Le regroupement des forces vives congolaises dans l'identification dite société civile traverse encore une période critique de son histoire, comme cela a toujours été le cas ŕ chaque tournant politique décisif dans le pays. A la veille du dialogue national, il est observé une nouvelle fois cette déperdition de la société civile désemparée et tiraillée entre ses structures et les ambitions égoďstes de ses animateurs.
Les multiples tournants qu'a connus la République démocratique du Congo en 2001 ont mis en vedette un regroupement sociologique identifiée comme La « Société » civile autrefois appelée vaguement les « forces vives ». Il s'agit essentiellement de cet ensemble d'associations, d'Ong et d'autres organisations distinctes des structures purement et typiquement politiques ou militaires ou encore ces deux derniers ŕ la fois. Il ne s'agit pas, loin s'en faut d'une création nouvelle, mais bien d'un ensemble de structures qui ont toujours existé, mais qui ont émergé lorsque les structures étatiques se sont effondrées ŕ la suite de multiple crises.
Pour l'essentiel, il s'agit de regroupements intermédiaires qui ont vocation d'encadrer les masses populaires, de canaliser leurs aspirations vers les décideurs ou encore de servir d'intermédiaire entre le sommet et la base. Mais devant la désagrégation du sommet étatique ou, a tout le moins, sa faillite face ŕ ce sommet, il est apparu ŕ la société civile de nouvel les responsabilités qui ont justement été ŕ la base de son émergence.
Déjŕ pendant les années Mobutu, cette société civile, greffée sur la toute puissante église catholique et autres mouvements laďcs paraît sortir des limites de sa vocation pour tenter de transformer la société et la ramener dans ses contours structurels. Avec raison, d'ailleurs, face ŕ un contexte de désagrégation de l'Etat qui nécessite une réhabilitation pour trouver de saines bases de participation ŕ l'émancipation des communautés.
Au temps de la Conférence nationale souveraine, c'est cette société civile, composée essentiellement des églises et des Ong des droits de l'homme qui viennent de voir le jour, qui engage La pastorale de libération. L'initiative n'est pas du goűt du pouvoir ni des politiques dans leur ensemble. Pourtant, l'oeuvre date déjŕ des années d'indépendance avec les intellectuels et autres évolués, sans compter des chrétiens réactionnaires en quęte d'émancipation. Ce sont donc ceux-ci qui déblaient la voie et offre les premičres tribunes aux politiques qui vont donner l'assaut final pour l'indépendance du Congo.
A chaque crise d'autorité donc on voit souvent monter en lisse La société civile qui se posent tantôt comme impulsion nouvelle avec le souci essentiel de recevoir des dynamiques pour une nouvelle prise en langue des problčmes qui se pose ŕ la Nation.
Aujourd'hui encore, La société civile se retrouve devant sa responsabilité, mais la question est de savoir si elle a compris les signes de temps. Pourtant le contexte est fort propice pour elle de prendre ses responsabilités dans un nouvel ordre qui l'y convie. Nadia Khouri Daglher, anthropologue et spécialiste du développement ŕ L'Agence de la francophonie, révčle, en effet, que la communauté internationale, les Etats-Unis d'Amérique en tęte, ont assigné un nouveau rôle ŕ la société civile. Depuis 25 ans, elle est conviée ŕ émerger et ŕ prendre part ŕ la prise de décision politique « Tous les experts en développement le savent : la littérature grise sur le développement, depuis le milieu des années 1970, en appelle ŕ un désengagement de l'Etat et ŕ une participation accrue de tous les acteurs non étatiques ŕ la vie politique; secteur privé, organisations non gouvernementales, groupement de villageois, associations de femmes, de jeunes, etc. »
Il est vrai qu'en Rdc la société civile est sur la brčche. Cependant, son action laisse quelque peu perplexe quant ŕ ses intentions et sa finalité. Autant a-t-on du mal ŕ saisir le rôle de ses structures face aux ambitions de ses animateurs dans la démarche orientée facilement vers l'hégémonie politique ou la conquęte du pouvoir en compétition sournoise avec les professionnels de la politique.
Ce faisant, la société civile a fini de soulever dans un amalgame de vocations qui n'a eu pour conséquence que d'annihiler sa puissance puisque le glas de son crédit a sonné. Non pas seulement face aux masses populaires, mais déjŕ dans ses propres rangs ou la querelle de leadership, qui, en fait, comme les ambitions, a eu raison de sa nécessaire dimension de « mouvement association ». Ce qui est plus que grave ŕ cette čre de grands ensembles oů paradoxalement, le Congo se désagrčge, la société civile venant aprčs les partis politiques qui, eux, ont sombré aux portes du pouvoir.
Une chose est claire: Tout citoyen congolais est libre d'exprimer ses ambitions pour autant qu'il réponde aux exigences de la loi. Seulement, l'ordonnancement social veut que ces ambitions politiques s'expriment dans des cadres appropriés qui ne sont pas ŕ confondre avec la société civile. Sous d'autres cieux, en France par exemple, des animateurs de la société civile ont souvent pris congé de leurs structures pour aller briguer des mandats politiques. Des regroupements écologistes se sont mués en partis politiques pour les męmes fins. D'autres ont, par contre, apporté leurs appuis sociologiques pour placer des « alliés » au pouvoir afin d'y trouver des interlocuteurs favorables. Dans tous les cas, l'on n'a jamais assisté ŕ l'instrumentalisation de la société civile pour des fins politiciennes.
Des pratiques congolais n'ont pas moins contribué au crédit de la société civile et l'on peut, ŕ juste titre, se demander quel poids elle pourrait encore peser au Dialogue intercongolais oů elle est pourtant attendue pour participer ŕ la prise des décisions politiques. Au demeurant, les initiatives en cours qui prétendent réformer la société civile devraient faire une nouvelle lecture de maux pour savoir si la société civile souffre de ses structures plutôt de ses animateurs.