À chacun sa période de gloire ou d’abondance. Hier, Bill Gates était proclamé l’homme le plus riche du monde, aujourd’hui on parle de Warren Buffet. De même nous devons éviter de comparer le Congo à d’autres pays. Nous n’avons pas la même histoire.
MAGAZINE (AEM) : Votre dernier album s’intitule « La chèvre de Monsieur Séguin », bizarre non ?
FÉLIX WAZEKWA(FW) : C’est en rappel de la leçon tirée du conte d’Alphonse Daudet. Monsieur Séguin avait eu du mal à convaincre ses chèvres du danger de se faire dévorer par des loups à la montagne. Ses chèvres ne l’ont pas écouté et en ont payé le prix. Pour la septième chèvre nommée « Blanquette », il se demanda comment faire pour lui éviter la même fin dramatique. J’en ai retenu deux faits : il est difficile de faire changer de décision à une personne qui tient à ses idées. C’est le cas des fumeurs qui , malgré la nuisance du tabac, continuent à fumer ; ensuite la convoitise qui pousse à envier les personnes nanties, ce qui engendre des désirs démesurés.
À chacun sa période de gloire ou d’abondance. Hier, Bill Gates était proclamé l’homme le plus riche du monde, aujourd’hui on parle de Warren Buffet. De même nous devons éviter de comparer le Congo à d’autres pays. Nous n’avons pas la même histoire.
AEM : Vous semblez privilégier de plus en plus la danse et les animations à travers les chansons génériques au détriment des chansons à texte qui ont fait votre renommée en tant que parolier…
FW : Parolier en lingala est mon champ d’activité naturel je dirais, mais cela limite aussi mon horizon aux mélomanes congolais. La danse est un langage universel grâce auquel on peut percer en Afrique. C’est le cas pour Kanda Bongo Man ou Awilo Longomba pour ne citer que ces deux là. L’on me reproche de ne pas mettre en avant les chansons « rumba », est-ce qu’un enfant de 8 ans ou les étrangers ont un penchant pour la rumba ? Michael Jackson a des chansons douces, des slow mais ce qui l’a propulsé c’est la danse. Le souci est d’être en contact avec les jeunes, les étrangers, d’être largement écouté.
AEM : C’est la rumba pourtant qui identifie la musique congolaise et cela semble réussir à des artistes comme Le Karmapa ?
FW : C’est bien d’avoir une identité mais la musique est diffuse, multiforme. Je n’ai jamais dénigré la rumba car je la joue aussi. En même temps, je ne concéderais pas que l’on injurie ou qu’on rejette d’autres ressources musicales comme le Rap, le folklore, etc. Ce n’est pas parce qu’on est faible en mathématiques qu’on va ignorer ou rejeter cette matière. Les Congolais n’aiment pas particulièrement la musique classique, mais qui dirait que ce n’est pas bon comme musique ?
AEM : « La chèvre de Monsieur Séguin » réalise-t-il de bons chiffres de vente malgré la piraterie de plus en plus facilitée par l’avancée de la technologie ?
FW : Sur le plan artistique, je suis satisfait et je remercie le peuple congolais pour l’accueil réservé à l’album et surtout pour la maîtrise des pas de danse. Quant à la piraterie, elle est certes liée au pouvoir d’achat, mais je pense qu’il y a aussi une volonté délibérée de ne pas soutenir les artistes congolais. On ne peut pas comprendre qu’on achète l’original de Lionel Richie et que l’on préfère faire la copie de nos œuvres.
AEM : Certains mélomanes qui ont réagi à la sortie de ce disque se sont plaints de non-réponse de votre part à leurs messages ...
FW : J’ai reçu tellement de mails que je n’ai pas pu répondre à tous. Environ 200 mails. Et comme je n’aime pas les réponses impersonnelles qui disent la même chose à tout le monde, j’ai accusé donc du retard.
AEM : Vous êtes réputé pour avoir toujours plus d’une expression, d’un dicton dans votre propos, il semblerait qu’ils visent souvent des artistes rivaux, concurrents ?
FW : Je laisse à ceux qui le disent la responsabilité de leurs analyses. Quand je prépare un album, je ne pense pas à nos petits conflits entre musiciens. La chanson « Que demande le peuple », par exemple, reprend les préoccupations de toute une nation.
