La tension politique qui prévaut autour des démissions annoncées au bureau de l’Assemblée nationale interloque l’opinion congolaise. Le Sénateur Jacques Mbadu en fait une lecture originale et lucide digne d’édifier les esprits sur le délicat problème qui se pose et que bien d’acteurs se réservent d’aborder comme s’il s’agissait d’un sujet tabou
Se hasarder à commenter le délicat problème qui se pose de la cascade des démissions annoncées au bureau de l’Assemblée nationale n’est pas donné à tout le monde. Qui s’y frotte s’y pique, semble croire la grande frange de la classe politique qui préfère observer le développement de la situation. On eût dit qu’elle se réserve de commenter les vitupérations des pourfendeurs de la tête mise à prix du premier des députés nationaux dont est attendu maintenant sans plus de surprise le culbutage.
Tel n’est pas l’avis du Sénateur Jacques Mbadu qui ose s’exprimer sur le sujet tabou dans les présentes confidences d’interview accordée à Digitalcongo.net. La froide analyse de la situation qu’il fait et les pertinentes remarques qui la sous-tendent se révèlent si édifiantes qu’elles deviennent un éclairage particulièrement intéressant sur la pratique politique en RDC trop souvent ballottée par de fatidiques tiraillements qui apparaissent naître du manque de maîtrise des données du cas de la crise en cause. C’est une judicieuse leçon qui est magistralement administrée à la face de la classe politique surtout pour son édification. Les propos des réponses du Sénateur Mbadu aux questions lui posées en disent long. Voici l’intégralité de cette interview :
Honorable Sénateur, en tant que membre de la Chambre Haute du Parlement, vous n’ignorez pas le sujet de brûlante actualité qui agite maintenant la classe politique congolaise, en l’occurrence l’affaire qui interloque toute l’opinion de la démission des membres du bureau de l’Assemblée nationale. Les avis très passionnés et en sens divers qui en sont émis en ajoutent à l’atermoiement on eût dit entretenu. Quelle lecture faites-vous de cette situation ?
Sans entrer en détails, je voudrais partir d’un principe. Celui du comportement à avoir quand on est interpellé par la hiérarchie, par le Chef. Ce principe dit ceci : « Si on veut être chef, on n’engage jamais un bars-de-fer avec celui qui est au-dessus de soi ; si vous voulez être chef, il faut commencer d’abord par obéir au Chef ». Voilà pour moi le principe.
Vous voulez dire qu’il y a ici engagement de bras-de-fer avec le chef. Cela n’apparaît pas aux yeux de la grande opinion dans le cas en concerne. Ce n’est pas visible et c’est pour cela que l’opinion est interloquée.
Non, je ne dirais pas qu’il y a bras-de-fer contre le chef. Je crois plutôt qu’il y a des gens qui mettent l’accent sur les procédures du départ du perchoir du président de l’Assemblée nationale et non sur le bras-de-fer. A ce sujet, je dirai ceci : il y a d’abord l’origine du pouvoir assumé par le président de l’Assemblée nationale.
En politique, le pouvoir qu’on exerce repose sur deux piliers :
- le premier pilier qui accorde le pouvoir à un homme politique, c’est d’abord le pilier populaire, c’est-à-dire le peuple avec lequel il faut être en phase quand vous sollicitez les suffrages. C’est le peuple qui vous donne le pouvoir, soit à travers un parti politique, soit à travers une plate-forme, soit en tant qu’indépendant,
- le deuxième pilier du pouvoir en politique, c’est la classe politique. Ou si vous voulez, le parti politique, la plate-forme politique ou la famille politique.
Ainsi, l’exercice équilibré du pouvoir en politique tient à la présence de ces deux piliers. Il est nécessaire de s’y tenir pour se maintenir en équilibre. C’est comme un homme à qui la nature a doté de deux jambes. Dès qu’une jambe est amputée, vous devenez estropié. Ainsi en politique, dès qu’un des piliers tombe, ça ne peut plus marcher. Vous devenez estropié, vous ne saurez plus marcher sur vos deux jambes.
