Les services consulaires occidentaux dissuadent les artistes africains de franchir la Méditerranée, de peur qu’ils s’y installent définitivement. Depuis bientôt vingt cinq ans, la politique d’obtention des visas pour les artistes devient de plus en plus compliquée.

Mars 2008. A trois jours d’une tournée européenne sur laquelle il « avait misé » 50.000 euros au bas mot, Philippe Brix, producteur angevin, ne savait toujours pas si le groupe touareg Terakaft dont il s’occupait, pourrait y assurer la promotion de son disque, qui devrait sortir en avril de la même année.

Il avait tout prévu : billets d’avion, assurances, invitations de festival… Tout, sauf les hypothétiques visas, qui n’arrivaient toujours pas. «Le dossier est sérieux, ils auront leurs visas. Oui, mais quand ? Et à quels prix ? Et combien de dates risquent de sauter ? Les règles ont encore évolué, je ne suis pas sûr qu’ils aient un rendez-vous à temps avec le consul de Bamako. » L’affaire était réglée grâce à l’intervention du centre culturel français local.


Quant aux Gabonais Pierre Akendengue, le Senégalais Ismaël Lo, les Amazones de Guinée, la Malienne Bako Ragnon, le Touareg du Niger Abdallah….. La liste des refus est longue.

En été 2008, les Congolais de Konono n°.1 contraints d’annuler onze dates de leur tournée européenne parce que l’Allemagne, premier des cinq pays hôtes ne leur avait pas accordé des visas. « Le visa, c’est le fait du prince. Pourquoi oui, pourquoi non, on ne sait pas ! », avait dénoncé Christian Mousset, alors directeur du festival Musiques métissés d’Angoulême.

Le festival Afrikabidon qui avait eu lieu en été 2007 en Ardèche s’était vu refuser neuf dossiers sur cent cinquante-six par le consulat du Sénégal.

Philippe Conrath, directeur depuis 1989 se souvient: «Un type du consulat m’a un jour demandé : «Pourquoi voulez-vous faire venir autant de Maliens entre quinze et treize ? Il y a autant de musiciens de ça ici ? ».

« J’ai vécu l’attente à Abidjan, en plein soleil traité comme du bétail », se souvient l’Ivoirien Tiken Jah Fakoly. Quant à Marc-Antoine Moreau, l’agent du Malien Mo DJ, il avait eu cette année pour réponse de la vice-consul de Bamako : DJ, ce n’est pas un métier ! Reformulez votre demande ».

En 1998, il avait fait venir Arnadou & Mariam en France pour signer un contrat avec eux. « A l’époque, ils ont eu un simple visa touristique, et comme ils ont dû rester plus longtemps, ils sont devenus sans-papiers. Pendant six mois, alors que leur premier tube passait en boucle sur France Inter ! » Depuis, le couple aveugle s’est vu parfois refuser la possibilité de faire venir des accompagnateurs, pourtant nécessaires.
 
Depuis l’instauration des visas pour tous les étrangers non Européens par Charles Pasqua en 1986, la libre circulation des artistes africains s’était peu à peu heurtée au mur de l’administration centrale.

«Au début, le problème, c’était les musiciens sans papiers. Le visa, tu l’avais sans problème. Et puis, c’est devenu une tracasserie et, au fil des ans et des pressions régulières, un réel problème ».

Philippe Conrath n’était pas le seul à voir son activité économique mise en péril par ce problème. « Depuis dix ans, c’est un durcissement continu », poursuivait du haut de ses vingt-deux ans d’expérience Yorrick Renoist, de Run Productions.

Avant, on arrivait à régler les problèmes par l’intermédiaire du ministère de la culture. Aujourd’hui, c’est quasiment impossible : tout se passe à Nantes au siège de la sous-direction du ministère des Affaires étrangères en charge des visas, renchérit François Bensignor, responsable du Centre d’information des musiques traditionnelles et du monde.
 
«Le poids des dossiers à constituer a sérieusement augmenté en quinze ans, concède José Da Silva, producteur spécialisé dans la musique africaine lusophone. Au Cap Vert, il avait été question de mettre en place un fichier d’empreintes digitales.

Les musiciens doivent se déplacer dans la capitale, Praia, pour s’inscrire. Comme c’est un archipel, pour faire venir les musiciens en Europe, cela entraîne un surcoût de 200 euros ». Ailleurs, « les autorités demandent au musicien de jouer devant elles pour vérifier que c’est bien son métier «, témoigne le producteur sénégalais Assane Ndoye, de Safoul Prod.

