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Un cas de jugement supplétif tenant lieu d’acte de décès d’un jeune homme disparu sans trace depuis 17 ans en Angola, jugement rendu à un tribunal de Kinshasa, révèle la cruelle réalité que couvent les expulsions massives des Congolais du territoire angolais

deplacesLes expulsions massives des Congolais du territoire angolais ne retiennent l’attention jusqu’ici que dans l’aspect souvent et vainement dénoncée de violations des droits de l’homme qui caractérisent la pratique des brutaux rejets des cohues humaines visées aux frontières de la RDC. Les Hébreux sortis d’esclavagisme en Egypte dans l’antiquité eurent droit à un sort meilleur, puisqu’ils purent repartir librement en emportant tous leurs biens. Tel n’est pas le cas pour les malheureux Congolais qui se retrouvent brutalement dépouillés de tous leurs biens avant d’être proprement éconduits à la frontière pour rejoindre leur pays la RDC sans la moindre disposition d’accueil.

On ne cesse de déplorer ces expulsions au vu du spectacle désolant qu’offrent les Congolais expulsés, hommes, femmes et enfants, dépourvus de tout et en divagations dans les parages austères aux frontières notamment des confins des provinces de Bandundu et des deux Kasaï. L’impréparation des autorités locales à l’accueil des compatriotes véritablement sinistrés aggrave la catastrophe humanitaire que représente la situation.

« Combien ont disparu ? Dure et triste fortune ! » Victor Hugo

Dans ces conditions il est naturellement inutile de penser à une comptabilité des sinistrés. A combien sont-ils ? Qui sont-ils ? Dieu seul peut le savoir. Le seul récit de certains expulsés indiquant être des ressortissants des provinces congolaises de l’Ouest, tel le Bandundu, mais qui se sont retrouvés refoulés à mille lieux dans le sud du Katanga montre la gravité de la déperdition encourue par les expulsés.

L’identification des malheureux est tout un casse-tête, surtout qu’ils se retrouvent sans le moindre document. Modèles d’irréguliers pour la plupart d’entre eux, d’autant que la raison de leur séjour en Angola est la débrouillardise dans une sorte de Far-West de l’eldorado du diamant dans les zones anciennement fief de la rébellion de l’Unita, le désordre y était effarant. Beaucoup de jeunes congolais se sont risqués dans cette aventure du diamant sans pouvoir se situer clairement. Ainsi tout pouvait leur survenir. La moindre négligence du suivi des contacts avec les parents restés en RDC faisait perdre la trace des chercheurs de fortune en Angola.

Ces Congolais déboussolés sont finalement perdus pour leurs familles au pays et il y a assurément beaucoup de parents qui n’ont plus jamais eu de contact avec leurs fils et même leurs filles « partis joyeux pour des courses lointaines, dans ce morne horizon se sont évanouis. Combien ont disparu ? Dure et triste fortune… », comme le déplorerait Victor Hugo dans son célèbre poème Oceano Nox (Nuit sur l’Océan). C’est bien le cas de le dire pour les nombreux jeunes Congolais qui s’étaient rués dans l’aventure du diamant en Angola et dont on ne retrouve plus de trace même dans le lot des refoulés actuels. Ils se rendent douloureusement à l’évidence de la disparition totale de leurs enfants introuvables dans les groupes des refoulés, comme les « mères à genoux » cherchant sur les plages parmi des naufragés les silhouettes des fils ou maris partis en mer, suivant encore une fois l’évocation poétique de Victor Hugo.

Le désespoir des parents ayant perdu leurs enfants a donc été ravivé par les expulsions massives qui continuent d’ailleurs à être perpétrés on dirait cyniquement par les voisins angolais, puisque ce calvaire perdure. Le comble est qu’il y a même de l’oubli des cas des parents qui portent en silence le deuil de leurs enfants perdus à jamais.

Edifiant et traumatisant cas d’un regretté disparu, Edo

Une fortuite occasion vient de faire découvrir un parent éploré qui s’est permis de faire constater légalement le décès de son enfant disparu. C’est dans les couloirs du tribunal de Grade Instance de Kinshasa/Kalamu que vient de se faire remarquer ce parent malheureux ayant obtenu, en effet, la signification d’un jugement supplétif tenant lieu d’acte de décès rendu pour attester cette mort. Voici de quoi retourne cette signification suivant les indications mêmes du prononcé du jugement en question tel que rendu en date du 13 août sous le R.C. 24441 par le tribunal de Grande Instance de Kinshasa/Kalamu.

