Les pouvoirs finissent toujours par se rencontrer et par se lier entre eux. A partir du moment où vous avez une Eglise qui rassemble des milliers de personnes, vous intéressez le pouvoir politique.
A 48 ans, Bernadette Tokwaulu Aena est mère de trois enfants. Elle fait partie de la nouvelle génération des écrivains de la République démocratique du Congo. Juriste et administrateur délégué général adjoint de la Société nationale d’électricité (Snel), cette jeune femme à la plume alerte et pleine de talent aime poser un regard critique sur sa société, en même temps qu’elle essaie de l’appréhender dans sa complexité.
Son dernier roman, « La Malédiction de la fente » publié aux éditions Coeur d’Afrique à Paris, nous plonge dans l’univers animiste congolais où la femme a un certain pouvoir mystique. Mais ce roman est avant tout une quête perpétuelle de Dieu par l’homme dans un monde où les sectes ont tendance à supplanter les Eglises traditionnelles. Bernadette Tokwaulu Aena s’est confiée à AMINA.
Le titre de votre livre est pour le moins étrange : « La malédiction de la fente » ?
La malédiction de la fente fait référence à une coutume bantou. C’est, en fait, la sorcellerie de la fente de la femme. En effet, dans cette coutume, le vagin de la femme a un pouvoir de bénédiction lorsqu’il est bien utilisé, et de malédiction quand la femme subit des injustices ou le déni de sa qualité de femme. Pourquoi cette fente a-t-elle un tel pouvoir ?
Parce que dans nos traditions animistes, la fente de la femme est le lieu où Dieu fait oeuvre de création. C’est le lieu où la vie commence. La fente, c’est le passage du monde divin au monde des hommes. « Si vous portez préjudice à une femme, elle peut vous maudire en disant : Si cet homme est né d’une fente de femme comme la mienne, qu’il soit maudit ou qu’il meure ! »
Votre personnage central, Michel, est plus ou moins victime de cette malédiction ?
Il est victime de la malédiction de la fente parce qu’il entre dans un système européen de magie qu’on peut appeler la magie blanche. Il y entre par la fente d’une femme, Marianne, qui est la fille du Grand Maître de l’Ordre.
C’est le premier lieu de la malédiction. Mais, d’un autre côté, il y a une autre fente, celle de sa mère. Celle-ci est dans un autre système, animiste bantou, où nous avons des féticheurs et des sorciers. Elle va le sauver parce qu’elle est la fente initiale.
Mais à partir du moment où vous recourez une deuxième fois à cette fente qui vous a vu naître, vous subissez une autre forme de malédiction et vous finirez par en mourir.
Michel est plus ou moins inconscient de ce qui se passe ?
Michel est en quelque sorte une victime. Il n’a pas l’appréhension du monde dans lequel il vit. Il est occidentalisé. Mais, en tant qu’africain, il n’a pas non plus l’appréhension de la magie européenne. C’est quelqu’un qui ne découvrira Dieu qu’au moment de sa mort.
Il subit la première malédiction de la fente par la magie blanche qui le ramènera dans son pays pour y ouvrir une Eglise de Réveil. Je ne dis pas que toutes les églises de réveil ressemblent à celle du révérend Michel. Mais son Eglise est une secte magique européenne dont il est l’agent. Comme il est totalement inconscient, il croit qu’il a Dieu.
Mais, en réalité, il n’a que la magie. Il utilise la Bible en étant persuadé par les paroles qui y sont écrites. Malheureusement, pour lui, ce ne sont que des paroles. Il ne les a pas intégrées. Mais comme il à un charisme, tout le monde est attiré vers son église. Mais lui-même se demande pourquoi il exerce autant d’attrait puisqu’il ne fait rien de concret.
Car, quand on à Dieu, on accomplit des miracles : les aveugles voient, les boiteux marchent et les morts ressuscitent. Et ça Michel ne le fait pas. Il commence donc par rechercher la vérité dans la religion du Christ. Il finira par se débarrasser de cette malédiction qui pèse sur lui et de ces démons qui l’ont possédé.
Il se réconcilie avec Dieu alors ?
Non, parce que, en réalité, ce n’est pas lui qui cherche Dieu, mais c’est Dieu qui l’attire vers lui, qui lui montre la vérité. Et comme il a vu Dieu, il ne peut plus vivre « parce que si tu me vois tu ne vivras plus. »
Est-ce que vous avez voulu jeter un regard critique sur les sectes en RDC ?
J’ai voulu montrer que les églises de réveil (Je ne dis pas toutes) sont érigées, souvent, en business. C’est vrai que le révérend Michel a un charisme, mais on lui colle quelques choristes pour faire la fête et un adjoint pour le remplacer en cas d’absence. On impose des quêtes pour récolter de l’argent alors que là ou il y a Jésus-Christ il n’y a pas d’argent. Lui a fait des choses gratuitement.
Subtilement vous établissez également un lien entre les églises de réveil et la politique ?
Les pouvoirs finissent toujours par se rencontrer et par se lier entre eux. Car le pouvoir cherche le pouvoir. Tout pouvoir veut rassembler des personnes sur un projet. A partir du moment où vous avez une Eglise qui rassemble des milliers de personnes, vous intéressez le pouvoir politique.
Les personnages qui approchent le révérend Michel ressentent un espoir mais qui n’aboutit à rien.
C’est là l’imposture. On reconnaît l’arbre à ses fruits. Si les fruits sont mauvais, cela veut dire que ce qui ressemble à Dieu n’est pas Dieu, que vous êtes entre les mains de l’imposteur qui essaie de prendre le visage du Christ. Les gens qui viennent dans l’église du révérend Michel espèrent que leur vie va s’arranger. Mais, au contraire, leur vie se détruit.
Quand l’antéchrist dit à un handicapé : « Tu as le droit de vivre comme tout le monde » cet handicapé cherchera s’enrichir en faisant du chantage. Quand l’Eglise dit à cette journaliste, Madie « Tu as le droit de devenir une présentatrice de télé comme tu le veux effectivement, elle a cet espoir, mais ne trouve rien à faire que de vendre ses collègues aux services de sécurité pour qu’on lui fasse de la place.
Media symbolise aussi ce peuple congolais qui vit très mal la présence rwandaise en RDC ?
En effet, Madie symbolise le peuple congolais qui a mal vécu cette présence rwandaise. Mais elle est aussi le symbole de certains Congolais qui ont collaboré avec ces étrangers. Elle collabore dans le but de tirer son épingle du jeu. Et ça c’est de la prostitution. Quand on accepte de se vendre pour obtenir quelque chose, on le paye toujours dans son coeur et dans son corps. Et Madie en fait l’amère expérience.
A votre avis, quel est le rôle d’un écrivain ? Est-ce que c’est pour décrire la société dans l’espoir de la transformer ?
Je veux attirer, l’attention des gens sur certaines perversions de la société congolaise. S’ils ne veulent pas les faire cesser, au moins ils en seront conscients.
Le spirituel prime chez vous ?
Dans la vie, il faut le spirituel. Il faut quand vous avez Jésus-Christ, vous avez les yeux ouverts. Vous voyez la société telle qu’elle est. Et cela vous donne un esprit de tolérance et beaucoup d’amour pour accepter les autres tels qu’ils sont.
Amina/La Malédiction de la fente/MMC
(CL/Milor/Yes)