Le “ Vieux père ”, plus spontané et sensiblement communicatif, a démontré qu’il était encore, malgré son âge avancé, une vraie “ bête de scène ”.
Un automne de rêve
À la tête d’une modeste délégation de six musiciens et chanteurs, Wendo Kolosoy, l’ancienne star de Léopoldville (actuelle Kinshasa) débarque ce 19 octobre 1999 à Bruxelles par un temps glacial (1° centigrade de mercure). Coiffé d’un casque colonial de couleur kaki, d’un pas assuré, le septuagénaire congolais franchit la porte de sortie de l’aéroport de Zaventem. Devant lui une foule d’admirateurs, belges et africains, est massée derrière une barrière métallique. Un couple africain, tout irradié d’allégresse, agite une banderole sur laquelle on pouvait lire : “ Bienvenue Papa Wendo ”. Juste à côté, Untel brandit une grande affiche sur laquelle on pouvait lire “ Wendo Ayé (Wendo est arrivé) ”. En médaillon, un buste impressionnant de la vedette, datant sans doute de 1952, arbore un sourire plein de jeunesse.
Au contact de ce comité d’accueil en ébullition, Bruxelles s’ouvre à la délégation congolaise dans une exultation indicible. Soudain, au loin les feuillages multicolores des frangipaniers et de bougainvilliers font la révérence à l’illustre invité de l’Agence Contre Jour de Michel Debock, en s’associant au vent pour lui souffler la “ Bienvenue au pays des noko ” (pays des oncles).
Immédiatement après ce premier bain de foule matinal, la petite équipe, tout grelottante du froid automnal, s’engouffre dans un cortège de voitures qui fonce à vive allure en direction de Bruxelles centre. Juste assez pour constater qu’en ce temps d’automne, l’hiver annonce déjà ses couleurs. La flambée estivale ayant agonisé quelques semaines auparavant. La grisaille alentour répand un léger souffle glacial. Pour sûr, l’hiver tant redouté n’est pas loin, et pourtant : “ Chez nous, avertit notre confrère J. D. Broussart, comme pour nous donner un peu de baume au cœur, l’hiver n’est pas forcément une saison morte que l’on redoute, un monde glacé où l’on s’ennuie. Non ! C’est une longue espérance, une longue montée vers la lumière… Le printemps germe au cœur de l’hiver… ” Même si au-dessus de nos têtes les oiseaux ont déserté l’espace azuré sous la menace de la grisaille.
Est-il que, entre l’aéroport et le centre ville, l’œil et le cœur trouveront sûrement de quoi assouvir leurs aises. Pour preuve le paysage arbustif, que prend en chasse notre regard en travelling lancinant, s’habille aussitôt de bleu ciel et de vert tendre. De quoi égayer nos instincts d’imagiers de circonstance que nous sommes devenus, l’instant de cette petite virée matinale à travers Bruxelles. De part et d’autre de l’autoroute, entre décors champêtre et bucolique, s’étendent à l’infini des espaces tout verts. Loin de la vie mécanique de la ville, tout ici semble se régler à l’aune d’une dynamique bien rurale. A tendre l’oreille aux bruits de la nature qui en émergent, l’on y trouverait à coup sûr la source de cette affection qu’éprouvent nombre de Belges pour la vie de campagne.
Eux qui au contact de ce décor “ vert ” éprouvent, semble-t-il, comme une sorte de retour à l’état d’innocence primale. Au moment où les yeux, lourds de fatigue, semble faillir sous le poids du sommeil, l’on se surprend soudain à emprunter un long tunnel illuminé par des rangées entières de gros néons beiges. Puis, au bout d’un temps, apparaissent une forêt des verticalités vitrées. Bruxelles est enfin là, dans toute sa splendeur et dans toute sa hauteur. Avec, à chaque carrefour, des feux de signalisation en étages et, sur ses artères, une densité étourdissante de véhicules glissant sur des chaussées à peine spongieuses. La ville dort encore certes, mais l’ambiance du réveil est davantage plus perceptible rien qu’à travers la vitalité de la circulation routière matinale. C’est donc là, à Bruxelles, qu’il va falloir poser nos valises. L’on image déjà comment la nouvelle de l’arrivée de Wendo a dû bruire dans les couloirs et “ nganda ” (maquis) de la Galerie d’Ixelles, le célèbre Matonge bruxellois, situé non loin de la porte de Namur.
