Parmi les observateurs attitrés pour expliquer le spectaculaire retournement de la donne à l’Est de la RDC, le professeur de nationalité belge Philippe Reyntjens a déclaré à Radio France internationale (RFI) que le rapport des experts de l’Onu y a joué pour beaucoup, notamment pour la publicité qualifié de mauvaise qui y a été faite du Rwanda
La coalition militaire congolo-rwandaise, l’arrestation de Laurent Nkunda au Rwanda suscitent actuellement plusieurs commentaires. Nombreux sont ceux qui doutent des résultats positifs de cette nouvelle réalité politico-militaire. Bien plus, ils cherchent à savoir les raisons profondes de ce brusque revirement de la situation, surtout de la part de Kigali. Le Belge Philippe Reyntjens, enseignant à l’Université d’Anvers, en Belgique, et auteur de l’« Annuaire des Grands Lacs », interrogé par RFI, fait part de son analyse.
Il y a encore quelques semaines, Paul Kagame soutenait Laurent Nkunda. Pourquoi ce renversement d’alliances aujourd’hui ?
D’abord, ce sont des spéculations. Bien évidemment, parce que je n’étais pas dans ce qui a été dit. Ce qui est possible, c’est que le rapport d’un panel des experts de l’Onu qui a été publié, il y a quelques semaines, et qui mettait en cause Kagame justement parce qu’il soutenait Laurent Nkunda, et qu’en passant, ce rapport faisait état de livraisons d’armes et recrutement d’enfants soldats. Cela a fait une très mauvaise publicité du Rwanda alors que tout le monde savait que ce lien existait. Mais, cela a également poussé les deux pays, bailleurs de fonds du Rwanda, - les Pays-Bas et la Suède, d’annuler ou en tout cas de suspendre leur appui au budget rwandais. Ce qui, évidemment, était une évolution inquiétante parce que d’autres bailleurs de fonds auraient pu être tentés d’en faire de même.
Vous parlez de la Grande-Bretagne...
Je pense très concrètement à la Grande-Bretagne qui est le plus grand fournisseur d’aide budgétaire directe du Rwanda. Et je pensais à Kigali peu avant qu’on se pose la question sur le comportement du régime de Kigali.
Voulez-vous dire que l’époque du soutien aveugle de Londres et Washington à Kigali est terminée ?
Je crois que oui. Ce soutien aveugle est terminé depuis quelques années déjà, suivant les démarches faites de façon discrète par Washington et Londres, vis-à-vis du régime de Kigali. Je sais qu’à plusieurs reprises déjà, il y a eu des contacts discursifs, mais tout à fait robustes et réels disant à Kigali : « Bon écoutez, si vous faites cela, nous ne pouvons plus vous aider ». Pour Londres et Washington, le Rwanda doit s’abstenir de dérailler le processus (de paix : ndlr) au Congo et en échange, il peut faire, ce que bon lui semble, à l’intérieur du Rwanda.
Est-ce que Kigali pourrait livrer Laurent Nkunda à Kinshasa ?
En théorie, Kigali doit le livrer. Un mandat d’arrêt a été émis par l’auditeur général militaire, il y a plusieurs années de cela. Mais, si jamais il y avait un procès, Nkunda va évidemment se défendre parce qu’il s’y ferait défiler des témoins. Donc, il y a sans doute un certain nombre de choses qui viendraient éclabousser l’image qui n’est déjà pas très bonne de Kigali. Cela explique les hésitations qu’on observe à Kigali.
Apparemment, l’arrestation de Laurent Nkunda n’a pas ravi tout le monde au sein de l’état-major rwandais, on parle même d’arrestations de quelques officiers supérieurs de l’armée patriotique rwandaise sur ordre de Paul Kagame. Est-ce que cela n’est pas un paramètre à prendre en compte ?
A première vue, je n’ai aucune raison de penser que cela est lié à l’arrestation de Nkunda. Parce que ces remous au sein de l’armée patriotique rwandaise étaient déjà observables avant l’arrestation de Laurent Nkunda. Donc, je ne sais pas s’il y a un lien entre les deux.
Pour revenir au lâchage de Laurent Nkunda par Paul Kagame, peut-on dire que la solidarité tutsi n’a pas résisté à la raison d’Etat ?
On peut changer, la solidarité tutsi ne résiste jamais ni à la raison d’Etat ni à l’intérêt politique de ceux qui sont au pouvoir. Il y a de très nombreux Tutsi qui ont quitté le Rwanda parce qu’ils n’étaient ni opposants, parce qu’ils craignaient tous leur mort. Et d’ailleurs, lors de la reprise de la guerre civile en 1994, ce qui a intéressé Kagame, c’était la victoire militaire alors que sauver les vies humaines tutsi était le cadet de ses soucis. Donc, là je crois que même si ceci est un régime qui est dominé par une élite tutsie, ce n’est pas le régime des Tutsi.
Et il y a, d’ailleurs, de très nombreux Tutsi qui savent qu’ils ont été sacrifiés sur l’autel du pouvoir. Donc, pour ceux qui sont au pouvoir et qui sont au cynisme total, cette solidarité ethnique, je crois, ne joue aucun rôle.
(DN/GW/Yes)
Le Potentiel
Last edited: 31/01/2009 15:57:43