Au moment où, au pays comme à l’étranger, une certaine élite « politique » congolaise fait de la question de leadership en RDC un raccourci pour la (re)conquête du Pouvoir par d’autres voies que les urnes, la dernière interview du président rwandais a tout du pain béni pour ceux qui résistent à ce discours.

C’est, en effet, un Paul Kagame très amer qui révèle, peut-être sans le vouloir, une vérité dérangeante pour les forces politiques et sociales déterminées à obtenir par tous les moyens l’éviction du chef de l’Etat congolais : Joseph Kabila ne se fait pas dicter sa politique à partir de Kigali !
“ Je ne veux plus m'occuper moi-même de cette question, je laisse cela à d'autres, à notre ambassadeur pour les Grands Lacs, à nos diplomates ”, lâche Paul Kagame en guise d’introduction de sa réponse à la question, pourtant simple, de savoir quel rôle peut jouer son pays dans la nouvelle crise consécutive à la reprise des hostilités entre les Fardc et le Cndp.
Il y a, dans cette réponse, un aveu à faire réfléchir toutes les parties impliquées dans la gestion des affrontements. En fait, le président rwandais reconnaît que jusque-là, il s’occupait lui-même du dossier Congo !
A l’origine de la démotivation - on s’en doute - le refus de Joseph Kabila de suivre ses “ bons ” conseils. Il décrit, lui-même, les contacts amorcés pour gérer la donne Nkunda : “ L'an dernier, à la demande de Kinshasa, je suis intervenu auprès de Laurent Nkunda. Des officiels congolais, dont le général Numbi, sont venus à Kigali et à leur demande, je leur ai donné un hélicoptère pour qu'ils puissent aller rencontrer Nkunda quelque part au Nord Kivu, en compagnie du chef d'état major rwandais. Le contact a eu lieu, une solution politique a été décidée et les troupes de Nkunda ont accepté d'être réintégrées dans l'armée congolaise ”, commence-t-il par déclarer.
Ce qu’il y a d’intéressant à ce stade de la réponse, c’est de constater que Paul Kagame veut faire croire à l’opinion qu’il ignorait, lui, l’endroit précis où se trouvait Laurent Nkunda ! Le mensonge est tellement grossier parce que tout en ne sachant où nichait Nkunda, il ne s’était pas empêché de laisser et son chef d’Etat major et son hélicoptère s’aventurer en territoire étranger !
“ Alors que ce processus de mixage avait commencé à bien fonctionner, il y a eu une rencontre au Burundi et là, la délégation du Congo a soudain demandé que Nkunda soit arrêté, car il figurait sur une liste de criminels. Surpris, j'ai appelé le président Kabila et je lui ai dit : vous nous utilisez, et vous jouez derrière notre dos : vous publiez maintenant une liste qui mentionne le nom de Nkunda alors même que vous essayez de trouver une solution politique avec lui… ”, poursuit-il.
Malheureusement, pour lui, Laurent Nkunda avait reconnu personnellement les limites du mixage. En effet, dans une interview à la presse kinoise parue début juin 2007, le général démissionnaire avait reconnu comme négatif le bilan des cinq premiers mois. “ Nous avons fait un premier bilan de cinq mois. Il est négatif, certes. Mais, cela ne veut pas dire échec. L’échec signifie qu’il n’y a pas de recours. Je dis que le bilan est vraiment négatif parce que le comportement que certains ont affiché n’a pas permis de réaliser tout ce qui était prévu ”, avait-il avoué sans en dire plus.
On se souviendra seulement qu’à un moment donné, la presse avait fait état de l’inclusion des soldats de l’armée régulière rwandaise dans le mixage et même des expéditions punitives entreprises par les “ éléments tutsi ” du Cndp à l’endroit de la population congolaise hutue, soupçonnée de complicité avec les Fdlr !
Et Paul Kagame va, dans la suite de sa réponse à la même question, engager la responsabilité de Joseph Kabila dans le blocage. Il établit cette responsabilité en ces termes : “ Par la suite, le président Kabila s'est entretenu avec les Sud Africains et il leur a demandé que Laurent Nkunda puisse s'exiler chez eux. La proposition était qu'il quitte le terrain, au départ de l'aéroport de Kigali. Kabila avait proposé cela sans même nous en avertir ! J'ai dit aux Sud Africains : pourquoi devrait-il partir de Kigali ? Le président Kabila sait parfaitement où se trouve Nkunda et pourrait lui envoyer un avion au départ de Goma, il n'y a pas de raison de nous impliquer dans cette affaire’. A nouveau, j'ai appelé Kabila et lui ai demandé à quoi il jouait. J'ai redit que nous étions prêts à l'aider à trouver une solution, mais de manière raisonnable.
