En nous donnant son quatrième roman, Ken Bugul ne fait que consolider sa renommée de narratrice perspicace et douée. Jamais titre n’a été plus efficace : l’œuvre est dominée d’un bout à l’autre par des images de folie assourdissante et de mort inexplicable.

Tout est tellement absurde et irréel dans ce roman que le lecteur ne peut pas s’empêcher de se demander s’il y a une logique de base qui lui échappe ou bien un fil conducteur assez puissant pour réunir tous ces destins inévitablement tragiques.

Deux éléments anticipateurs s’imposent à notre attention parce qu’ils sont constamment retranscrits comme s’ils étaient des refrains. Le roman s’ouvre sur trois phrases sèches et scandées: « Il fait nuit. Une nuit noire. Une nuit terriblement noire » (p.11), annonciatrices de l’ambiance atroce des événements qui suivront ainsi que de la situation cauchemardesque où toute limite se trouve annulée.

Et en effet, ce qu’on ne pourra jamais entrevoir dans ce roman, c’est la fin de la douleur, car les personnages sont d’emblée condamnés, sinon condamnables. Tout est dominé par le fameux Timonier qui, du haut de son omnipuissance, a décrété que « tous les fous qui raisonnent, et tous les fous qui ne raisonnent pas, donc tous les fous, doivent être tués sur toute l’étendue du territoire national » (p.12).

Mais qui est fou au juste ? La radio, dont la voix s’interpose et se superpose souvent à celle des héros, ne fait que scander et répéter ce décret de sorte que le climat dominant est celui de la terreur aveuglante. Tout un chacun peut dénoncer n’importe qui et, sans procès ni jugement, sa mort sera effective et immédiate.

Figures fragiles et abandonnées comme des drapeaux dans le vent, les protagonistes sont emportés et victimes des courants du moment.

C’est comme si sur une scène de théâtre chacun d’eux pouvait avoir son moment de parole pour nous donner un monologue accablant, une sorte de libération momentanée pour la victime et d’épingle obsédante pour le spectateur. Ils sont naturellement liés entre eux par l’amitié, la famille, leurs origines villageoises, mais aucun d’eux ne peut espérer le salut final.

Forcés à vivre et à se battre dans un univers de fous, l’unique récompense consistera en une mort aussi certaine qu’absurde, seule compensation aux souffrances endurées.

Mom Dioum est le nom de la protagoniste, jeune femme forte et belle, avec une maîtrise en Sciences économiques conquise au prix de multiples difficultés. La vie estudiantine en ville pour une fille venue du village n’est pas du tout simple et pour gagner sa vie elle doit accepter de travailler dans des conditions souvent pas claires. Seulement à la fin elle trouvera la force nécessaire pour avouer son terrible secret et cette aventure qui l’a marquée pour toute sa vie.

 Elle avait en effet accepté de se faire « mirage » pour quelqu’un qui était considéré comme le plus grand « interprète du futur », mais qui en réalité se tachait de commerces affreux, notamment de crânes et d’albinos.

Elle arrive à s’enfuir de cette terrible expérience, mais sans toutes ces sommes fabuleuses d’argent conquises de façon trop simple. Le retour aux origines, au village ne pourra pas être indolore et pour se donner une épreuve extrême de courage, pour démontrer aussi bien aux siens qu’à soi-même sa valeur, elle décide de se soumettre en cachette au tatouage des lèvres.

Cependant, malgré la souffrance qu’elle sait endurer, elle n’arrive pas à tout supporter et s’en va avant que la célèbre tatoueuse n’ait accompli son chef-d’œuvre. Qu’est-ce qui lui reste alors ?

D’énormes cicatrices sur sa figure jadis belle comme une marque indélébile de sa faillite: un échec impardonnable qui l’oblige à s’éloigner de sa famille à jamais. À partir de ce moment-là, sa vie va progresser sur des sentiers toujours plus difficiles.

L’amie de Mom Dioum, Fatou Ngouye, constitue un autre exemple de personnage dont le calvaire semble interminable. Mariée par correspondance à quelqu’un qui est parti pour l’Italie, elle ne connaîtra jamais le bonheur du couple. Au contraire, elle se fait souffre-douleur des égoïsmes sexuels d’hommes sans scrupules et toujours impunis.

Dès qu’elle arrive en ville pour chercher sa copine, elle est violée par un policier. Réfugiée chez un prêtre, ce dernier abusera d’elle chaque jour jusqu’au moment où il n’arrivera plus à lui faire dissimuler sa grossesse. Au comble du paroxysme, elle devra subir une fin atroce : elle sera brûlée par un inconnu sur la place du marché parce qu’accusée d’un vol qu’elle n’a pas commis.

S’il est vrai que les histoires féminines priment à l’intérieur du roman, il faut aussi dire que deux figures d’hommes ne manquent de retenir notre attention.

D’un côté, Yoro parti à la ville avec Fatou Ngouye à la recherche de sa cousine Mom Dioum, n’y trouvera que la prison et vivra ensuite une relation homosexuelle avec le militaire chez qu’il avait trouvé du travail.

La honte le condamnera à ne plus jamais rentrer au village. De l’autre côté, même privation pour Yaw qui ne pourra plus rentrer chez lui parce qu’il a osé dénoncer la farce des anciens qui sacrifiaient des jeunes victimes sous prétexte de protéger et de fortifier le village, mais en réalité pour donner leurs crânes au Timonier.

Le roman tout entier se rapproche, de par sa structure, du conte oral où le héros se trouve constamment confronté à de successives et multiples difficultés qu’il doit franchir en faisant toujours le meilleur choix. En général, à la fin d’un conte, il y a toujours une juste compensation pour de tels efforts, tandis qu’ici, dans ce monde pourri et à l’envers, la mort devient le seul élément commun aux personnages comme une libération extrême.

(Ern./PKF)

Rich Ngapi/Le Potentiel