Le deuxième coup d’Etat de Mobutu restera un tournant important de l’histoire du Congo pour le changement qu’il a représenté pour le pays et dont les historiens et la postérité rendront à souhait le jugement de cet événement qui a fortement marqué le destin du Congo
La prise du pouvoir par le haut commandement de l’Armée nationale congolaise (ANC) ne paraît pas avoir été préparée de longue date. L’irruption des chefs de cette armée sur le terrain politique, à l’aube du 25 novembre, mûrit en quelques jours et fut décidée en quelques heures, selon Terug repris par Congo Forum.
A posteriori, cependant, on aperçoit certains éléments qui ont indirectement prédisposé les officiers à une action politique. D’une part, la réorganisation matérielle de l’ANC et son encadrement par bon nombre d’officiers étrangers avaient fait d’elle une structure relativement ordonnée, surtout si on la compare avec la faiblesse du pouvoir et de l’administration civils. D’autre part, la rigueur avec laquelle la justice militaire avait commencé à fonctionner faisait apparaître les civils comme privilégiés par rapport aux militaires. Plusieurs officiers, et non des moindres, ayant été condamnés pour détournement, tandis que le personnel politique et administratif jouissait d’une sorte d’immunité que plusieurs de ses membres mettaient à profit.
Il semble, cependant, que le général Mobutu n’ait pas envisagé formellement l’idée d’un coup de force jusqu’au 16 novembre, alors que l’impasse était, à ce moment, totale entre le Front démocratique du Congo (FDC) et la Convention nationale du Congo (Conaco). Le 17, «Journée de l’ANC», marque, sans doute, le tournant. Les milieux diplomatiques occidentaux, inquiets de l’attitude de la délégation congolaise lors du vote sur l’admission de la Chine à l’Onu, prennent contact avec le général Mobutu et les officiers supérieurs. C’est à ce moment également que M. Victor Nendaka prend ses distances à l’égard du FDC, et qu’une crise s’ouvre au sein de cette formation.
Le 21 novembre, sous un prétexte peu important, le général Mobutu rencontre M. Kamitatu et saisit cette occasion pour demander au ministre des Affaires étrangères du gouvernement Kimba les raisons de l’attitude congolaise à l’ONU. Le ministre explique alors qu’il s’agit de la suite logique des décisions d’Accra, et de la première manifestation importante du refus congolais de s’intégrer à un « bloc ». Ce même jour, après le déjeuner, le général Mobutu s’entretient avec M, Jean-Joseph Litho, son parent, à qui il exprime son mécontentement parce que sept des neuf parlementaires de l’Ubangi ont refusé la confiance au gouvernement Kimba, alors que le général leur avait expressément suggéré le contraire. Le 21 novembre toujours, le général Mobutu et M. Kimba rencontrent M. Bolikango pour lui demander d’accepter le portefeuille des Travaux publics. Ce qui renforcerait en fait le FDC.
Le 22 novembre, les événements prennent une tournure nouvelle. M. Kimba est prévenu par M. Tshombe que le leader katangais a des entretiens, en compagnie du général Mobutu, avec l’ambassade des Etats-Unis.
Le 23 novembre, les leaders du FDC tentent vainement d’obtenir une entrevue avec le général Mobutu, qui se déclare trop absorbé par la préparation de la cérémonie du lendemain (messe anniversaire pour Stanleyville) et de la réunion, également le lendemain, du quartier général et du haut commandement de l’ANC. Le comité du FDC convoque alors M. Nendaka pour lui demander des explications sur des contacts qu’il aurait eus avec des milieux diplomatiques étrangers. II semble que, vers 18 h. 30, des leaders FDC et Conaco sont mis au courant par des officiers que «quelque chose se prépare».
C’est le 24 novembre dans la journée que des personnalités FDC et Conaco apprennent qu’un coup d’Etat se prépare. Plusieurs leaders du FDC tentent alors d’atteindre M. Kasa-Vubu, mais la présidence de la République ne répond pas et tout porte à croire que le téléphone avait été débranché. Par ailleurs, les officiers font savoir à M. Kasa-Vubu que le FDC est peu cohérent et qu’il faut trancher une situation malsaine. Le soir du 24, M. Kimba prévient des leaders du FDC que le coup d’Etat est pour la nuit. Le même soir, un membre de l’assistance technique militaire est convoqué par le quartier général et reçoit l’ordre de préparer la déclaration du coup d’Etat.