 En juillet 2009, les membres du groupe congolais de la rive gauche (RDC) Staff Benda Bilili ont failli rater sa tournée. Ce groupe composé de paraplégiques, détenteur du Womex 2009, pour leur première tournée, ont obtenu leurs visas la veille de leur départ (en France)

Des obstacles ubuesques

Demande d’autorisation de travail dans le pays, fiche d’état- civil originale, déclaration anticipée de l’Urssaf, demande de visas nominatifs, paiement du visa sans savoir s’il sera accepté, à un prix toujours plus élevé, obligation de contracter une assurance supplémentaire...

Tout en se devant d’avoir déjà acheté les billets d’avion, réservé les hôtels... La liste des contraintes économiques et administratives s’allonge. «Tout est fait pour nous avoir à l’usure», ironise Marc-Antoine Moreau.

Et puis à la descente à Paris de tous les avions en provenance d’Afrique, dénonce Francis Falceto, directeur de la collection « Ethiopiques » depuis près de quinze ans, il y a une foule de policiers et de douaniers. Ce ne sont pas des manières de faire !». Venir en France pour un musicien africain relève d’un parcours d’obstacles ubuesques.
 
Tourneurs, managers, producteurs, artistes... la filière s’organise.

Depuis le 1er mai 2006, le collectif Schengen Opéra fait circuler une pétition sur le Net. Il dénonce «l’arbitraire de décisions non motivées », demande «le respect par l’administration des règles existantes », « la clarification et l’harmonisation à l’échelle européenne des règles d’attribution des visas » avant de rappeler : « La liberté de circuler des artistes est une liberté fondamentale ».

Premiers concernés, les artistes africains ne sont pas les seuls : les Ouzbeks ou Haïtiens ont droit eux aussi à ce régime de «défaveur ». A l’automne 2007, lors du Womex, principal marché international consacré à la Word music, le producteur belge de spectacles Michel Winter organisait une conférence sur la crise des visas.

«De la location de matériel à l’embauche des techniciens, du paiement de la TVA aux charges sociales, le secteur des musiques du monde pèse un certain poids économique », souligne-t-il. Il en appelle la mobilisation dans un milieu de petites entreprises, solidaires et précaires.

«L’application des règles est laissée au bon vouloir et à l’interprétation des fonctionnaires. Pourquoi les Espagnols demandent-ils de faire un test de santé, qui cache en fait un dépistage du Sida, alors que les Français ne demandent rien ?Pourquoi les Allemands avaient-ils refusé un visa à Konono n°1 alors que le groupe joue partout en Europe ? Pourquoi la Suisse et le Royaume-Uni font-ils dépendre leurs visas de Schengen alors que ces pays n’en font pas partie ? »

Harmoniser les procédures


« C’est au niveau européen que les questions doivent êtres posées et que les pressions doivent s’exercer », insiste Sophie Guénebaut, directrice de l’association Zone franche, réseau des musiques du monde. Sur de tels enjeux, Zone franche s’est associée à Elmf (European Live Music Forum) et Freemuse (Freedom of Musical Expression).

Cette dernière ONG, basée à Copenhague, recense les cas de censure dans le monde de la musique. Selon elle, les ambassades évitent de plus en plus de délivrer des visas valables pour l’intégralité de l’espace Schengen et l’accès au Royaume-Uni est devenu de plus en plus difficile. Freemuse publiera en été 2008 un livre blanc avec des propositions très concrètes quant à l’harmonisation des procédures administratives.
 
Freemuse souligne que toutes ces politiques d’immigration restrictives sont contraires à la convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles de l’Unesco (entrée en vigueur en mars 2007), qui évoque un « traitement de faveur » pour les artistes dans le cadre d’échanges culturels. « Ce mot est la clé pour faire respecter le droit international », pointe Ole Reitov, en charge du dossier pour Freemuse. Ratifiée et approuvée par l’Union européenne, cette convention devrait faire référence au sein des Etats.
 
Un mois plus tôt, le 19 février, le secrétaire d’Etat à la coopération Jean-Marie Bockel invitait les services consulaires en Afrique à «accorder la plus grande attention à la délivrance des visas aux ressortissants africains ayant une activité professionnelle à caractère artistique, culturel, universitaire ou de recherche ». Ces instructions prévoyaient de faciliter l’octroi de visas dits de circulation. Pour Didier Lebret, conseiller après du secrétaire d’Etat sur cet épineux dossier, « ce système encourage un environnement positif, mais sans sombrer dans l’angélisme car il y a une exigence de rigueur ».
 
