Ce qui est comme premier point de gagné dans les controversés contrats chinois, c’est qu’on ne peut plus les rejeter comme ceux qui s’y opposent le souhaiteraient. Dès lors l’enjeu reste leur renégociation qui déterminera en juin prochain le sort du programme économique du gouvernement
La journée du 10 juin est cruciale pour la R-dC. De la réunion du conseil d’administration du FMI qui se tiendra à Washington à cette date dépendra le sort du PEG II en négociation. Selon toute vraisemblance, la R-dC remplit les critères financiers de performance pour conclure avec le FMI un accord de coopération formel, mais sa signature bute à la conditionnalité politique des contrats chinois. C’est la conclusion des négociations menées à Kinshasa du 23 au 25 mai entre notre pays et une délégation du FMI conduite par son directeur général, l’ancien ministre français à l’Economie et Finances, Dominique Strauss-Khan. A Kinshasa, on parle encore de la première visite de DSK à Kinshasa dont l’objet déclaré était de conclure avec les autorités de R-dC un nouvel accord portant sur un programme de stabilisation économique et financière d’une durée de trois ans.
DSK a rencontré successivement le président de la République et le Premier ministre.
Il a, en outre, eu des entretiens avec les membres des deux bureaux du Parlement, avec lesquels il a abordé les questions des droits humains avant de s’entretenir avec les parlementaires des commissions économico-financières des deux Chambres. Le dialogue devenu un enjeu stratégique pour le FMI et la Banque mondiale, le directeur général du FMI ne s’est pas arrêté au niveau des Palais de la nation et du peuple, car, il a échangé avec les membres de la société civile et ceux du patronat. DSK a également animé une conférence-débat à l’UPC, Université protestante au Congo, dont le thème était « la crise financière internationale », inaugurant ainsi une tradition de dialogue avec les milieux universitaires, peut être pour la vulgarisation de la stratégie de développement pro-libérale du FMI, comme le pense Thomas Bangobango (« Le Soft International », n°993, date du 22 mai 2009). L’importante visite du n°1 du FMI s’est achevée par une conférence de presse co-animée avec le chef du gouvernement r-dcongolais.
Le brûlot chinois
L’opinion attendait de ce point de presse l’annonce de la signature du programme économique entre le gouvernement et le FMI, assorti d’un appui financier de ce dernier de 500 millions de dollars étalés sur trois ans. En effet, on attendait aux termes des deux séances de travail entamées entre les deux partenaires, les 24 et 25 mai, l’élaboration des éléments de cet accord.
Il s’agissait dans ce cadre de finaliser les négociations amorcées depuis Washington, le 29 avril dernier, en marge des travaux des assemblées de printemps des gouverneurs du Fonds et des administrateurs de la BM (« Le Soft International », n°991, date du 8 mai 2009).. Ces négociations portaient, comme l’a souligné le directeur général du FMI, sur trois points : l’assouplissement des modalités du nouveau programme, la reconstruction des infrastructures physiques, et des actions à conduire pour que la R-dC puisse bénéficier de la fameuse « Initiative pays pauvres très endettés » (PPTE) et atteindre le point d’achèvement d’une dette extérieure estimée à 12 milliards de dollars.
Après le collapse en 2006 du PEG I (Programme économique du gouvernement appuyé par le FMI, la R-dC espérait beaucoup de cette visite pour reprendre une coopération formelle avec l’emblématique institution internationale. Depuis le mois de mars, un programme d’essai SMP, dont le succès conditionnait la conclusion d’un autre programme triennal; a été exécuté. Ses résultats après trois mois sont jugés satisfaisants par DSK.
C’est une façon pour affirmer que notre pays remplit les conditions macroéconomiques, à savoir: la maîtrise du budget, la stabilisation du taux de change et de l’inflation, pour entreprendre un nouveau PEG avec l’assistance financière du gendarme monétaire international.
