A l’allure où vont les choses, si l’on n’y prend garde, plusieurs localités de cette contrée risquent de disparaître de la carte de la province. Au décompte, il faut déplorer également quelques cas de mort d’hommes. A cela s’ajoutent des perturbations climatiques où les limites entre la saison de pluie et la saison sèche ne sont plus tellement perceptibles.

Des fortes chaleurs et la canicule aux conséquences fâcheuses sur la santé de la population sont signalées. « Dans de nombreux hôpitaux et autres centres médicaux de ce coin, on enregistre plusieurs cas de déshydratation. Et les victimes sont le plus souvent les enfants et les personnes âgées », nous a confié le médecin de l’hôpital général de référence de Kwamouth.

Une déforestation a outrance

Les malades arrivent dans cette formation dans un état assez critique. Le constat est le même ici, affirme son collègue de Mushie. Sur dix malades hospitalisés, six doivent être placés sous perfusion. Ces médecins, qui jugent la situation assez préoccupante, l’attribuent aux perturbations climatiques qu’on observe depuis un temps dans cette partie du pays. De leur côté, les environnementalistes sont formels. A Yuki, Nioki, Kwamouth, certains responsables de ce service et les techniciens de l’administration publique accusent les exploitants forestiers de la contrée qui, selon eux, s’illustrent dans l’exploitation abusive du bois avec comme conséquence la destruction de la biodiversité.

Les allégations de ces experts de l’environnement sont vérifiables. A titre illustratif, les concessions de l’Onatra à Yuki (entreprises du Portefeuille) s’étendant sur une superficie totale de 435.525 hectares répartis en trois réserves de Wambili (157.500 h), Lula (74.025 h) et de l’Est (230.000) ont été cédées à Olam, société de droit singapourien. Cette dernière ayant obtenu son permis d’exploitation en 2005, donc après le moratoire de 2002, exploite les forêts dans cette province en toute illégalité.

Pire, elle le fait sans référence aucune aux normes en la matière. Pour preuve, à Yuki des bois sont coupés sans qu’on ne tienne compte du volume par hectare ni du diamètre. La longueur et la qualité en export ne sont pas du tout respectées. Sur place, nous nous sommes rendus compte de cette déforestation à grande échelle qui est opérée par Olam. Yuki, autrefois réputée pour ses forêts denses avec des essences de meilleure qualité, s’est transformée en amas de buissons. Le soif insatiable de l’exploitant l’a poussé à tracer plusieurs routes qui sillonnent à travers ces forêts avec comme seul but : faciliter l’évacuation du bois. Or, l’on sait pertinemment bien que la tracée de nombreuses voies de communication ou des routes ne peut pas se faire sans qu’il y ait déboisement ou abattage des arbres.

La situation est semblable à Oshwe dans le district de Mai ndombe, territoire qui regorge des essences des bois de qualité dont le bois noir, bleu, Tola, Lifake, etc. Aujourd’hui comme décrit ci-haut, la forêt dense a pris du recul. Une autre illustration de ce déboisement à outrance s’observe par le nombre impressionnant des véhicules et autres baleinières ou embarcations où le transport des grumes sur ponton emprunte soit les routes, soit les rivières et le fleuve Congo à destination de Kinshasa.

Ici, les grumes sont chargés sur des camions remorques et prennent la route du Bas-Congo vers les ports maritimes de Matadi et de Boma où ils sont ensuite chargés sur les navires à destination de l’étranger. Conscient de la gravité de la situation occasionnée par Olam, l’Onatra s’est vu dans l’obligation de rompre, avant échéance, le contrat d’exploitation qui le liait à cette société. C’est ici qu’il faut saluer les actions des Ongs et la détermination des populations locales qui ont été pour beaucoup dans la décision de l’Onatra. Mais qui pouvait arrêter Olam dans son appétit effréné du lucre ? Outre les concessions de l’Onatra, l’entreprise a procédé et s’attelle jusqu’à ce jour à l’achat de bois à des tierces compagnies ou à des exploitants artisanaux. Une manière pour cette entreprise d’échapper au fisc.