Le jeune homme dont est déplorée la disparition répond au nom de Lutonadio Edouard, alias Edo. Il était parti depuis 1992 en Angola à la recherche en délaissant sa famille et son père Lukau Salamau Jean résidant sur l’avenue Luidi au n° 5/bis au quartier Yolo-Sud dans la commune de Kalamu à Kinshasa.

Le fils n’a plus donné de signe de vie depuis plusieurs années, mais la famille espérait toujours qu’il reviendrait, en croyant des difficultés imprévues l’avaient peut-être empêché de communiquer sa situation. Les expulsions des Congolais d’Angola ont ranimé cet espoir, surtout que les refoulés ayant pu regagner le pays rapportaient que les autorités angolaises ratissaient sans états d’âme les zones supposées envahies par les colonies congolaises pour déloger tous les membres de ces groupes sans chance pour les individus ciblés de réchapper à la traque.

Voilà que plus de deux ans depuis que se mènent les expulsions, le père Lukau n’a toujours aucune nouvelle de son fils Edo. Le chef de famille a dû se résigner à admettre ce qui s’est avéré désormais une évidence de la mort de son fils. Dix-sept ans d’endurance de douleurs de cette perte l’ont décidé de faire le deuil du rejeton qu’il a la certitude de ne plus jamais revoir dans ce monde, afin de se conformer aux exigences de la coutume sur la rupture d’entre les vivants et les morts.

Evidemment le père Lukau, selon ses confidences s’est buté à l’ultime difficulté d’organiser un deuil dont le préalable est l’attestation de certificat de décès clinique de la personne disparue. Voilà la dernière et éprouvante démarche qu’il lui restait de mener cette attestation de décès qui ne pouvait être établie que par un jugement rendu par des instances judiciaires. D’où le recours du père éploré au tribunal de Grande Instance de sa commune.

Ce document lui a été accordé avec des considérations qui en disent long sur la triste réalité. Il y est notamment indiqué que « Le Tribunal de Grande Instance de Kinshasa/Kalamu y séant en matières civile et sociale au premier degré a rendu le jugement supplétif (R.C. 2441) d’acte de décès en faveur de Lutonadio Edouard. Il y est explicité « Que les parents toujours inquiets n’ont plus eu aucune nouvelle dudit fils, à telle enseigne que jusqu’à ces jours, il est fort certain que décès s’en est suivi là où il (Edouard) avait autrefois voyagé ».

« Pour ces motifs, poursuit le document du conseil du requérant du jugement, en vertu des dispositions du Code de la Famille, spécialement en ses articles 142 et 143 libellés quant à ce en vertu des faits ci-haut exposés ; Plaise au Tribunal ; et à votre bienveillante autorité (Président du Tribunal), de bien vouloir dire recevable et fondée la présente requête ; y faire droit et décider le décès de Monsieur Lutonadio Edouard alias Edo et les frais comme de droit ».

Implacable sort !

C’est sur les éléments de cette requête que le Tribunal a statué pour prononcer son jugement établissant « En conséquence que sieur Lutonadio est décédé suite à sa disparition au cours de l’année 1992 à la résidence de ses parents (…) Ordonne à l’Officier de l’état civil de la commune de Kalamu de transmettre le dispositif de ce jugement dans le registre de décès de l’année en cours et de délivrer un acte de décès à l’intéressé. Met les frais d’instance à charge du requérant ».

« Ainsi jugé et prononcé par le tribunal de Grande Instance de Kinshasa/Kalamu, siégeant en matière civile à son audience publique du 13/08/2009 à laquelle a siégé le  Magistrat Kingombe Kabango, Juge, en présence de Monsieur Didier Ile, Officier du Ministère Public et avec l’assistance de Madame Kasongo Nkilu, Greffière du siège ».

C’est avec ces dispositions légales que le père du porté disparu et défunt Lutonadio ainsi que toute sa famille se sont pris pour clore le triste dossier. Mais combien de cas analogues existe-t-il ? Nul ne le sait. Place au silence de mort de cette dure réalité des jeunes Congolais portés disparus sur lesquels tombe inexorablement le voile de l’oubli. Implacable sort que les expulsions déplorées des Congolais d’Angolais n’ont pu décanter. Au contraire.

(DN/Yes)

Daniel Nzuzi/MMC



Last edited: 27/08/2009 16:27:44

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