C’est l’évaluation positive du SMP qui a encouragé les responsables du Fonds à descendre à Kinshasa. Malheureusement, l’optimisme affiché à Washington par les deux camps s’est évanoui à Kinshasa, où les débats ont achoppé sur la conditionnalité politique des contrats chinois.
En effet, le gouvernement n’est pas à bout de ses peines, loin s’en faut, car, comme l’a expliqué le ministre des Finances, Athanase Matenda Kyelu, en faisant allusion aux difficultés de mettre ensemble la nécessité des investissements étrangers, particulièrement les contrats chinois, et le besoin d’atteindre le point d’achèvement de la dette aux fins que le pays puisse mener une vie financière normale, par exemple, en accédant librement au marché des capitaux.
Athanase Matenda Kyelu a expliqué que les divergences d’ordre technique qui opposaient le gouvernement au FMI ont été aplanies. Les observateurs pensent qu’il s’agit du noeud gordien dans lequel la R-dC est prise en tenaille, dû au conflit dialectique entre le maintien des contrats chinois qui fâchent ses partenaires occidentaux et la poursuite de la coopération avec les institutions de Breton Woods, condition sine qua non pour l’annulation de son abyssale dette, à laquelle elle consacre près du tiers de son budget national.
Il faut remonter à 2007 pour mieux comprendre l’état des relations tumultueuses, qui ont pris une tournure polémique entre le Congo et ses principaux partenaires occidentaux. Cette année-là, le gouvernement avait annoncé la signature d’un protocole d’accord avec un groupe d’entreprises chinoises, bénéficiant d’une couverture financière et de garanties des investissements de la Banque chinoise du commerce extérieur, EXIMBANK, à hauteur de 9 milliards de dollars.
Il s’agissait de ce qu’on désigne en jargon économique par « commodities swaps », c’est-à-dire échange des capitaux contre des matières premières. La R-dC concédait alors aux entreprises chinoises des puits miniers contre la construction des infrastructures physiques comme les autoroutes, les hôpitaux, les écoles... A coup de matraquage médiatique,
Les contrats chinois étaient présentés comme la clef de voûte des Cinq Chantiers du chef d’Etat. Au point que pour le petit peuple, les contrats chinois égal les cinq chantiers. Mais, aussitôt annoncés, les contrats des entrepreneurs du pays de la Grande Muraille suscitent passions, débats, controverses et levée de boucliers aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.
D’abord à l’intérieur, où le Parlement tenu à l’écart du processus décisionnel, lui qui est censé en donner le quitus, a étalé des états d’âme. Prenant une sacrée revanche, il a organisé une interpellation de Pierre Lumbi, le ministre des Infrastructures, Travaux publics et Reconstruction, signataire desdits contrats.
Les débats parlementaires étaient intervenus dans une atmosphère chauffée à blanc déjà par ceux consacrés à l’affaire de l’occupation des chefferies du territoire de Kahemba dans le Bandundu par l’armée angolaise. Au fil des débats, il est apparu que l’existence des contrats chinois viole certaines dispositions constitutionnelles, en plus qu’ils étaient jugés léonins et concentrés dans la partie orientale de la République.
L’épilogue est sanglant, députés et sénateurs exigeant la renégociation des contrats. De l’extérieur, l’accueil n’est pas non plus tendre. Les partenaires traditionnels de la R-dC, ceux-là mêmes qui, selon la révolutionnaire thèse de Gabriel Banza Malela, contesteraient au Congo le statut juridique d’un Etat réellement indépendant et qui disposent sur le pays de Lumumba d’un droit de préemption, se sentent cocufiés « Le Soft International », n°934, date du 26 décembre 2007).
Ils voient d’un mauvais œil l’influence que ne cesse d’exercer la Chine sur l’Afrique avec sa coopération révolutionnaire de « gagnant, gagnant ». Une coopération qui est pourtant saluée par les Africains comme étant « la rencontre des besoins et des esprits » (« African Business », n°322, daté du juin 2006). Que nous avions aussi accueillie avec espoir, parce qu’elle liait le continent africain regorgeant de matières premières, qui a besoin d’un « big push » du genre Plan Marshall pour leur mise en valeur et un pays sous continent, devenu « l’atelier du monde », qui cherche les mêmes matières pour assouvir sa boulimie de croissance économique (« Le Soft International », n°906, date 15 mai 2007).