Je vous donne trois cas historique dans notre pays pour que les gens comprennent bien. En 1960, nous parlons souvent de Lumumba. Celui-ci fut un homme populaire. Pourquoi, croyez-vous, est-il parti du pouvoir ? C’est parce que le deuxième pilier constitué par la classe politique s’était opposée à lui qui, dans certains de ses comportements, avait complètement ignoré la classe politique congolaise en ne fondant sa légitimité que sur le peuple.
Le deuxième cas est celui d’Etienne Tshisekedi. Très populaire dans l’opinion politique mais dont le comportement jugé d’orgueilleux par la classe politique lui a été fatal. Tshisekedi négligeait, en effet, la classe politique qui a tout fait pour l’empêcher de diriger. Tshisekedi n’est jamais parvenu à assumer le véritable pouvoir, parce qu’il y avait une grande partie de la classe politique.
Le troisième cas malheureux est celui de Mobutu qui est différents des deux premiers, parce que je vous ai démontré que les deux premiers s’appuyaient sur l’audience populaire. Tandis que Mobutu, lui, s’appuyait sur la classe politique avec laquelle il était en phase pendant plus de trente deux ans en négligeant les aspirations du peuple. D’où sa chute brutale et inattendue. En effet, ayant été vomi par le peuple, celui-ci a fait entrer les Kadogo venus en libérateurs à Kinshasa, pratiquement à pied sans rencontrer de résistance !
Quand deux ans plus tard, les Rwandais voulaient récidiver à travers le RCD, le peuple qui était en phase avec Mzee Laurent-Désiré Kabila, avait fait échec à cette aventure rwandaise, et cela avec l’appui de la classe politique. C’est pour vous dire qu’en politique, les deux piliers, à l’instar d’un homme avec ses deux jambes, doivent toujours être en phase pour fonctionner librement.
Aujourd’hui le cas Kamerhe, il n’est un secret pour personne, l’opinion publique est avec lui et pour lui, c’est vrai. Mais la classe politique a trouvé à tort ou à raison – je m’interdis de porter un jugement là-dessus – que certains ministres étaient malmenés à l’Assemblée nationale, que certains Pdg y étaient mis à mal. Cette classe politique a donc trouvé que Kamerhe les gênait, et aujourd’hui, même si Kamerhe a eu 100.000 voix au Sud-Kivu, cela n’a pas empêché la classe politique de le bousculer !
Mais pour le faire partir, il y a tout de même des procédures d’usages auxquelles se conformer ! Ne croyez-vous pas qu’il y a problème à ce propos ?
Procédures ? Je ne pense pas que cela puisse poser problème. Pour ce faire je vous renvoie à la Bible dans laquelle il est dit qu’il ne faut jamais faire cogner des vases en porcelaine à d’autres vases en fer. Sinon les vases en fer vont casser les vases en porcelaine. Il n’y a pas d’alliage qui tienne entre la porcelaine et le fer. Le pouvoir, c’est le fer, et l’acteur politique, c’est la porcelaine. Pour se frotter au fer, il faut faire très attention, et cela n’est pas possible.
Je ne connais pas dans l’histoire du monde un pouvoir, quel qu’il soit, être combattu par un individu. Un individu ne peut pas combattre un pouvoir. Et je vais illustrer mes propos par 4 exemples. Premier cas : vous avez connu dans le monde une marque automobile qu’on appelait Daïhatsu. Le propriétaire de cette usine de Corée du Sud avait voulu engager un bras-de-fer contre le président de son pays, et aujourd’hui Daïhatsu a disparu du monde. Parce que simplement il a voulu combattre le pouvoir politique de son pays.
Le deuxième cas concerne le magnat du pétrole en Russie, le Pdg du géant pétrolier Ioukos. Ce magnat a voulu défier Poutine qui détient le pouvoir. Mais à la minute, Poutine lui a flanqué les fiscs et c’était fini pour lui ! Aujourd’hui Ioukos est nationalisé et il est remis par terre.
L’ex-magnat est en prison avec procès qui n’en finit pas !
Mais bien sûr ! Le troisième cas est celui de l’homme d’affaires Dokolo ici chez nous ! Quand on a vu qu’il devenait très riche et que de ce fait incontrôlable, on l’a réduit à néant et il est mort dans les conditions que nous avons tous déplorées !