La directive privilégie les artistes qui ont déjà effectué plusieurs voyages : ceux-là devraient bénéficier d’un visa de circulation de cinq ans leur permettant d’effectuer en France, sans tracas administratifs, tous les courts séjours (trois mois au maximum) qu’ils souhaitent. Ceux qui n’ont bénéficié que d’un seul visa pour la France devront se contenter d’un visa d’un an. Et ceux qui ne sont encore jamais venus en Europe pourront bénéficier d’un visa s’ils sont placés sur des listes établies par les services culturels des ambassades et soumises aux services consulaires.

Des règles injustes

A la tète de CulturesFrance, Olivier Poisvre d’Arvor approuve la circulaire Bockel : « On a fait de l’assistance personnalisée pendant des années auprès des consulats. Ça devenait de plus en plus difficile. Il faut juste veiller à ce que ce texte officiel soit appliqué. » Le 10 octobre 2007, il participait au lancement par Jean-Marie Bockel du comité Génération Afrique composé de personnalités françaises et africaines dont Manu Dibango, Youssou N’Dour, Patrick Poisvre d’Arvor, Abderahmane Sissako, Jane Birkin et Daniel Buren. Un comité qui a pour vocation de promouvoir la créativité contemporaine du continent africain et d’ « affirmer que ces actions en faveur des artistes africains constituent un «investissement» dont les retombées sont réelles pour toutes les parties ». Depuis, Jean-Marie Bockel avait été nommé secrétaire d’Etat aux anciens combattants.

En Afrique, ce n’est pas l’entente cordiale entre les services consulaires et les vices de coopération culturelle, les uns ont les pleins pouvoirs, les autres tentent de sauver les apparences. Certains diplomates avouent que l’image de la France est « dégradée », qu’il faut former des personnels des consulats, souvent des sous-officiers.

Le précurseur, Papa Wemba

En 2003, la star de la rumba congolaise, Papa Wemba, est mise en examen et écrouée pour avoir organisé l’immigration clandestine de ressortissants de la RDC contre rémunération. Son procès en 2004, à l’issue duquel il est condamné à trente mois de prison dont vingt-six avec sursis, est retentissant.

«Après cette affaire, tous les artistes sont tentés de rester dans les pays s’ils arrivent par chance à obtenir leur premier visa », analyse Christian Mousset, qui ajoute que tout cela a un effet pervers sur le renouvellement des programmations des festivals.

«Le développement d’artistes est de plus en plus compliqué », admet Philippe Conrath, tandis que François Besignor soulignait « les apports africains sur la création française depuis vingt ans ».

Le fond de l’affaire, c’est que la culture française et son rayonnement ont beaucoup à perdre dans cette histoire », appuie Sally Nyolo. Après avoir monté un studio pour les nouveaux talents de Yaoundé et composé avec eux son cinquième album fin 2006 -Studio Cameroon -, la Franco-camerounaise a connu la vraie galère quand il s’agissait de tourner avec ces artistes inconnus en Europe au printemps 2007. «Voyager est devenu une aventure extrêmement compliquée pour les artistes africains, surtout les plus jeune », disait-elle.

Les difficultés franco-camerounaises ne datent pas d’hier : le bassiste Richard Bona avait été expulsé de France en 1995, alors même qu’il travaillait avec Sally Nyolo sur un projet… baptisé Tam Tam l’Europe. Arrivé six ans plus tôt du Cameroun, il renouvelait régulièrement sa carte de séjour jusqu’en 1995 : lorsqu’il s’était rendu à la préfecture de police, «ils m’ont dit d’aller voir à la main-d’oeuvre étrangère. Refus au motif que 1602 bassistes français en Ile-de-France étaient au chômage ! J’avais dix jours pour quitter le territoire. On veut une immigration choisie, mais on me reprochait de trop travailler. Quand tu es africain, tu es toujours un problème. » Il avait trouvé la solution : il est parti aux Etats-Unis, où après plusieurs années passées « à contribuer à l’enrichissement du pays », il a obtenu la nationalité américaine.

Toutefois, ce goulot d’étranglement a favorisé la naissance d’une économie parallèle. « Il y a du business autour des consulats, du trafic de visas, alors que cette politique de restriction était censée permettre l’inverse ! », s’insurge Philippe Conrath. « Des sanctions disciplinaires ont été prises, des cas jugés au pénal. Ce n’est pas impunité zéro ! », réagit Didier Lebret, du ministère.

Patou Nsimba/Le Potentiel


(Tkm/BT/PKF)