Des compatriotes complices

Ces exploitants sont pour la plupart de cas propriétaires du droit coutumier et d’autres les ayant acquis antérieurement pour autres usages. La pauvreté, mieux la misère à laquelle font face les Congolais au jour le jour, oblige certains d’entre eux à aliéner ces concessions. Question de se faire un peu d’argent. Dans cette optique, les propriétaires du droit foncier et autres exploitants artisanaux ne respectent plus les limites des concessions leur attribuées.

Des nombreux cas d’empiètement sont signalés. Et à l’affiche plusieurs cas de conflits sociaux. Certains de ces litiges ont été rapportés par des villageois. Mfumu Matadi autorité de l’une des chefferies du territoire de Kwamouth a confirmé l’information en citant en exemple celui qui l’avait opposé à son collègue Mfumu Mokele du village de même nom ; et les exemples de ce genre abondent. Si dans certains cas, ces conflits sont tranchés par la justice coutumière où des solutions à l’amiable sont trouvées ; certains par contre sont traduits devant les instances judiciaires compétentes pour que la loi soit dite ; d’autres encore utilisent la violence. C’est le cas de la bagarre rangée entre deux groupements du territoire de Mushie dans le district de Plateaux.

Par ailleurs, nombreux sont les paysans de Nioki, Yuki et Kwamouth qui nous ont affirmé qu’ils sont sidérés de voir s’envoler vers des destinations inconnues leurs richesses. Pourtant, ils avouent ne pas recevoir grand’ chose en contre partie. Seuls quelques bicyclettes, sacs de sel, paquets de cigarettes, des habits de seconde main. Bref, des choses de moindre valeur leur sont distribuées. La plupart d’engagements souscrits dans le cadre de ces différents contrats avec les populations autochtones ne sont pas non plus respectés par les exploitants.

Il faut signaler tout de même que quelques réalisations comme la construction des écoles, des bancs, centres de santé, bornes fontaines, des magasins sont à mettre à l’actif de certains industriels. Tout compte fait, c’est un marché de dupes. L’arraisonnement en 2007 de quelques cargaisons de bois illégalement abattu par Olam International et ce, sur ordre du ministre provincial du Bandundu en charge de l’Environnement, Coco Pembe qui, en son temps avait accusé la société de pratiquer le commerce illégal du bois, est une des preuves tangibles de la déforestation démesurée dans cette contrée.

Un compatriote sacrifie

Ce ministre est l’un des rares à prendre pareille décision. Mesure qui dénote un courage politique sans précédent dans l’environnement qu’est le nôtre. Aujourd’hui, en dépit d’obtenir sa déchéance du gouvernement, les industriels ont réussi tout de même à user de leur influence auprès du gouverneur de la province du Bandundu. Ce qui lui a valu la permutation du ministère de l’environnement à celui de l’Agriculture. Une façon, clament des sources proches des exploitants forestiers, de lui faire payer son arrogance. Outre le fait de se passer des normes légales, certains agents de l’administration dans cette province affirment avoir été obligés de sous-évaluer plusieurs cargaisons, non seulement sur le nombre des grumes transportées, mais aussi et surtout sur la qualité du bois.

Ainsi donc, un afromosia, Millesia Laurenti (wenge) , Chlorophora Excelsia (Kambale), Entandrophragma Ango (Tiama), lifaki, des bois somme toute de grande valeur sur le marché, pouvaient facilement changer des dénominations pour refléter ceux des bois de moindre valeur.

L’arraisonnement des bateaux MB JOAS et MB SANTA MARIA opéré sous l’ordre du ministre provincial de l’environnement (Bandundu) est une expression claire du raz le bol. Rien que pour ces deux navires, la valeur réelle des grumes transportés était estimée à 550.000 dollars us alors que Olam n’avait payé, en tout pour tout que 320.000 dollars us. Et des exemples de ce genre sont multiples.

Le service rendu par ces agents de l’Etat est souvent rétribué par voie illégale. Ces fonctionnaires disent ne pas résister à cette tentative au regard de la modicité de leurs salaires et ce, comparativement aux charges familiales qui sont les leurs. Cette pratique de corruption touche tous les services de l’Etat commis dans les différents postes, tant sur la voie routière que fluviale par où passent ces bois. En exemple, au beach Kinkole situé sur le fleuve Congo à l’entrée de la capitale, tous les services de l’Etat affectés dans ce point touchent de pots de vin auprès des exploitants. La police et l’armée ne sont pas non plus épargnées par cette honteuse pratique. Signalons également les destinations obscures qu’emprunte le droit de sortie que versent les industriels de bois auprès des banques par le canal de la DGRAD et l’OFIDA.