Je termine par le quatrième cas malheureux : celui du Général Mayele ! Tant que le pouvoir de Mobutu n’était pas encore totalement parti, on ne pouvait pas dire que Mobutu ne pouvait plus rien. Mais Mayele fut abattu avant même l’arrivée de l’Afdl !
Donc pour moi, je dis qu’il est difficile de combattre le pouvoir. Il faut toujours composer avec lui. On ne peut pas engager un bras-de-fer avec le pouvoir. C’est cogner le fer à la porcelaine.
En dépit de toutes ces considérations que j’imagine non perçues de cette manière par l’opinion, celle-ci trouve qu’il y a de l’ingratitude à l’endroit de Kamerhe qui s’est tellement dépensé pour le pouvoir qu’on ne croyait pas un seul instant qu’il arriverait à s’en distancer.
Non, moi je ne perçois pas le problème sous cet angle. La politique est une science dynamique et non statique. Les choses évoluent. Kamerhe a commencé par le PPRD qui l’a mis sur une liste comme il aurait pu mettre quelqu’un d’autre. Je ne dis pas que je néglige ce que Kamerhe a fait lors de la dernière campagne électorale ! Mais je dis que l’origine du pouvoir qu’il a eu à exercer reste après tout le Chef de l’Etat qui a permis qu’il soit placé là où on l’a placé.
Par conséquent je ne parlerais pas d’ingratitude ici. Mais je dirais toujours, comme ce que j’ai dit à la première question que vous m’avez posée, qu’il faut d’abord savoir se plier à la décision du Chef, et le reste après. En Kiyombe (au Bas-Congo) on dit « Muana nlemvo udia kimbote » (L’enfant docile est toujours bien servi). Le principe ici, c’est : « obéissez d’abord, et puis on verra après ». Dans le passé plusieurs personnes ont connu des bas. Mais restées dans leurs coins, sans agitation, elles ont été élevées.
Dans la morbide tension qui bout tout de même autour de cette affaire, n’y a-t-il pas lieu que votre institution parlementaire, le Sénat, assume un certain rôle d’arbitre pour détendre le climat et calmer le jeu, et ainsi épargner la déroute de l’opinion ?
Non ! Constitutionnellement parlant le Sénat n’a plus de prérogative d’arbitrage entre différentes institutions. C’était là un rôle qu’avait le Sénat au cours de la transition avec le système 1 plus 4. Mais, maintenant, le Sénat actuel, outre le rôle législatif, assume la représentation des provinces. C’est pour cela d’ailleurs que nous sommes l’émanation des provinces, tout en ayant un mandat national. Donc s’il y a un organe qui aurait pu jouer un rôle pendant ce temps, je crois qu’au regard de l’article 155 de la Constitution, à son paragraphe 3, si je ne m’abuse, ce devait être le Conseil d’Etat. En tout cas notre Sénat actuel n’a pas ce rôle constitutionnel.
Donc vous persistez dans la démonstration que c’est la force du pouvoir qu’il importe de respecter, et alors quelle leçon tirer…
Non pas que c’est la force du pouvoir qu’il y a à respecter. Moi je dirai pour terminer que le président de la République est un homme très sage. Il a eu à nous le démontrer à maintes reprises. Vous savez : quand il avait pris la décision de faire entrer les troupes rwandaises, j’avais fait une déclaration pour dire que Joseph Kabila méritait le Prix Nobel de la Paix. D’aucuns l’avaient jugé prématuré au regard des contestations qui ont fusé après la décision du Chef de l’Etat. Mais, vous voyez qu’aujourd’hui les troupes rwandaises sont parties, et la paix est là !
Pour moi, compte tenu de cette sagesse qu’incarne le Chef, d’une part, et ce que représente M. Kamerhe dans la classe politique, d’autre part, je suis convaincu qu’ils vont trouver un terrain d’entente. Le Chef de l’etat va apaiser la tempête, et à un certain moment, il va appeler Kamerhe, si ce n’est déjà fait, pour qu’il calme le jeu et qu’ils puissent continuer à travailler pour l’intérêt supérieur de la RDC. C’est tout ce que je peux dire comme mot de la fin.
(DN/Yes/PKF)
Propos recueillis par Daniel Nzuzi/MMC
Last edited: 09/03/2009 15:19:17