« Les morts ne sont pas morts ». Mais, si nous ne remuons pas de temps en temps la flamme du souvenir, celle-ci finit par s’éteindre pour toujours dans notre mémoire. D’où l’utilité et l’importance des commémorations des anniversaires.

J’évoque ici le souvenir d’un frère de case (je voudrais dire de scène) qui s’en est allé au séjour des ancêtres, le 27 septembre 1994 et qui, en guise de testament et de dernière volonté, nous a laissé une prière qui mérite d’être méditée.

Cette prière testamentaire, publiée en 1991, dans l’édition originale de « Notre sang » (la prière qu’il a consacrée aux martyrs du 4 juin 1969) a été composée en 1988, pendant la période de préparation de la Table Ronde des Producteurs des spectacles africains, alors qu’il avait une sorte de prémonition de sa mort prochaine.

Notons qu’il n’y a plus guère que quelques fanatiques et quelques spécialistes qui s’intéressent encore, aujourd’hui, à l’œuvre dramatique et critique de cet ancien directeur du théâtre national congolais et professeur de mise en scène à la section Art Dramatique de l’Institut National des Arts.

Non seulement ses pièces ne sont pas jouées sur les scènes congolaises, c’est avec beaucoup de peine qu’on parvient à les exhumer des rayons des bibliothèques les plus frequentées du pays.

Au moment où le théâtre professionnel congolais souffle sur ses quarante bougies, il y a lieu de se souvenir du rôle déterminant qu’il a joué aussi bien dans l’avènement de ce théâtre que dans son développement. C’est un devoir de mémoire.

Personnellement, c’est à chaque fois quil m’arrive de prendre part à quelques veillées funèbres que je mesure la pertinence de la prière testamentaire de mon frère de case et que j’éprouve la vanité des fleurs et des exhibitions auxquelles ont pris l’habitude de se livrer ceux q’uon appelle les parents, amis et connaissances.

D’un revers de main, maître Mikanza avait déjà refusé ce tralala, surtout de la part des Tartuffe et des Moni-Mambu de tout bord.

Il en est des gerbes et des couronnes de fleurs qui s’amoncellent dans les chapelles ardentes de Kinshasa, comme des larmes qui ruissellent sur les écailles des crocodiles de Luozi. Factices et artificielles (au propre comme au figure), voilà ce qu’elles sont.

Mikanza fustige le pharisaïsme des oraisons funèbres et la contrefaçon des complaintes des pleureuses. Dans sa prière, il demande au Très-Haut de lui épargner (si on peut ainsi dire) les spectacles des pompes funèbres dépourvus de toute émotion et de toute authenticité.

C’est tout de même pour le moins curieux que des gens qui ne manifestent généralement aucun goût pour les fleurs dans la vie quotidienne recourent systématiquement au langage des fleurs et à des formules de condoléances bien assorties.

Il y a lieu de se demander si l’on pleure encore. II n’y a plus de deuil. Il n’y a plus que des funérailles ou de pompes funèbres qui se déroulent non plus dans l’intimité des domiciles familiaux, mais sur la place publique, voire dans des salles de théâtre comme le Centre Culturel le Zoo, transformé en funérarium permanent.

Depuis que les techniques de l’embaumement se sont perfectionnées, qu’elles permettent de garder les dépouilles mortelles intactes pendant des jours voire des semaines et des mois, on se paie le luxe de prendre le temps d’organiser des enterrements de première classe, même quand on est pauvre : corbillards, chapelles ardentes, tentes, chaises, boissons, uniformes, chorales, orchestre, fanfares, etc.

Quand j’étais enfant, les funérailles étaient l’affaire des familles, qui les organisaient du début jusqu’à la fin, et en tout et pour tout. Aujourd’hui, c’est devenu un champ de maïs où tout porteur de barbiche entend faire sa loi. Tantôt ce sont les petits fils monde, tantôt des jeunes gens du quartier, et gare à vous si la police (l’Etat) s’en mêle !

Gare à vous, allo Mangebo Keba ! disait Mikanza. Adapté du Revisor de Gogol, cette prière met en scène la visite surprise d’un inspecteur dans un coin reculé du pays où le chef est roi. Appel à la vigilance. Devoir de vigilance, car vous ne savez ni le jour ni l’heure où l’inspecteur viendra.

Ce jour-là, tous les masques tombent, les Tartuffe et les Moni Mambu sont démasqués.

(Tkm/BT/PKF)

Joseph Ndundu/L’Etoile de la Nation