L’attitude des autorités politico-administratives qui viennent se mêler dans ce dossier est aussi déplorée. Ceux-ci s’évertuent indirectement dans la destruction de ces forêts, en usant de leur influence auprès des petits fonctionnaires de l’administration pour obtenir des faveurs dans plusieurs entreprises de la contrée.

Dans le lot des pilleurs, il faut citer également le gouvernement congolais. Outre le fait de remettre en cause le moratoire initié par lui en octroyant des titres à d’autres exploitants forestiers, le ministre de l’Environnement du gouvernement de transition avait fait main basse et s’était compromis dans plusieurs dossiers, non seulement dans la province du Bandundu, mais également dans plusieurs autres provinces à travers le pays. Le cas de la CBFC dans le territoire de Libenge à l’Equateur est une des illustrations de cette compromission.

La banque Mondiale complice

A plusieurs reprises le libanais qui pratique la coupe sauvage de bois et l’exportait vers le Cameroun devait se rendre régulièrement à Kinshasa lorsqu’il devait rencontrer la résistance des populations autochtones. Et des instructions précises émanaient de la capitale, pour laisser libre cours à cette entreprise. Ce ministre a laissé des dossiers très compromettants où les traces sont encore perceptibles jusqu’au jour d’aujourd’hui. Ses successeurs n’ont pas fait mieux. Face à tous les abus décris ci-dessus, une interrogation sur les activités et la force de Olam par rapport aux autres entreprises du secteur de bois. La capacité destructrice de Olam International se justifie par le financement qu’elle a reçu de la Société Financière Internationale, une filiale de la Banque mondiale qui lui avait consenti une enveloppe estimée à 15 millions de dollars $Us en décembre 2003. Une année plus tard, la même Société Financière Internationale avait approuvé une garantie partielle de l’ordre de 50 millions de dollars supplémentaires au bénéfice de cette même entreprise.

L’attitude de la Banque mondiale à ce niveau n’est pas compréhensible. Comment expliquer qu’après avoir imposé le moratoire de 2002 au motif de protéger les forêts congolaises de la destruction; que ce soit encore elle qui finance le pillage des forêts de la RDC en octroyant des prêts à des sociétés qui exploitent illégalement le patrimoine forestier congolais.

Aujourd’hui, il est vrai que la Banque mondiale par son chargé de communication basé en Afrique du Sud Desmond Dodd nous a affirmé que son institution n’a plus de programme avec cette entreprise. Ces allégations peuvent s’avérer si l’on considère la baisse des activités de cette entreprise actuellement sur terrain.

Les statistiques indiquent que les productions de cette entreprise ont baissé par rapport à la période allant de 2005 à 2007. Pourtant par le passé, Olam International était une puissance dans l’exploitation du bois au Congo, dépassant de loin des sociétés dites traditionnelles.

L’ordre peut-il encore régner ?

Suite aux pressions reçues des partenaires extérieurs, le gouvernement a finalement accepté de remettre de l’ordre dans la boutique. En janvier dernier, à la suite des recommandations de la commission interministérielle de conversion des anciens titres forestiers en contrats de concession, seule 65 dossiers couvrant 10 millions d’hectares sur les 156 demandes (22.400 millions hectares) formulées pour l’obtention de ce contrat ont été accordés. La plupart obtenus pendant la période trouble qu’a traversé la Rdc.

A dire vrai 60% de ces titres devront être retirés. Sur la liste noire figure encore et toujours Olam International, partenaire de la Banque mondiale. L’entreprise a même changé d’appellation pour s’appeler désormais «Congo Wood».

Des sources bien informées justifient ce changement par la mauvaise réputation que draine l’entreprise OLAM. Une chose est vraie, malgré la volonté du gouvernement d’assainir ce secteur, plusieurs entreprises dont Olam sont restées intraitables. Sur le terrain, les pratiques hors normes continuent et le gouvernement est impuissant quant aux mesures coercitives à prendre pour remettre l’Etat congolais dans ses droits. Cette léthargie serait due aux pressions de touts bords que ne cesse de subir le gouvernement de la RDC.

(CL/PKF)

Le Potentiel