est donc pas surprenant que cette libération des mœurs donne lieu, à ceux qui estiment en être les légataires universels, à des dérapages incontrôlés. Et la chanson est une voie royale pour ce faire.
Corollaire de ce phénomène : la banalisation de l’acte sexuel qui se réclame de cette liberté et qui n’est plus perçu, du moins dans l’expression de nos chanteurs, comme l’aboutissement heureux d’une passion amoureuse, mais plutôt comme un acte délibéré, unilatéral et sauvagement exécuté.
Cette déviance est encouragée par un certain public qui y ava bravement dans l’enthousiasme du fanatisme. Ce public a des prédispositions à réserver tout ce qui est émane de ses idoles, un accueil sans borne. Il ne s’arrête pas là. Il en demande toujours davantage et fini par les emprisonner dans un cercle vicieux.
Il y a ensuite, l’exploitation commerciale de plus en plus insolente des corps et des désirs.
Dans l’évolution actuelle de leur métier, les musiciens, se voient fixer de manière incessante des objectifs commerciaux de rentabilité, au grand détriment de la pureté de l’art qui implique forcément une dose significative des l’esthétique.
Or aujourd’hui, du moins c’est ce qui apparaît à analyse, le label musical le plus commercial semble être le sexe. Ce label est d’ailleurs exploité à outrance par les sponsors qui s’appuient sur les musiciens pour vendre un peu plus.
Ceux-ci positionnement d’ailleurs leurs produits phares sur la virilité que l’on peut en tirer. A l’instar des brasseurs. Il suffit de lire, d’entendre ou de visionner leurs slogans : « Epanza makita » (trouble-fête) ;
« Pelisa Ngwasuma » (pète le feu), « Eza Mombombo » (c’et un boulet de canon). Il n’y a pas d’allusion on ne peut plus claire et la liste n’est pas exhaustive.
Il y a également la dépénalisation de facto des délits résultant des propos attentatoires à la pudeur.
On a vu par le passé, le procureur général de la République, en personne, faire une citation directe contre un musicien - et pas des moindres – à comparaître à la suite de la diffusion d’une série de chansons libertaires, à savoir « Eleni », « Jackie » et consorts. Convaincu d’avoir commis un acte délictueux, celui-ci avait été incarcéré.
Seule la grâce présidentielle l’a tiré des affres de la prison.
Aujourd’hui, rien de tel ne peut être envisagé. La rigidité judiciaire de ce genre paraîtrait certainement excessive. Se pose alors la légitime question de savoir, pendant ce temps que fait donc la Commission nationale de censure (CNC) ?
La question est toute simple. La réponse l’est un peu moins, mais demeure sans équivoque : elle censure dans un réflexe protecteur de la morale de la société. Mais cela a ses limites naturelles. Primo : la CNC ne peur réagir qu’à posteriori. Secundo : la CNC ne peut censurer que ce qui est explicitement exprimé; ce qui laisse un vrai boulevard pour toutes les allusions « significatives » qui s’insinuent à travers l’innocence et la simplicité de certains morts et expressions dont la double analyse du lexique et du contenu ne laisse pourtant aucun doute quant à leur degré de nocivité.
Tertio : la CNC ne disposant pas des moyens coercitifs suffisamment contraignants, l’effet dissuasif de ses décisions n’est pas avéré, puisque nos auteurs persistent et signent.
Par ailleurs, la réflexion que dégagent certains penseurs et qui devient de plus en plus développée fait qu’au niveau basic, l’existence même de la CNC est devenue matière à caution. En effet, au plan de l’avancée du système démocratique dans notre pays, ce genre d’organe va à contre-courant de l’histoire.
La liberté de penser, donc de s’exprimer qui est la première des libertés fondamentales de l’homme, même si elle occulte le bon sens et la raison, peut-elle être assujettie à un filtrage étatique, sans perdre son essence ?
Dans ce sans, une commission de censure de quelque nature que ce soit, ne peut-elle pas considérée comme une structure légale de la police de la pensée ? Ce sont des questions qui se posent.
Quid d’une charge de bonne conduite ?
Cependant, au vu de la dégradation de la morale à travers nos chansons, peut-on laisser faire et subir les sarcasmes que les attitudes de nos chanteurs suscitent au nom de la sacro-sainte liberté d’expression ? Dès lors, il faut tenter une autre voie. La réponse doit venir des musiciens eux-mêmes. De leur libre arbitre, de leur génie créateur.
Leur inspiration peut, par exemple, les pousser à créer une « Charte de bonne conduite » contenant des règles intangibles de correction et de bienséance applicables à leurs chansons.
L’adhésion à cette charte sera volontaire et libre. Mais ils peuvent aussi envisager quelque chose d’autre.
Pourvu que cela les engage à exprimer des nouveaux rapports avec le public et à demeurer les gardiens de la beauté authentique de l’art congolais et de se débarrasser de l’exploitation cosmétique de ce même art ; à se présenter en permanence comme des modèles, même s’ils doivent s’adapter aux temps nouveaux et tenir compte des changements socioculturels ; à tenir compte du rôle et de la place qu’ils occupent dans la société en tant que « leaders d’opinion ».
Bien sûr l’idée est lancée, mais seuls les concernés avec, naturellement, le concours de tous ceux qui aiment la chanson congolaise et veulent son progrès sont capables de la formater plus nettement.
Raoul Yema die Lala/Visa/Le Potentiel
(BT/PKF)
Last edited: 22/12/2009 15:16:58