deputesC’est clair, et il ne faut pas des oeillères pour cela :  la ma­jorité a cessé d’exister au Parlement sinon définitivement - soyons courageux et disons-le, tout de go - du moins le temps d’un vote qui s’est opéré samedi dernier 10 octobre. La Majorité Amp s’est étrillée... On savait la Chambre haute tapie d’opposants, voici que la Chambre basse à son tour bascule sinon dans l’oppo­sition ouverte, du moins dans la fronde.

Le grand désamour

Tons les signaux annonçaient cette fronde et on savait que la rentrée parlementaire de sep­tembre 2009, alors que la dernière ligne a commencé pour la fin de la mandature, n’allait pas être sans danger pour le Gouver­nement, pour la Majorité par­lementaire. Voici que la rentrée tient ses promesses annoncées. Face aux injustices endurées, face aux promesses reçues et non tenues, face à l’impatience des uns et aux appétits gloutons des autres contraints et forcés de se contenter côté jardin des miettes quand côté cour d’autres savourent champagne et caviar, les rangs soudain se parsèment dangereusement.

Certes, on n’en est pas encore aux choses sérieuses - le renvoi toujours caressé du budget de l’Etat, ce qui sonnerait l’hal­lali de l’équipe ministérielle ou l’adoption d’une censure contre le Premier ministre, ce qui aurait un effet foudroyant et humiliant - mais les signes avant-coureurs sont là, et les lignes commencent à bouger. Rien ne trompe guère. Le Cabinet est sur la corde raide...

Appelée samedi 10 octobre à se prononcer sur un conflit portant sur une hiérarchie des sujets à examiner par la Chambre basse - question bien maligne posée par un Député d’opposition (CDF­Gilbert Kiakwama Kia Kiziki) puisqu’en cachant bien d’autres - non seulement la Majorité guè­re canalisée - ou rebellée a étalé ses frasques, mais le résultat est tombé, imparable : 169 Députés ont joint leurs voix à celles de l’opposition contre... 170 Députés qui sont restés loyaux C’est­-à-dire défendant clairement la thèse de la majorité Amp. Alors que le Premier minis­tre et toute son équipe avaient déjà pris place dans la salle des Congrès, la question était de savoir s’il fallait congédier le Chef du Gouvernement et toute son équipe, examiner en priorité les comptes de l’Etat - la reddition des comptes du dernier exercice budgétaire comme cela avait été décidé par la plénière de la Chambre basse elle-même, traiter ensuite de la motion de défiance contre le Premier minis­tre déjà distribuée aux Députés, et seulement après en venir au Budget.

C’est le Député Amp-PPRD Gérard Nkulu Mwenze (Katanga), président du groupe parlemen­taire PPRD (110 Députés) par dessus le marché président de la coordination de la Majorité à la Chambre basse qui a donné la charge contre la motion. Si le résultat enregistré samedi à la Chambre basse du Parlement ne témoigne pas d’une fronde parle­mentaire, alors, il faut réinventer les mots français et réécrire le cartésianisme.

On avait vu venir les événe­ments. Avant qu’une motion d’ordre ne soit soumise au vote, la procédure prévoyant que deux Députés se prononcent en sa fa­veur deux autres en sa défaveur, il s’est trouvé dans les rangs de la Majorité un - plutôt une - Député de choc, Vicky Katumwa (Katanga, Indépendant, mouvance Jean-Claude Muyambo) pour appuyer la motion piège de l’opposition en faisant triomphe dans l’hémicycle. Le triomphe de la Député était un signal sur l’état d’esprit qui régnait désormais au sein de l’hémicycle.

Hélas, bien malin pouvait arrêter une procédure déjà engagée, et la Majorité s’est engouffrée dans le piège. A supposer que le score (169 Députés contre 170) donné par le président de la Chambre basse Eva­riste Boshab Mabudj soit la vérité du vote exprimé - ce que conteste l’opposition qui a aussitôt quitté l’hémicycle en signe de protestation suivie par des Députés de l’AMP - on ne peut que noter le grand désamour qui règne au sein de la Majorité présidentielle vis-à-vis du Gouvernement issu de ses rangs. Mais cela paraît être dans l’air du temps. En Equateur, l’Assemblée provinciale a congédié son gouverneur José Makila Sumanda (Opposition-MLC). Du coup, la CEI s’emploie à organiser l’élection d’un nouvel Exécutif provincial. Pareillement au Nord Kivu où le gouverneur Julien Paluku (Amp Rcd-KML-Mbusa Nyamwisi) et toute son équipe ont déjà fait leurs cartons. Au Bas-Congo, le président Kimasi (Oppo-Abako) a été évincé à la tête de l’Assemblée provinciale. Tout cela après que l’Assemblée nationale elle-même ait tourné la page de manière fracassante du bu­reau conduit par le président Vital Kamerhe.