Alors qu’on les accuse d’avoir organisé le pillage systématique de l’Afrique depuis 4 siècles, comme l’a reconnu le président français, Jacques Chirac, à Yaoundé, en 2002, les Occidentaux reprennent la même rengaine à l’égard du pays de Hu Jintao, leur concurrent commercial et économique implacable en ce début du XXIè siècle. Sur ces entrefaites, la Chine est accusée tour à tour d’aggraver la crise de la dette africaine quand bien même les contrats de « commodities swaps » n’en donnent pas lieu et d’exploiter sa main d’oeuvre et ses ressources à vil prix.
Déficit communicationnel
Le gouvernement de R-dC a, dans cette ambiance de bras de fer avec l’Occident, entamé le combat de la défense des contrats chinois, tout seul, sans doute à cause d’une « gestion opaque et de manque de transparence dans ce dossier ». Il n’a bénéficié, ni du concours des membres du Parlement boudeur, qui ne jurent que par la renégociation, ni des membres de la société civile ignorants les enjeux, à cause d’un déficit communicationnel.
En effet, on a vu aucune des associations de soutien aux 5 chantiers dont les calicots encombrent les rues de Kinshasa, élever la moindre voix. Même silence dans les milieux universitaires à telle enseigne qu’un ancien activiste de la défunte UGEC regrette l’apathie des jeunes d’aujourd’hui. Sous d’autres cieux, dit-il, DSK aurait été conspué pour vouloir maintenir la R-dC sous le néocolonialisme et avoir trahi, lui le socialiste, les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité de gauche.
Rien de tel. Il est même ahuri d’apprendre qu’il y a à l’Université de Kinshasa, « Le club des amis du FMI et de la Banque mondiale ». O tempora, o mores! Quelle diable mondialisation niveleuse! Un fonctionnaire pense qu’à quelque chose, malheur est bon, car le gouvernement aura appris à ses dépens que le temps du mobutisme qui prenait les R-dCongolais pour les mineurs juste bon pour entonner le « Djalelo » est révolu. Le peuple veut réellement la démocratie, et donc le débat sur la politique dans laquelle on veut l’embarquer.
Face à des pressions internes et externes, le gouvernement a été obligé, à Paris, en décembre 2007, lors de la réunion du Club de Paris sur la R-dC, à dévoiler les dispositions desdits contrats. C’est par organes de presse étrangers interposés que les R-dCongolais prendront leur connaissance. Mais cela ne suffisait pas, car, de revue en revue, le FMI subordonnait la formalisation de son assistance financière à la renonciation pure et simple de ces contrats. Comme à Washington, lorsqu’en avril dernier, le FMI y est revenu pour réclamer au gouvernement l’annulation de sa garantie sur ces fameux contrats, étant donné qu’il s’agit d’une affaire entre entreprises privées.
Assurément, le déplacement de DSK à Kinshasa était d’obtenir du chef de l’Etat l’accord sur les modalités de l’appui financier du FMI sur le nouveau PEG à travers la traditionnelle lettre d’intention. Lorsque le directeur général du FMI et le ministre des Finances annoncent que des divergences ont été aplanies, c’est une façon de l’affirmer. Ou encore comme l’a fait Athanase Matenda Kyelu qui a affirmé que les trois milliards de dollars de la seconde phase des contrats chinois sont « mises en veilleuse » et que les discussions avec les Chinois vont être relancées.
L’analyse de contenu des propos de deux parties témoigne suffisamment que le pont n’est pas rompu et que, bientôt, le gouvernement et le Fonds pourront sabler le champagne de l’accord. En effet, DSK a affirmé que ce qu’il désigne par « investissements étrangers au Congo » avant de prononcer le mot tabou de « contrats chinois » lors du dernier point de presse, vont coexister avec l’initiative PPTE.