Le texte est terminé vers deux heures du matin, le 25 novembre et lu au micro de Radio-Léopoldville, une première fois à 5h30’.
On remarque que la proclamation ne fait pas mention d’une durée précise quant à l’exercice du pouvoir. C’est à la suite du conseil qui lui fut donné, le matin du 25 novembre, par une personnalité anti-tshombiste, que le général Mobutu précisera, dans sa conférence de presse à 10 heures du matin, qu’il prend le pouvoir pour 5 ans, que les élections présidentielles n’auront donc pas lieu, que le colonel Mulamba est premier ministre également pour cinq ans et que les Chambres seront réunies l’après-midi pour approuver le coup d’Etat.
A une question posée par un journaliste congolais et faisant état de rumeurs selon lesquelles le coup d’Etat vise à remettre M.Tshombe en selle, le général répond (sèchement) d’après J. Cordry : «Il n’en est pas question». Malgré ce démenti, cette idée ne disparaîtra que lentement et ce n’est qu’après la formation du gouvernement, le 28 novembre, et le meeting du 12 décembre, que les commentateurs favorables à M. Tshombe - L’Essor du Katanga et certains journaux belges essentiellement - se résigneront à reconnaître la mise à l’écart du leader katangais.
La personnalité du premier ministre désigné le colonel Mulamba, prêtait d’ailleurs à confusion, car les observateurs dans la capitale congolaise soutenaient à son propos deux thèses diamétralement opposées. Pour les uns, le colonel Mulamba, rencontrant les vœux tacites de M. Kasa-Vubu, s’apprêtait à négocier avec le Conseil national de libération (CNL) la fin de la rébellion, alors que, pour les autres, au contraire, le «sauveur» de Bukavu restait en contact avec M. Tshombe, par l’intermédiaire de son parent, le vice-recteur de l’Université Lovanium, Mgr Bakole, et qu’il envisageait sans déplaisir l’idée d’un coup de force en faveur de l’ancien premier ministre. Les tenants des deux thèses s’expliquaient donc facilement que le général Mobutu ait tenu à associer le colonel Mulamba à son coup d’Etat.
Dès l’après-midi du 25 novembre, les Chambres, réunies en Congrès, approuvaient «par acclamations» le coup d’Etat, Le président du Sénat, M. Sylvestre Mudingayi lut d’abord la proclamation du haut commandement, puis un message du président de la République; après quoi, il leva la séance.
Premières déclarations de joseph Kasa-Vubu
« Je regrette de ne pouvoir faire de déclarations pour le moment. » Je ferai des déclarations dès que je serai libre. Seulement je dois vous affirmer que mon souci majeur reste la reconstruction nationale et j’appuierai tout homme qui réalisera dans la non-violence cet objectif. » A la question de savoir s’il était libre de ses mouvements et ce qu’il pense de sa «destitution », M. Kasa-Vubu a répondu: «J’ai des déclarations à faire, mais comme je vous ai dit que je reste pour la non-violence. Je me réserve le droit de ne faire aucune déclaration pour le moment. Vous me demandez si je suis libre: regardez vous-mêmes... Vous pouvez tout simplement vous contenter de ma présence. Le moment venu, je livrerai mes impressions. J’espère que vous comprenez cette situation ».
Déclarations de M. Tshombe
« Je ne puis encore rien vous dire. Tout a été si soudain... Le coup d’Etat a été exécuté de main de maître. Je puis vous assurer que tout est très calme à Léo ... Tout le monde est très content de ce qui s’est passé. Je vais voir le général Mobutu dans une heure et nous examinerons alors la situation. - Peut-on connaître vos intentions? Je ne puis encore rien dire... Je tiendrai une conférence de presse cet après-midi ».