En fait, tout cela m'inspire une réflexion de fond : les Congolais aiment se présenter comme des victimes, d'innocentes victimes. Et le monde entier abonde dans ce sens. En fait, ils ne sont pas des victimes, ils ont aussi une responsabilité dans tout ce qui se passe… Lorsque j'ai revu le président Kabila à New York, je lui ai dit ‘ Monsieur le Président, vous devez calmer vos extrémistes. Je ne sais pas si vous êtes extrémiste vous-même, mais vous utilisez cela pour servir vos objectifs politiques. Voyez les problèmes qui se posent au Nord Kivu, entre les Hutus, les Tutsis, les Banande, les Banyarwanda… J'ai l'impression que vous jouez avec cela, et que cela peut vous servir. J'ignore quelle est votre stratégie, mais jouer avec l'extrémisme, cela ne vous aidera que pour une brève période, un jour cela finira par vous revenir au visage’… ”.
Qu’à l’époque, Joseph Kabila se soit adressé à Paul Kagame pour offrir une voie de sortie Nkunda (exil), quoi de normal dès lors que le président rwandais reconnaît implicitement qu’il s’occupait personnellement du dossier Congo. Que Joseph Kabila ait fait la proposition aux Sud-Africains sans d’abord aviser Kigali, quoi de normal encore car, en définitive, il revenait d’abord à Pretoria de donner sa position pour gérer la suite de la démarche.
De cette partie de la réponse du chef de l’Etat rwandais, l’opinion devra surtout retenir la tentative d’inverser le jeu de victimisation. En effet, le monde entier n’abonde pas dans le sens de considérer les Congolais pour victimes. Autrement, le Kivu serait un paradis. Au contraire, c’est le Rwanda, et encore le Rwanda de Paul Kagame qui a réussi, par ce jeu, à se faire passer pour la prunelle des yeux des puissances d’obédience occidentale.
Encore le discours sur la suprématie tutsi !
C’est, cependant, à la question relative à la tenue de la Conférence de Goma que Paul Kagame livre véritablement le fond de sa pensée. Commençant par soutenir que les Congolais avaient l’esprit ailleurs même s’ils ont tenu la conférence, se demandant au passage si les dirigeants congolais avaient réellement la conviction de trouver dans ces assises la bonne marche à suivre, il lâche une autre bombe.
“ Je reconnais que Nkunda pose un problème. Mais ce problème ne vient pas de nulle part, il a des racines, une histoire. Si on n'attaque pas le problème à la racine, en voyant pourquoi Nkunda existe, on n'arrivera à rien ”, avertit-il. Mieux, il révèle l’équation du sujet. “ Je l'ai dit au président Kabila : ‘imaginons que Nkunda disparaisse, au combat ou de mort naturelle, vous croirez alors avoir résolu le problème, mais ce ne sera pas le cas, vous pourrez être confronté à un autre opposant. Certes, vous pouvez considérer que Nkunda exagère, que certaines de ses revendications sont excessives, mais d'autres ont un fondement et ces dernières méritent d'être prises en compte ”.

Au fait, le problème auquel fait allusion le président Kagame, c’est la question identitaire tutsi en RDC. Il avait cru le résoudre avec l’Afdl ; ça n’avait pas marché. Il avait cru le faire avec le Rcd ; ça n’avait pas marché non plus. Il avait tenté même de le faire avec Thomas Lubanga, et ce fut l’hécatombe avec la guerre “ Hema-Lendu ”. Il se sert maintenant du Cndp, et ça coince. C’est probablement la raison de sa démotivation.
Mais, au passage, il sème le doute dans l’esprit des Congolais, et certainement dans celui des décideurs de la Communauté internationale. “ Vous savez, même si demain, par miracle, les Banyarwanda disparaissaient du Congo, d'autres problèmes surgiraient aussitôt, avec d'autres groupes ethniques, les Bashi combattraient d'autres tribus dans le Sud, les Bahunde se battraient dans le Nord ”, prophétise-il.
Pourtant, cela n’est pas vrai. Au cours de ces 48 années d’Indépendance, les tribus kivutiennes n’ont enregistré des affrontements ethnotribaux qu’avec la communauté tutsi, et encore la communauté tutsi entraînée par un leadership politico-militariste affairiste.
Comme pour inoculer dans l’esprit des uns et des autres le non sens du maintien du Congo comme Etat, il se met carrément à ridiculiser les Fardc, donc le peuple congolais, en promouvant la suprématie tutsi !