II a même ajouté que « c’est certain, mais il faut travailler ». Un conseil donné à un ami dont il connaît les difficultés. En effet, répondant au premier ministre qui voulait jeter des fleurs sur l’action du FMI, DSK qui sait bien que son institution est l’objet d’un jeu de massacre de la part de l’opinion, a dit qu’il n’y a ni anges, ni démons et qu’il préfère le terme « ami », parce que « l’ami vous dit ce qui va comme ce qui ne va pas ».
Le directeur général du FMI a annoncé qu’il va bientôt revenir. C’est certain qu’il laisse à la partie r-dcongolaise le temps de résoudre son dilemme de renégociation avec les Chinois, tel que le chef du gouvernement l’a reconnu. Dans ce bras de fer, le gouvernement r-dcongolais peut néanmoins se réjouir d’avoir obtenu de la part du FMI une certaine reconnaissance du droit de coopérer avec la Chine, voire de maintenir, quoique revisités, les contrats chinois.
C’est ainsi que convaincu qu’il y a eu consensus sur la coexistence entre les contrats chinois et le processus devant conduire à la réduction de la dette, Adolphe Muzito a annoncé qu’il présentera au Parlement, en septembre 2009, un collectif budgétaire prenant en compte l’évolution des paramètres macro-économiques, érodés par la crise économique internationale. Cependant, il restait une inconnue: la réaction du gouvernement chinois. Celui-ci, par la voix de son vice-ministre au Commerce a fait savoir à Kinshasa que Pékin n’entendait pas reconsidérer l’accord de coopération ni avec la R-dC, ni avec les autres pays africains.
Les juristes le savent, lorsqu’un accord est signé, sa renégociation se révèle être une tâche ardue, complexe et délicate. Les Chinois sont réputés pour être des négociateurs coriaces, comme l’a appris le président américain, le défunt Richard Nixon, lors des négociations pour le dégel des relations entre son pays et le régime de Mao en 1973. Ils peuvent faire durer les choses à longueur de journées pour bloquer l’examen du dossier r-dcongolais sur lequel le conseil d’administration du FMI doit se prononcer le 10 juin prochain.
Ayant déjà acquis un avantage dans le sprint du duel qui les oppose aux Occidentaux sur le contrôle des fabuleuses ressources naturelles de la RDC, ils feront tout pour les maintenir. Si la RDC et la Chine qui discutent de l’avenir de leur coopération bilatérale dans le cadre de la Commission mixte, ne s’entendent pas à l’amiable, le différend risque d’être porté devant les tribunaux de commerce internationaux.
Inquiets, les R-dCongolais s’interrogent. La querelle née des contrats chinois entre la R-dCongo et ses principaux partenaires occidentaux, et qui fait couler beaucoup d’encre et de salive, devrait interpeller les R-dCongolais sur la diplomatie à construire pour faire comprendre aux amis de l’Occident certaines vérités comme l’a si bien dit DSK.
Comment l’Occident dont les investissements massifs, le transfert de technologie et de know-how ont fait de la Chine « l’usine du monde », peut-il nous refuser le droit de coopérer avec elle? Un diplomate à la retraite ne comprend pas comment notre gouvernement n’arrive pas à persuader nos partenaires traditionnels alors que celui de l’Angola a réussi à signer des accords similaires avec la Chine sans attirer le courroux des descendants de Charlemagne?
Les R-dCongolais sont donc inquiets, ils veulent savoir ce qu’il y a derrière ces contrats, les raisons qui font qu’ils provoquent tant de remous et de passions. Ils demandent aussi au gouvernement de leur expliquer le but, la nature, la philosophie et le contenu de leur révisitation. C’est autant dire que le gouvernement est appelé à réduire son déficit communicationnel qui fait qu’il soit abandonné seul au front.
(DN/Th/GW/Yes)
DM Muwala-Bol’Makob/Le Le Soft International