Babi Mbayi, le ministre de l'Energie, pouvait se permettre la désinvolture de se présenter devant le Président de la République et son homologue gabonais, en tenue libre: habillé seulement d'une chemise-pagne aux motifs du Franc congolais, flottant sur un pantalon Jeans délavé, avec des sandales aux pieds.

On appellerait sans doute cela \"style révolutionnaire\", si ce n'était, en réalité, le nivellement du pays par le bas. Et si les services de protocole de la présidence gabonaise, trčs regardants, y compris sur la présentation physique des journalistes n'avaient dű se faire violence pour \"tolérer\" l'accoutrement du ministre congolais. C'était, a-t-on expliqué, juste pour éviter l'incident diplomatique qui pouvait en rajouter ŕ un climat général marqué par la méfiance et la suspicion.

Cacophonie

La tension était déjŕ perceptible la veille, ŕ l'aéroport Léon Mba de Libreville, ŕ l'arrivée de l'armada de la mouvance présidentielle, venue de Kinshasa pour prendre part aux concertations du pré-dialogue intercongolais.

Au total, pas moins de 250 personnes qui ont débarqué mercredi ŕ bord de deux avions affrétés par la Présidence de la République. Il y a lŕ, confondus dans la délégation, des ministres d'Etat : Victor Mpoyo et Yerodia Abdoulaye Ndombasi, des ministres et vices-ministres : Sakombi de l'Information, Mwenze Kongolo de la Justice, Mova Sakanyi des Affaires Foncičres, Prosper Kibwe des TP/AT, Likulia Bolongo du Portefeuille, Lukiana Muftoankol de la Prévoyance sociale, Irung des Affaires étrangčres, Thassinda de la Coopération etc. Sans oublier des dignitaires des CPP tels que Raphaël Ghenda, Kay Kumwimba, des gouverneurs de provinces \"occupées\" comme Eleko Botuna, Augustin Katumba Mwanke, et aussi des incontournables chantres du Kabilisme comme Charles Okoto Lolakombe, Tshiala Muana, Agathe Mulimbi et Tabu Ley Rochereau etc, avant une flopée des délégués des groupes d'opinion ou de ta Société civile généralement de type alimentaire parmi lesquels on identifie aisément Kanku Ditu de triste mémoire ou Augustin Kisombe Kiaku Mwisi, Prosper Ndume ou Mulongo Kalonda.

Vient ensuite la catégorie de ceux qui refusent de s'identifier ŕ la mouvance présidentielle : Diomi Ndongala, Kikata Ngima, Kishwe Maya, Marini Bodho (ECC), Mudilo wa Malemba, Dr Matusila du CALCC, Félicien Malanda du CONOD, Masiala Masolo etc. Et puis the last but not the least, Vundwawe Te Pemako de la légende. A l'arrivée cependant, ce fut une véritable cacophonie qui fait éclater au grand jour l'impréparation, le manque criant d'organisation, sur fond de lutte d'influence entre le Comité d'organisation de l'Acl-Pt, le protocole d'Etat et les différents services de sécurité. Aucun dispositif d'accueil, aucun programme lisible de l'événement.

L'ambassadeur congolais en poste ŕ Libreville, Félix Mumengi, pčre, trouvé ŕ l'aéroport, expliquera ŕ celui qui voulait l'entendre que lui-męme se trouvait lŕ par hasard et que personne ne t'avait prévenu d'une arrivée aussi massive de ses compatriotes. Et c'est le męme triste spectacle de cafouillage qui se poursuivra partout au niveau du logement, de ta restauration ou du transport des \"troupes\", achevant de laisser aux Gabonais une terrible image de ce que les Congolais sont réellement descendus trop bas.

Echec

Au décompte donc, la rencontre de Libreville avait déjŕ échoué avant d'avoir męme commencé, ŕ cause de ces hommes qui sont sensés aider le Président de la République ŕ sortir le pays d'une passe trčs difficile mais dont on a de la peine ŕ imaginer le degré d'irresponsabilité et le manque d'expertise.

Sur le fond cependant, si on convient que Laurent-Désiré Kabila s'est jeté ŕ fond dans la balance pour réussir ce que tout le monde convient maintenant de qualifier de simple pré-concertation avant le vrai Dialogue intercongolais, il restera maintenant ŕ savoir si la rencontre avortée de Libreville a été un succčs diplomatique pour le Président de la République ou un camouflet politique au régime qui s'était mobilisé, mais en pure perte, pour une opération qui a coűté certainement plusieurs milliers de dollars.

Officiellement, on attendait des délégations de l'Europe ou de l'Afrique du Sud. Des noms avaient męme été cités, des heures d'arrivée annoncées : Kengo wa Dondo, Thambwe Muamba, Gérard Kamanda wa Kamanda, Ngbanda Zamboko Atumba ou le groupe de Nendaka Bila. Mais personne de ces illustres mobutistes n'a pu rendre la politesse au Président de la République qui a dű faire le déplacement de la capitale gabonaise. On attendait Libreville, donné comme la rencontre de la derničre chance pour consolider la relative accalmie constatée sur les différents fronts des combats et relancer le processus du Dialogue intercongolais.

Au décompte, la montagne n'a męme pas accouché d'une souris. \"Constatant l'absence de nombreuses personnalités extérieures au rendez-vous de Libreville, en dépit de la présence de celles de l'intérieur, les deux chefs d'Etat ont convenu (...) de confier au Président El Hadj Omar Bongo, la mission de prendre des contacts utiles avec des personnalités de l'Opposition extérieure, y compris la rébellion armée, pour déterminer une nouvelle date de lu rencontre au début du mois de janvier 2001..,\" peut-on lire notamment dans le communiqué qui a sanctionné le long tęte-ŕ-tęte entre Laurent-Désiré Kabila et le nouveau médiateur \"circonstanciel\", le Président Bongo, dont Kinshasa vante l'autorité morale et l'expérience, alors qu'il abhorre le médiateur attitré, l'ancien Président du Botswana Ketumile Masire. Bongo lui-męme reconnaîtra qu'il n'entendait ni prendre la place, ni jouer le rôle de quelqu'un d'autre, en affirmant que sa mission était complémentaire du facilitateur officiel et attitré du Dialogue intercongolais désigné par l'Oua.

Au total donc, la montagne de Libreville n'a męme pas accouché d'une souris, laissant tout de męme place ŕ l'incertitude et ŕ l'angoisse, vu le regain d'activités militaires sur les fronts de l'Equateur et du Katanga. Résultat : personne, ni du côté de Kinshasa, ni du côté des oppositions au pouvoir de Laurent-Désiré Kabila, ne croit vraiment au miracle d'une deuxičme rencontre telle que projetée pour le mois de janvier.

Déjŕ ŕ Libreville, Laurent-Désiré Kabila a fermé les derničres portes en annonçant qu'il n'y avait absolument rien ŕ négocier avec ses interlocuteurs. On rappelle que la guerre qui déchire le pays depuis trois ans n'a pas d'autres motivations essentielles, sinon précisément des questions de la gestion du pouvoir. Un pouvoir qui a mis la démocratisation du pays entre parenthčses et envoyé les forces politiques de l'opposition dans un congé forcé. Męme si certes, jusqu'ŕ présent, aucune des forces qui combattent le régime Kabila n'a pu donner des gages qu'elle pouvait ętre une alternative crédible au pouvoir de Kinshasa.