Les retrouvailles de la capitale congolaise entre dirigeants des pays membres de la CEEAC pourront-elles occulter la crise surgie entre Kinshasa et Luanda autour de la situation critique des expulsions, certes stoppées à ce jour, des Congolais et des Angolais dont les deux pays sont les géants de ce regroupement régional ?
La République Démocratique du Congo et son Président, Joseph Kabila, se trouvent dans une situation pour le moins embarrassante à l’orée du sommet des Chefs d’Etats de la Communauté économique des Etats d’Afrique centrale.
Et pour cause : c’est la RDC et son président qui assument la présidence de cette organisation qui va abriter le sommet ce samedi, alors que le pays se trouve en indélicatesse avec l’un de ses voisins, l’Angola, avec lequel il entretient des relations de consanguinité. L’affaire a couvé des années durant pour prendre une autre tournure ces derniers mois avec l’escalade des expulsions de leurs ressortissants respectifs, à l’initiative de l’Angola.
Pour un motif apparemment légitime, Luanda a, cependant, outrepassé ses droits pour verser dans ce qu’il n’est pas exagéré de qualifier d’exactions humanitaires. Sous prétexte de mettre de l’ordre à l’intérieur de ses frontières, le pays d’Eduardo Dos Santos en est arrivé à des actes, manifestement délibérés, de violences diverses sévices corporels, extorsions, viols, destructions méchantes, etc. Des dizaines de milliers de citoyens congolais, même ceux qui étaient en ordre, ont ainsi vu leur vie basculer en une nuit ou en une journée de malheur.
Malgré les multiples protestations de Kinshasa et les interpellations des organisations internationales, l’opération s’est poursuivie au point de provoquer la réaction de Kinshasa pour finir par créer une véritable crise entre les deux capitales et même les peuples des deux pays.
Par un sursaut de dignité des autorités des deux pays, une trêve sera décrétée à l’issue des discussions fort animées à Kinshasa entre des officiels des deux pays. On découvrira, à cette occasion, qu’en réalité, la démarche des expulsions cachait le vrai nerf de la guerre: l’exploitation des gisements pétroliers du plateau continental de la RDC au large de l’Océan Atlantique, dans la zone dite autrefois d’intérêt commun avec l’Angola voisin.
En effet, alors que Kinshasa, qui avait posé le problème de jouissance de ses droits sur ces gisements conformément aux instruments juridiques internationaux en la matière, vient, voici seulement quelques mois, d’adopter une loi la mettant en phase avec l’arsenal juridique international pour entamer l’exploitation de ses gisements, Luanda s’est dévoilé dans ses multiples démarches qui, en fin de compte, ne visaient qu’à créer des conditions pour retarder cette échéance pour lui permettre d’engager les exploitations après les explorations qu’elle a déjà bouclées dans cette zone. Des informations disponibles renseignent que le Gouvernement angolais a inscrit à son budget 2010 des recettes provenant de l’exploitation du pétrole du plateau continental appartenant pourtant à la RDC.
Les deux pays se trouvent actuellement devant le Secrétaire Général de l’ONU que Kinshasa avait pris l’initiative de saisir. Et la RDC, lassée des manœuvres dilatoires de l’Angola qui exprime verbalement sa disponibilité à négocier pacifiquement le règlement de la question sans faire suivre ses engagements par des actes, envisage de saisir la Cour Internationale de Justice (CIJ) pour un arbitrage. En attendant, puisque cette situation met à mal la bonne entente qui s’observait jusque là entre les pays membres de la CEEAC, les pairs de la sous-région se trouvent devant un dossier d’importance qui leur impose de s’interdire la langue de bois.
Des vies humaines ont été sacrifiées, l’avenir de dizaines de milliers de citoyens dans la région s’est assombri, tandis que la sérénité dans la sous-région se trouve sérieusement affectée, sans offrir de meilleures perspectives pour l’assainissement de l’atmosphère des relations. Au-delà de la nécessité de rafistoler deux pays confrontés à ce que leurs responsables respectifs préfèrent qualifier de « petites fâcheries », la CEEAC n’est pas loin d’avoir du plomb dans l’aile, et pour cause. La RDC se trouve être la plaque tournante, l’enjeu central de l’intégration sous-régionale et, plus loin, continentale. Toutes les projections de développement régional et sous-régional le prouvent.
Ce sont ces projections qui sont aujourd’hui mises à mal, puisque la CEEAC se voie obligée de régler une question politique et diplomatique qui va devoir la détourner, pendant quelques temps, de ses préoccupations d’intégration économique. Tous les regards sont ainsi tournés vers les pairs chefs d’Etat de la CEEAC de qui il est attendu une position ferme et des mesures concrètes pour mettre fin à cette hypothèque au développement.
On rappelle, à cet effet, la fermeté dont vient de faire montre la CEDEAO, correspondant de la CEEAC en Afrique de l’Ouest, dans le dossier du Niger qui vient d’être frappé d’embargo. On rappelle aussi la position de la SADC dans le dossier de Madagascar pour lequel les Chefs d’Etat de cette organisation sous-régionale d’Afrique australe, réunis début septembre à Kinshasa, ont suspendu ce pays jusqu’au rétablissement de la légitimité du pouvoir.
Lors des travaux en plénière de la 64ème session de l’Assemblée générale des Nations Unies, les pays de la SADC, rejoints par d’autres africains, avaient fait bloc derrière une motion de la RDC, formulée par le ministre des Affaires étrangères, Alexis Thambwe Mwamba, pour interdire de parole Androu Rajoeline, l’un des protagonistes au conflit malgache. Et l’Union africaine, lors de son sommet de Tripoli, avait emboîté le pas à la SADC.
Dans le dossier qui oppose Kinshasa à Luanda donc, la CEEAC n’a pas droit aux atermoiements. Elle porte la lourde responsabilité de préserver l’élan déjà pris par le processus d’intégration sous-régionale qui suscite de l’enthousiasme aux quatre coins du continent et même de la planète. La cohésion qui s’observe en son sein et au sein d’autres organisations analogues consolide progressivement la convergence de vue du continent, voire des pays pauvres face à des enjeux mondiaux tels que le dossier du réchauffement climatique et, plus loin, des fonds vautours.
C’est cet ensemble d’enjeux qui se jouent autour de la désagréable « fâcherie » entre Kinshasa et Luanda que la CEEAC a intérêt à prendre au sérieux pour rétablir le droit et arrêter l’escalade de la violence qui a fini de gagner les esprits.
Jonas Eugène Kota/Forum des As
(DN/TH/GW/Yes)