Proclamation du haut commandement de l’armée nationale congolaise
A l’invitation du lieutenant-général Mobutu, commandant en chef de l’Armée nationale congolaise, les autorités supérieures de l’armée se sont réunies le 24 novembre 1965, en sa résidence. Ils ont fait un tour d’horizon de la situation politique et militaire dans le pays. Ils ont constaté que si la situation militaire était satisfaisante, la faillite était complète dans le domaine politique.
Dès l’accession du pays à l’indépendance, l’Armée nationale congolaise n’a jamais ménagé ses efforts désintéressés pour assurer un sort meilleur à la population. Les dirigeants politiques, par contre, se sont cantonnés dans une lutte stérile pour accéder au pouvoir sans aucune considération pour le bien-être des citoyens de ce pays.
Depuis plus d’un an, l’Armée nationale congolaise a lutté contre la rébellion qui, à un moment donné, a occupé près des deux tiers du territoire de la République. Alors qu’elle est presque vaincue, le haut commandement de l’armée constate avec regret qu’aucun effort n’a été fait du côté des autorités politiques pour venir en aide aux populations éprouvées qui sortent maintenant en masse de la brousse, en faisant confiance à l’Armée nationale congolaise. La course au pouvoir des politiciens risquant à nouveau de faire couler le sang congolais.
Tous les chefs militaires de l’Armée nationale congolaise, réunis ce mercredi 24 novembre 1965 autour de leur commandant en chef, ont pris en considération de ce qui précède et font tomber les graves décisions suivantes: M. Joseph Kasa-Vubu est destitué de ses fonctions de président de la République; M. Evariste Kimba, député national est déchargé de ses fonctions de formateur du gouvernement; le lieutenant-général Joseph-Désiré Mobutu assumera les prérogatives constitutionnelles du chef de l’Etat; les institutions démocratiques de la République, telles qu’elles sont prévues par la Constitution du 1er août 1964, continueront à fonctionner et à siéger en exerçant leurs prérogatives; tel est notamment le cas de la Chambre des députés, du Sénat et des institutions provinciales ; la République Démocratique du Congo proclame son adhésion à la Charte de l’Organisation des Nations unies et de l’Organisation de l’Unité africaine; tous les accords conclus jusqu’ici avec les pays amis seront respectés; sauf si le Parlement en décide autrement, les accords concernant l’adhésion de la RDC à la Charte de l’Organisation commune africaine et malgache seront respectés; la politique internationale du Congo sera inspirée par les intérêts du continent africain tout entier; dans cet ordre d’idées, la politique d’entente entre le Congo et les pays africains sera poursuivie et continue ; aucune ingérence dans les affaires intérieures de l’Etat, de quelque nature que ce soit, ne sera tolérée; toutes les mesures d’interdiction qui ont frappé dernièrement certaines publications tant congolaises qu’étrangères sont levées à partir de ce jour. Le haut commandement de l’ANC invite les propriétaires des publications dont les installations ont été saccagées à se présenter au quartier général en vue d’obtenir les dédommagements des dégâts causés par certains éléments irresponsables; les droits et les libertés garantis par la Constitution du 1er août 1964, tels que prévus dans ses articles 24, 25, 26; 27 et 28, seront respectés, il en est notamment ainsi de la liberté de pensée, de conscience, de religion, d’expression, de presse, de réunion et d’association; l’ANC s’étant tenue en dehors et au-dessus des activités politiques, tous les détenus politiques seront libérés.
Cette décision ne s’applique pas aux membres des bandes insurrectionnelles ayant commis une atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat; il n’est point besoin de préciser que l’Armée nationale congolaise, gardienne de la sécurité des biens et des personnes, tant congolaises qu’étrangères, continuera à la garantir…
Fait à Léopoldville, le 24 novembre 1965.
Haut commandement de l’ANC
Lieutenant-général, J.D. Mobutu ;
Général-major, L. Bobozo ;
Colonels : Masiala, L. Mulamba, D. Nzoigba, F. Itambo, A. Bangala ;
Lieutenants-colonels : P. Ingila, J. Tshatshi, A. Monyango, A. Singa, L. Basuki, F. Malila, A. Tukuzu.
Le Potentiel
(DN/Tkm/GW/Yes)
Last edited: 23/11/2009 15:10:03