AEM : Même quand vous dites « Namoni écriture na bango eza n’ango bien mais bakomi na ba fautes ebele » (Ils ont une belle écriture mais leur texte est truffé de fautes) ?
FW : Je voulais juste dire que l’apparence peut être trompeuse. Les efforts que nous consentons sur l’emballage visent souvent à masquer certaines faiblesses. Le maquillage n’est pas un indice de propreté. Ne nous laissons pas duper par certains comportements des gens qui veulent paraître, marquer les esprits. Je pense aussi à ces albums qui s’accrochent à des obscénités.
AEM : Certains soutiennent que les mélomanes sont demandeurs de ce que vous appelez obscénités et que c’est un moyen pour écouler son album.
FW : Ce n’est pas un problème de vente, sinon que diriez-vous des ventes réalisées par mon album « Que demande le peuple ? », du succès de « HYPERLINK "http://media.putfile.com/mr-seguin"La chèvre de Monsieur Séguin » ? La vérité est qu’on n’a plus rien à donner, on fait alors du remplissage. C’est un manque d’inspiration. Notre pays est dans sa phase de reconstruction et il y a beaucoup de thèmes à développer. Il ne faut pas être allé à l’Université pour connaître ou apprendre l’amour, c’est dans le sang qui coule dans nos veines. Il y a des sujets non encore exploités, même pas à 2% comme l’agriculture, l’industrie, la mentalité ou l’éducation. Je salue l’initiative des musiciens congolais qui ont chanté pour nos frères de l’Est assommés par la guerre et la chanson dédiée à notre armée réalisée par Lofombo et d’autres artistes (Les Léopards).
AEM : Vous dites également : « Ezali té que po voiture ya rouge eleki yayo na mbangu yo pé otia couleur ya rouge na voiture na yo – ezali nde problème ya moteur » (Ce n’est pas parce qu’une voiture de couleur rouge roule plus vite que la tienne qu’il faut repeindre la tienne. Il faut plutôt changer de moteur) ?
FW : Si mon groupe marche bien ce n’est pas nécessairement parce que l’artiste X est exceptionnel. Certains se laissent abuser par des apparences et convoitent les musiciens oubliant que dans une équipe, c’est le coach qui est à la base de beaucoup de choses.
AEM : Allez, une dernière : « Tokosololaka kaka mokolo Nzambe na Satan bakosolola » (On ne pourra se reparler que le jour où Dieu et Satan auront fait de même).
FW : C’est une position de fermeté. Je condamne certaines personnes en imitant Dieu car même dans la Bible certains faits sont qualifiés d’impardonnables. L’impunité est encouragée parce que ceux qui tombent dans le comportement répréhensible ne sont pas inquiétés. Si la répression jouait, les gens réfléchiront beaucoup avant de poser un acte. Dans la Bible, l’enfant prodigue a dépensé l’argent de son père mais ne l’a pas injurié.
AEM : Il semble que vous avez un album en chantier ?
FW : Je prépare un album pour la fin de l’année ; en attendant nous sommes en studio pour une chanson de notre sponsor et dès la semaine prochaine (la semaine du 26 janvier au 1er février ndlr), je vais me rendre en Europe pour le mixage.
AEM : Comptez-vous faire des featuring dans votre prochain album ?
FW : Non. Par contre, je compte réduire le nombre de titres : Il n’y aura pas plus dix chansons.
AEM : En dehors de votre orchestre, vous étiez investi au sein de l’ Association des musiciens congolais (AMC) mais la rumeur dit que la mésentente avec Koffi vous a éloigné de cette structure ?
FW : Qu’on ne me fasse pas porter la responsabilité de l’incurie de l’AMC. De petites sommes d’argent (octroyées par le chef de l’État congolais ndlr) nous ont divisés. On pensait être un groupe de frères alors que c’était un groupe de prédateurs.
AEM : Merci de nous avoir reçu.
FW : Bonne année à tous les mélomanes, à tous ceux qui soutiennent la musique congolaise. Je déplore la piraterie de nos oeuvres. Que ceux qui vont à l’église sachent que c’est un péché. Du fait qu’il y a maintenant des albums sans nom, on aura bientôt des albums sans prix. Je ne comprends pas qu’on puisse voler le travail de son prochain et se dire chrétien ou croyant.
(TH/BT/PKF)
Paul Kabeya/AEM/MMC