“ Tout le monde avait mis le président Kabila en garde, lui avait dit que ses forces ne pourraient pas l'emporter. De fait, avant même d'engager le combat, les Congolais s'étaient enfuis. Or ils étaient 20.000 devant les 3000 hommes de Nkunda ”, déclare-t-il.
On n’a pas à être analyste averti pour noter la distinction faite entre les “ Congolais ” qui s’enfuient devant les hommes de Nkunda, comme si ces hommes n’étaient pas, eux, des Congolais !
Et de renchérir : “ Ces derniers – entendez les non Congolais - n'ont plus eu qu'à se servir des armes laissées par l'armée congolaise. Maintenant Nkunda a plus d'armes que ce dont il a besoin, des Katiouchas, des RPG, des mitrailleuses, des munitions… ”.
En termes clairs, Kagame considère aujourd’hui Laurent Nkunda en mesure de se poser en seul interlocuteur valable devant le Pouvoir central à Kinshasa. Il s’arrange, cependant, pour ne pas évoquer les termes de référence du énième Dialogue intercongolais visé.
Or, le contexte institutionnel actuel a radicalement changé par rapport à l’époque où Paul Kagame pouvait imposer aux Congolais le partage du Pouvoir via l’Accord de Lusaka. Laurent Nkunda, à dire vrai, n’a aucun avenir au Congo. Ni au plan militaire (il avait librement démissionné des Fardc), ni au plan politique (il n’a aucune chance d’être élu député provincial, donc aucune d’être élu député national ou sénateur). Il a tellement poussé la provocation à la limite de l’inacceptable qu’il s’est aliéné toutes les possibilités de réinsertion dans la société congolaise. D’où l’affairisme de survie auquel il se livre avec la caution des multinationales qui finiront bien, tôt ou tard, par s’en débarrasser.
Kagame en est si conscient qu’il se fait, soudain, l’avocat de Jean-Pierre Bemba et de Thomas Lubanga. “ En fait, la situation au Congo m'inspire une autre réflexion : qu'il s'agisse de Lubanga, de Bemba, de Nkunda peut-être, on a toujours tendance à vouloir écarter les gens qui dérangent le président Kabila ”, dit-il !
Et, comme d’habitude, bien des Congolais se ruent dans la brèche en soulevant la question de leadership, mais aussi en dérapant sur celle de la Cpi.
Continuant de prendre les Congolais pour des parfaits imbéciles, Paul Kagame veut justifier la non-adhésion de son pays à cette institution notamment par l’arrestation de Jean-Pierre Bemba !
“ Lorsque Bemba a été arrêté à Bruxelles, j'ai cru que c'était là un nouveau gage que les Belges donnaient à Kabila, en échange d'autre chose. Lorsque je constate la manière dont la Cour pénale internationale est utilisée comme instrument politique, je me dis qu'à l'époque de sa création, en 2002, j'ai eu raison de ne pas la reconnaître, elle se serait transformée en instrument contre nous… ”, dit-il comme s’il pouvait savoir, six ans plus tôt, que Chairman s’exilerait au Portugal et serait cueilli à Bruxelles sur demande de la Cpi.
Quand on constate, d’un côté, toute la hargne qu’il développe pour que le Tpir traque tout rwandais hutu soupçonné d’avoir trempé dans le génocide rwandais et, d’autre part, tout le mépris qu’il affiche à l’égard de la Cpi qui entend traquer tout congolais soupçonné d’avoir trempé des crimes commis dans d’autres pays africains, la déduction à faire est simple : Paul Kagame est de plain-pied dans le racisme et en veut terriblement à Joseph Kabila de le dénuder.
Il a calmement attendu son temps
Ça le démange donc de se retrouver avec un chef d’Etat congolais à l’esprit indépendant, un chef d’Etat devenu incontrôlable ! Il y a là de quoi rappeler Karel de Gucht qui s’était dernièrement écrié “ " Kabila était devenu incontrôlable ! ”, tout simplement parce qu’il reprochait au président de la République l’option chinoise dans la réalisation des 5 Chantiers !
La morale à tirer de l’interview de Paul Kagame est que les promoteurs, congolais, du discours sur le fameux leadership fort dont ils veulent voir la RDC se doter devraient se demander s’ils ne bossent pas, de manière consciente ou inconsciente, pour la neutralisation d’un Joseph Kabila qui révèle lentement mais sûrement sa vraie nature : celle d’un homme libre ! Un homme qui a calmement attendu son temps…
(DN/CL/GW/Yes)Omer Nsongo die Lema
Last edited: 13/09/2008 14:05:15