Plusieurs personnes se posent cette question, comme moi aujourd’hui. En effet la mort de l’artiste Sans Souci le mardi 23 juin 2009 ainsi que celle de Malasi le lendemain, mercredi 24 juin 2009, nous a émus et nous a laissés dans une profonde consternation.

Il est vrai que la mort est quelque chose de naturel sur laquelle nous sommes tous sans armes. Mais quand, dans une même famille, les enfants meurent à tour de rôle et dans une même année, il y a lieu tout de même de se poser la question. De s’arrêter un moment et de se remettre en question.


Souvent en Afrique, les familles qui ont vécu des moments douloureux comme ceux-là vont trouver le marabout, le féticheur ou les diseurs de bonnes aventures pour conjurer le sort.

Moi je crois en d’autres valeurs, c’est pourquoi je me tourne vers mon Dieu, le Maître des temps et des circonstances, et je Lui pose la question car je ne comprends pas : « Qu’ont-ils fait, nos artistes, pour que leur vie s’arrête aussi brutalement ? »

Je viens de faire un calcul. Pour la seule année 2008-2009 soit de juin 2008 à juin 2009 au moins dix artistes de théâtre nous ont quittés à fleur de l’âge.

 Je citerai par exemple les noms des artistes de théâtre tels que Mabaku (2 février 2009), Visa (8 Mars 2009), Sans Souci (23 juin 2009), Kidiamfuka, Malasi (24 juin 2009), Louvangadio (19 février 2009, Tatu Kalombo (15 Novembre 2008, Tatu Mwuandu, né Pierre Kanku Kasongo, acteur dans « La vie est belle » (Mai 2009), Mbonge (23 Juillet 2008)...

Le chiffre est très effrayant pour la seule année juin 2008 à juin 2009. Il y en a que j’ai peut-être oublié. Mais tous ont été de grands artistes. Ils ont aimé la scène et ont apporté du rire et du défoulement pour le grand bonheur non seulement des Congolais mais aussi de tous ceux qui aiment cet art.Qui n’a pas acheté un de leurs DVD pour voir, revoir leurs artistes préférés.

Quelqu’un m’a dit l’autre fois que lorsque sa femme est fâchée, il lui achète un DVD de théâtre congolais pour se faire pardonner. Cela lui change d’humeur. Donc le théâtre est un art de résolution des conflits dans nos familles. Il rassemble, autour de la télé, des familles entières. Un art qui apaise et qui procure joies et sensations multiples.

Personnellement, j’ai eu à travailler avec quelques-uns d’entre eux. C’étaient des moments de bonheur. Je fus le Directeur artistique et metteur en scène de Louvangadio (Louv) au Théâtre National.

Il a joué dans plusieurs de mes mises en scène, notamment dans Le Maître des djinns de Baba Moustapha (Tchad), Une saison au Congo d’ Aimé Césaire où il était distribué dans le rôle de Lumumba, Papa Sidi de Birago Diop (Une mise en scène de Ntete Luzala décédée, elle aussi), La zizanie, Mundele Ndombe (Une adaptation du Bourgeois Gentilhomme de Molière. Adaptation libre de Paul Berger. Il a joué dans le rôle de Nzoba. Dans la première version, mise en scène par Alain Moens, le rôle de Nzoba était interprété par Kalend décédé, lui aussi)... ; Louvangadio fut un artiste complet avec plusieurs registres.

Il pouvait jouer facilement les rôles de domestique, du vieux sage, du politicien ou du patron. Dans les dramatiques congolaises, j’ai joué avec Louv. Je fus même son fils dans un des rôles qui m’était attribué.

J’ai travaillé également avec Sans-Souci dont j’ai eu à produire la troupe très souvent dans la salle culturelle Ste Thérèse à N’djili. Ce fut un maniaque de la ponctualité. Un vrai leader artistique. Quant à Malasi et à Mbonge, nous avions joué ensemble dans certaines dramatiques télévisées congolaises produites en Lingala.

