Mwat Yav, de son vrai nom Jean Tshombé, avocat au barreau de Lubumbashi et député provincial, allie particulièrement bien le pouvoir coutumier et celui constitutionnel qu’il représente à la fois, en appréciant notamment l’apport de celui coutumier qui peut intervenir positivement dans la diplomatie parallèle, par exemple, pour sauvegarder les intérêts communs des deux pays voisins. Voici dans l’interview ci-après les édifiantes considérations de ce chef traditionnel dont le pouvoir est reconnu sur les Lunda aussi bien de la RDC, de la Zambie et de l’Angola

1. Le titre et les fonctions du Grand chef Mwant Yav sont à la fois légendaires et ac­tuels. Quels sont les privilèges liés à cette dignité ?


Comme on le dit, nul n’est pro­phète chez soi. Mwant Yav en Afrique est un grand dignitaire. Il est très respecté partout et très adulé par ses sujets qui peu­plent trois grands et riches pays d’Afrique, à savoir, la Républi­que démocratique du Congo, l’Angola et la Zambie. La RDC où se trouve pourtant son siège ne semble prêter aucune atten­tion à sa situation de grand gar­dien des vestiges d’un de grands empires d’Afrique. Cette mauvaise considération n’est pas particulière à Mwant Yav, puisque tous les dignitaires de son rang se trouvent dans la même situation, c’est-à-dire pra­tiquement oubliés et abandon­nés.

Et pourtant, bien encadrés et dotés de moyens appropriés, tous ces dignitaires peuvent par­ticiper efficacement à la pacifi­cation totale du pays, ainsi qu’à son développement économique et social. Qu’on le veuille ou non, ils sont dans ce pays les seuls à être écoutés par la ma­jorité des Congolais et à jouir d’une véritable légitimité. La plupart des guerres que nous connaissons sont facilitées par le délaissement du pouvoir cou­tumier. Car cet abandon laisse un vide dans lequel n’hésite pas de s’engouffrer les seigneurs de guerres pour faire leur loi. Si l’administration coloniale a pu amener ce pays à un certain dé­veloppement supérieur en cette période à celui de l’Afrique du Sud et de la Corée, c’est parce qu’elle s’est surtout fondée dans son action, sur les dignitaires coutumiers.

Or, à ce moment-là, tous les dignitaires coutumiers étaient presque tous illettrés. Observez aujourd’hui, la qualité scientifique de la plupart d’entre eux. A titre d’exemple, le ministre de la Santé publique du gouvernement cen­tral qui est l’un d’entre eux, dé­mérite-t-il dans ses fonctions ? Il faut penser donc à la création d’un ministère spécifique, à dé­faut un grand corps de l’Etat qui aura pour tâche de repenser toutes les conditions de collabora­tion pour le développement du pays avec le pouvoir coutumier.

2. En tant que député provin­cial du Katanga, quels sont les problèmes de votre circons­cription électorale de Musumba et leurs solutions éventuelles ?

Chez moi comme partout ailleurs en RDC, le peuple croupit dans la misère noire. Tout est difficile. Lorsque nous exhortons la popu­lation à cultiver, elle le fait effec­tivement. Mais, en fin de compte elle finit par abandonner cette activité par ce qu’elle n’y gagne rien. En effet, faute de routes, personne ne vient acheter la pro­duction agricole qui pourrit dans les greniers. Il est grand temps que les gouvernants puissent se préoccuper un peu du peuple, s’ils souhaitent que celui-ci leur renou­velle sa confiance.

Sur le plan provincial, je vois que le gouver­neur fait de son mieux afin de rendre le Katanga vivable. Mais il se bute au problème sérieux de manque de moyens. Il a tout fait pour maximiser les recettes de l’Etat au niveau de l’OFIDA et de la DGI. Mais en retour, il ne reçoit pas grand-chose par rapports aux efforts fournis, que ce soit dans le cadre de la rétention à la source de 40 % de recettes à caractère national ou de la rétrocession dans le sens où l’en­tendent les autorités du gouver­nement central. Nous le soute­nons.

3. Vous figurez parmi les rois et empereurs africains appe­lés à un sommet à Tripoli, en Libye, par le président de l’Union africaine. Que dites­-vous de la démarche de ce der­nier visant la création des Etats-Unis d’Afrique ?

C’est une démarche noble et positive. Beaucoup d’ethnies et plus particulièrement la mienne sont éparpillées dans plusieurs pays. Avec cette démarche une occasion sera donnée à ces eth­nies afin de se retrouver grâce notamment à la libre circulation des personnes et des biens que l’Unité africaine va nécessaire­ment introduire. D’aucuns esti­ment qu’il est prématuré d’envi­sager cette unité. Personnellement, je ne suis pas de cet avis, puisque je me demande en quoi elle est prématurée.

Aujourd’hui, l’Europe parle dans beaucoup de cas d’une même et seule voix. Pourquoi, en Afrique, nous ne le ferions pas ? Il y a bien entendu des préalables, mais ceux-ci ne sont pas des points insurmonta­bles si la volonté politique va dans le sens de l’unité africaine. En nous inspirant des difficultés qu’a connues l’Union européenne, nous pouvons avancer lentement et sûrement.

4. Que pensez-vous de l’ac­cueil qui vous a été réservé en Zambie où vous avez effectué dernièrement une visite royale ?

Oui, c’est vraiment inoubliable. J’ai été accueilli comme un chef d’Etat, et les présents que j’ai reçus sont à la hauteur de la grande considération qu’a le Mwant Yav là-bas. Les journa­listes qui ont eu l’occasion de faire partie de ma délégation ont ramené des images fantastiques, qui ont été diffusées par pres­que toutes les chaînes du Katanga et par la RTNC à Kins­hasa. Cette visite a donc démon­tré que l’Unité africaine est pos­sible, parce que ce sera l’unité des peuples. Mais je préfère rester humble, parce que j’ai été éduqué ainsi.

5. L’heure est à l’intégration économique régionale. Quel rôle Mwant Yav peut-il jouer en faveur du rapprochement entre la RDC, l’Angola et la Zambie ?

Ici en RDC, on utilise la diplo­matie officielle organisée autour des ministres, des fonctionnaires et autres ambassadeurs. Ailleurs, on tient aussi compte d’autres éléments qui peuvent amener le pays à gagner, notam­ment la diplomatie parallèle. C’est ainsi par exemple qu’en France, on a pu utiliser Mme Sarkozy pour obtenir la libéra­tion de certaines personnes qui étaient détenues en Libye. Per­sonnellement, je ne verrai aucun inconvénient si je peux être d’une quelconque utilité à mon pays, dans le cadre des raffermissements des relations avec l’Angola et la Zambie.

Stéphane Etinga/Le Potentiel


(DN/TH/GW/Yes)