Le terreau de la Fronde

Il y a clairement un vent nouveau qui souffle sur ce pays annonciateur de quelque chose de grand, voire de très grand. Fondamentalement, l’opinion étouffe et réclame une relève générationnelle de qualité. L’opinion en a réellement marre de ne voir les mêmes Elephants, et tou­jours les mêmes Elephants, qui ne produisent aucun résultat, et dont le discours ne passe pas.

Elle applaudit des deux mains la campagne de tolérance zéro pourvu qu’elle ne soit pas galvaudée. Au lendemain d’une vague d’ar­restations et de disgrâce dans le portefeuille de l’Etat dont la plus récente est celle de l’A-dg doré Emile Ngoy Kasongo de l’Ogefrem bardé de plusieurs honneurs, vrais oripeaux que des plaisantins se plaisent à distribuer à la pelle dans la Capitale (tel est meilleur P-dg, tel meilleure gouvernance, tel est.. trophée Mwana Mboka, etc.) qu’a l’économie nationale jamais aussi pillée que maintenant pique du nez et que dans une Capitale qui se veut moderne n’a ni eau ni électricité, on va jusqu’à se poser la question sur la morale de la classe politique.

Le Chef de l’Etat a raison de lancer cette campagne à condition que l’administration ne la transforme pas en un slogan creux. Il y a des actes intolérables de gestion qui se commettent à longueur de journée dans ce pays et qui ne sauraient rester impunis sans toucher à la crédibilité du régime. Clairement, le vote exprimé samedi 10 octobre à la Chambre basse arrive dans un contexte qui sent mauvais voire très mauvais. C’est clair : la Majorité paraît avoir honte d’elle-même; elle ne semble plus pouvoir se regarder les yeux dans les yeux. Alors qu’approchent à pas de géant les échéances, il y a un désir ardent de vérité et de justice.

Il y a ces constats publics d’échec, ces dénonciations, ces mea culpa et ces déclarations qui ont jeté un profond froid dans les rangs de la Majorité, qui forment le terreau de la fronde. En l’absence de toute explication, chacun des parlemen­taires de la Majorité se croit fondé de s’assumer.

Au sein de la Majorité, on sait que ce n’est pas le fond de ces prises de position qui peut être critiqué et sur lequel tout le monde s’accorde. C’est la façon, la manière, ce sont les moyens, c’est l’heure où cette critique rejaillit. Il y en a pour invoquer le devoir de réserve, sinon de solidarité...

Il est clair, à quelques encablures de la fin de la mandature, le temps des reniements - des trahisons - a sonné, chacun se positionnant en vue des guerres fratricides qui s’annoncent. Passé le temps des déchirements, chacun veut s’assumer.

Et vous n’y voyez pas signe de démobilisation - d’affaiblissement - des forces, à commencer par les bons et pieux Députés de la Majo­rité ? Répondant à une question du Soir de Bruxelles, le gouverneur Moïse Katumbi Chapwe ne disait-il pas à son tour : « En 2011, si je dois me présenter comme Député, quel bilan vais-je présenter ? » Quand les Eléphants eux-mêmes donnent le tempo, déchirent les accords, que surtout nul ne tire sur le Député.

Signe des temps : la profonde lassi­tude qui se vit dans l’opinion était perceptible samedi 10 octobre aux abords comme dans l’hémicycle côté public du Palais du Peuple. Hormis une centaine de derniers des Mohicans composes des femmes âgées et squelettiques des quartiers Est de la capitale venus chanter et danser en brandissant quelques drapeaux du Parti Lumumbiste unifié, la défense du budget de l’Etat par le Premier ministre Adol­phe Muzito n’a pas suscité grand intérêt. Rien à voir avec le jour de l’investiture et, signe de l’affaisse­ment du pouvoir, aucun Eléphant n’a eu la bonne idée d’appeler à la mobilisation. Du coup, Adolphe Muzito fait l’expérience féroce de l’usure du pouvoir. Ayant évolué aux côtés de Gizenga Antoine Fundji, nul doute qu’il en a été préparé.

Reste peut-être à dire que la forma­tion d’équipes gouvernementales n’est guère un casting de personna­lités et autres figures de haut vol au détriment d’hommes et de femmes de métier dont ce pays est tapis. Le risque - c’est Patrick Martin-Genier qui le dit - en faisant appel à des stars à fort potentiel médiatique, est de devoir découvrir ex-post des choses qu’on ignorait et que tout le monde ignorait... On peut tirer avantage certain sur ses adversaires politiques mais cet avantage margi­nal et concurrentiel peut être réduit a néant en peu de temps. Morale de l’histoire : sauf à se déju­ger, il faut au départ observer une extrême prudence et réfléchir par deux fois avant de privilégier la su­perficialité au détriment du fond...

Tryphon Kin-Kiey Mulumba/Le Soft International


(DN/Milor/Yes)