La comédienne Malasi, de son vrai nom Brigitte Kasaka Nzama, est décédée le mercredi 24 juin 2009, au lendemain de la disparition de Sans souci| Photo : Koko Dia N’zombo
Que se passe- t-il donc dans le théâtre congolais ?

Nous n’avons pas de réponse. Peut-être le destin le veut ainsi. Ils sont morts très jeunes. Emporté par un accouchement, une opération chirurgicale négligeable, une courte fièvre, fauché par un véhicule conduit par un chauffeur inconscient et maladroit ou assassiné par une main invisible. Tous ces artistes nous ont laissé de grandes oeuvres qui resteront gravées dans nos mémoires. Jamais leurs noms ne seront effacés ou oubliés.

Ainsi, au nom de tous ces artistes décédés aujourd’hui ou hier, je voudrais que nous fassions preuve d’une profonde reconnaissance à leurs âmes. Ne peut-on pas élever ne serait-ce qu’un petit monument en leur souvenir ? Il est vrai qu’il existe une oeuvre sur la place de la Victoire à Kinshasa, dédiée aux artistes. Cette oeuvre est de Me Liyolo et représente deux mains. C’était bien pensé. Des mains qui symbolisent celui qui peint, celui qui gesticule et fait des signes, celui qui implore, celui qui assemble, qui souffre et espère.

Il ne nous est pas interdit de créer une autre oeuvre cette fois ci dédiée aux artistes de théâtre morts pour la grande et noble cause scène de l’art de scène.

Je voudrais rappeler que les écoles ont aussi un grand rôle dans l’éducation de la masse. Apprendre à nos enfants les noms de nos artistes vivants ou disparus. Qu’ils aient été musiciens ou artistes de théâtre ou de cinéma. On me dira qu’ils n’ont fait que des sketches.

Et alors ? Qui a dit qu’ils ne sont pas artistes ? Molière n’a t-il pas fait des sketches ? Pantalone dans le théâtre italien de la commedia dell’arte n’a t-il pas fait du sketch ? Et Coluche ? Et pourtant beaucoup de choses ont été écrites sur eux.

 Et nous Congolais, quand écrirons-nous notre histoire culturelle ? Existe -t il, dans nos bibliothèques, quelque chose sur Mikanza, Kalend, Mongita, Franco, Grand Nico, Mpongo Love , Abeti, Molangi ya Pembe, Maboke Ngaliema, Tshitenge Nsana... ?

Le sketch, en effet, est basé sur l’improvisation. Rien n’est écrit à l’avance. Le dialogue, le jeu et même la mise en scène sont produits de l’improvisation. Mais il y a un fil conducteur, un synopsis. Faire du sketch est plus difficile que de jouer dans une pièce de théâtre classique ; car en plus de la mémoire, les acteurs font appel à leur imagination créatrice. Le sketch est l’art de l’écoute, du regard et de l’attention.

Il faut rester présent sur scène (surtout qu’il n’y a pas de souffleur), écouter son protagoniste, regarder et prêter attention à l’occupation de l’espace, qui évolue au fil du dialogue. Le metteur en scène est en fait un metteur en espace. Il coordonne les sorties et les entrées et suit le synopsis étant donné qu’il n’y a pas de cahier de mise en scène ou de régie.

Je termine. Je rends grâce à Dieu pour nous avoir donné ces artistes à qui je lance un merci pathétique pour tout ce qu’ils ont fait. Et je Lui rends gloire pour nous les avoir retirés car « à chaque heure suffit sa peine ». Tout cela n’est que la fin d’un acte, d’autres artistes de théâtre, encore dans nos pépinières les remplaceront et la pièce continue inexorablement.|

(Milor/BT/PKF)

Jean-Pierre Mukoko Kizubanata/BT/AEM/MMC