Metteur en scène chevronné, auteur dramatique, critique d’art, directeur des troupes, producteur des spectacles, initiateur des festivals, il a apporté à l’art théâtral un autre visage et un autre attrait vers le public. Il fut initiateur de plusieurs projets entre autres le Caldas.
Le poète africain, Birago Diop, a écrit dans " le Conte d’Amadou Koumba " un beau poème sur les morts. En voici un bout. " Les morts ne sont pas morts (…) Ceux qui sont morts ne sont jamais partis. Ils sont dans l’ombre qui s’éclaire Et dans l’ombre qui s’épaissit. Les morts ne sont pas sous la terre. Ils sont dans l’arbre qui frémit. Ils sont dans le bois qui gémit. Ils sont dans l’eau qui coule (…) Ils sont dans le feu qui s’éteint. Ils sont dans le rocher qui gémit. Ils sont dans le sein de la femme (…). Les morts ne sont pas morts. Les morts ne sont jamais partis… ".
En effet, dans la vie, il y a des hommes qu’on ne saurait oublier. Soit qu’ils ont joué un rôle important ici sur terre…soit alors ils ont créé des œuvres qui sont restées ineffaçables. Si je me suis décidé d’écrire cet article c’est pour ressusciter ou rappeler le nom de Mikanza Mobyem. Mon avis est que les noms de beaucoup de nos morts devraient être portés dans le panthéon de l’histoire de notre pays.
Et cela dans plusieurs domaines. Domaine politique, religieux, sportif, socio-culturel, scientifique. Je pense ici à Wendo, Kalle Jeef, Franco, Cardinal Joseph Malula, Anuarité, Bakanja, Mobutu, Kabila, Lumumba, Kasa vubu, Kimpa vita, Maboke, Dr Luruma …Ils sont légion et je ne saurais les citer tous. Elikya Mbokolo, historien congolais, disait : " Un peuple sans mémoire sur son passé est un peuple perdu, sans repères ".
Pensez-y. On aurait donc pu avoir une " avenue Kimpa vita ", une " commune Bakanja ", une " Place Maboke Ngaliema ", une " cité Lumumba ", une " rue Kalle Jeef ", un " Boulevard Anuarité " ... Donner des noms étrangers ou trop généralistes est une " perte historique ".
La cité de l’Oua par exemple peut être rebaptisée, la place de la victoire porterait bien le nom de " Place Luambo Makiadi ". Il est vrai que la Conférence Nationale Souveraine a tenté de faire quelque chose mais s’est arrêtée à mi-chemin.
Je viens de voir un DVD sur YouTube. Un reportage sur les tombeaux de nos artistes. Le moins que l’on puisse dire ce que c’est tout simplement triste. Tombeaux pleins d’herbes, dont certains ont même perdu de leurs croix, d’autres simplement non-identifiables. Et pourtant ces artistes nous ont amené du beau et du bien. Pour preuve aujourd’hui encore nous chantons et nous dansons de leur musique, fruit de leurs compositions.
C’est pourquoi étant artiste dramatique, je voudrais rappeler à tous ceux qui l’ont connu le nom de Norbert Mikanza Mobyem Mangangi Kida. Comment oublier cet homme né le 19 avril 1944 dans la province de Bandundu, qui fut un ancien frère joséphiste, agrégé en histoire et Master of Arts de Fisk University (Usa) ? Comment oublier un tel homme ? Un homme qui, grâce à ses œuvres théâtrales éditées et jouées, récolta une réputation solide d’homme de théâtre et écrivain plein de talent ? Hélas, la mort ne prend souvent que les meilleurs. Mais je me console en me disant et en paraphrasant Luis Cernuda, un poète espagnol (1902-1963) que " la mort pour le poète est la victoire. "
En effet, décédé le 27 septembre 1994 à Kinshasa, emporté par une insuffisance rénale, cet homme s’était fait remarquer dans le domaine des arts de spectacle. Notamment dans ses débuts à Kikwit où il créa en 1967 le " théâtre du petit nègre " qui rassemblait des élèves de l’école St Jean Bosco et jouait des pièces de haute facture fortement appréciées du public. Et fort du succès de ces représentations, il fut appelé à créer en 1969 le Théâtre National Congolais.
Metteur en scène chevronné, auteur dramatique, critique d’art, directeur des troupes, producteur des spectacles, initiateur des festivals, il a apporté à l’art théâtral un autre visage et un autre attrait vers le public. Il fut initiateur de plusieurs projets entre autres le Caldas (Centre d’animation, de liaison et de documentation des arts de spectacle en 1980 ; le Femac (Festival de Musique d’Afrique Centrale) ; et le Masa (Marché des Arts du Spectacle Africain).
Mais hélas, ce dernier projet échappa au pays concepteur. Il fut négligé par le gouvernement congolais et détourné pour le compte de l’Oua par la Côte d’Ivoire. Et vers la fin de sa vie, il créa sa propre troupe. La " Troupe Mobyem Mikanza ".
Pour la petite histoire, j’ai connu Mikanza Mobyem à l’Ina où il était Doyen de faculté en Art Dramatique (chef de section) et enseignait la mise en scène et l’histoire du théâtre. C’était en 1976. C’était un " drogué " de l’écriture.
À l’époque c’était la Compagnie du Théâtre National Mobutu Sese Seko. Il était alors Président Directeur Général. Il m’a appelé pour l’assister à la Direction générale. Je remplaçais donc Monsieur Latere Ama Bulie (auteur dramatique et critique d’art) comme son Assistant. C’était un " drogué " de l’écriture. Dieu seul sait s’il n’a pas laissé dans ses tiroirs quelques textes de théâtre dignes d’être publiés...
On se souviendra de " Procès à Makala ", " La bataille de Kamanyola ", " Pas de feu pour les antilopes " qui aura eu un franc succès par la valorisation de nos costumes traditionnels et des expressions africaines tirées de nos palabres africaines, " Mundele ndombe " (une adaptation du " bourgeois gentilhomme " de Molière, " Ngembo " qui est une sorte de vaudville satirique peignant la société congolaise (zaïroise à l’époque).
Dans cette pièce on a vu jouer, chantant et dansant dans une chorégraphie de feu Mosengo (alors chef de division ballet) de grands artistes musiciens comme Vonga Aye, Manuaku Waku, Lengi Lenga, Ngeleka, Molengi Show, " La fille du forgeron " du père Ngenzi lonta, " Tshira " de Yoka lye Mudaba joué pour la première fois par les étudiants finalistes de l’Ina en 1979 devant des " africanistes " réunis en congrès à Kinshasa ; d’autres pièces archivées dans le répertoire du Théâtre National Congolais et aussi des pièces d’auteurs grecs… Et il a laissé pour les artistes " Je fais du théâtre " qui est un livre théorique et technique sur le métier du théâtre.
Mikanza a été une valeur culturelle sur le plan national et international. Voilà 15 ans déjà qu’il nous a quittés. Comme le dit Birago Diop, pour moi, " Mikanza n’est pas mort. Il n’est jamais parti. Il est dans ses œuvres, il est dans la littérature congolaise, il est dans le coeur de chacun des artistes dramatiques de notre pays. Mikanza n’est jamais mort… " Et même s’il aurait refusé des fleurs sur sa tombe, je pense qu’un baume de fleurs roses de 15 pétales lui feraient aujourd’hui beaucoup de plaisir. Que la terre de nos ancêtres continue à lui être douce et légère. Paix à son âme.
(BT/PKF)
Jean-Pierre Mukoko Kizubanata/L’Avenir
Last edited: 05/10/2009 17:50:25