Il se rapporte qu’au centre des conversations, un seul sujet semblait préoccuper les Matongiens : Wendo a-t-il un orchestre à la hauteur de sa renommée ? Il va donc falloir le voir à l’œuvre sur scène pour s’en convaincre. Mais entre-temps, le groupe a pris ses quartiers à l’hôtel Albert 1er. Le temps de défaire ses valises et de couler un bain chaud, quelqu’un frappe déjà à la porte du “ Vieux ”. Les premiers chasseurs d’informations sont là…
Le pari de Paris
Affranchi de la fatigue du voyage, le jour suivant le groupe est sur pied. Cap sur Paris. Première étape de la tournée qui permet à Wendo d’ouvrir la 8ème édition du festival Francophonie Métissée, organisée par le Centre Wallonie-Bruxelles de Paris. Là, le public parisien découvre ainsi le Père de la rumba congolaise paré d’une nouvelle jeunesse. Ce soir-là, comme au bon vieux temps, le voilà qui sort son grand jeu : entre deux pas de casino, assortis de quelques pirouettes, une voix d’anthologie plane sur toute la salle, lestée d’un swing décapant. La voix, pleine de jeunesse et de soleil, défie son âge. Bardée de glissandi, elle scotche assurément la peau. Soudain, lorsqu’à gorge déployée, en plein sebene, Wendo lance comme dans une saeta flamenca ses inimitables yodles (“ aio leliii… ”), en réalité il s’emploie à exorciser la salle. Beau à en pleurer.
“ Quelle pêche ! ”, me souffle un voisin au bord de l’hystérie. Puis, l’artiste avance les mains, paumes ouvertes, en direction du public, comme s’il voulait embrasser toute la salle et lui en faire cadeau. Évidemment, il n’y avait rien sur les mains. Sinon l’impalpable. Que de la poésie et de l’émotion. Et c’est au public qu’il revient, à cet instant, de nommer autrement cette gestuelle instinctive en fouillant dans la nomenclature des émotions. Il va sans dire que le chanteur septuagénaire se sert judicieusement, tout à la fois, de la gestuelle et de la voix, capable de déchirer les entrailles de la nuit, avec des éclats lumineux pétillant sur la langue pour, en fait, séduire l’œil et l’âme. Aucune surcharge dans les sonorités : deux guitares et une basse suffisent pour transformer la tournée en fontaine de jouvence.
Entre les beats syncopés des congas, les crissements aériens des maracas et l’entrechoc lancinant, mais combien discret des maracas, tout s’incruste dans un bel engrenage collectif, hors de portée de quelque fioriture. Le chœur se nourrissant d’une belle constellation d’étoiles vocales dans un contre-chant fulgurant. Dès lors, il n’y avait plus rien d’autre que le bonheur dans la salle. Et la voix de tonnerre du “ Vieux père ” de complimenter l’assistance en transe comme pour lui dire toute sa joie de le voir participer avec tant d’enthousiasme à cette anthologie de sensations qu’ils ont en partage.

Sur l’heure, la vedette de la soirée parachève une somptueuse figure de mambo des années 50, avant d’enchaîner avec une nouvelle série de petites pirouettes proches d’une contredanse créole, comme si le corps venait de se replier dans un passé lointain à la rencontre de ses splendeurs passées. L’artiste est en perpétuel mouvement sur scène, alambiquant par moments ses pas de danse. Entre deux tyroliennes déployées en tirades lyriques, le voilà qui accroche d’un clin d’œil le soliste Missy qui, à son tour, d’un signe de tête transmet le code dans le background. L’ambiance se densifie.
L’orchestre, inlassablement en mouvement tout en relayant un phrasé igné de répons, recueille aussitôt son lot d’applaudissements. Une sorte de grâce auréole toute la salle. La fête est belle. Ça swingue fort ! Oyé suka ya rumba ! Les hanches se balancent, tournoient, ondulent, se cassent en saccades rêches, puis se déchaînent à nouveau. Rien de tel, dirait-on, n’a pu se produire ici depuis des lustres. Lorsque les premières notes de la chanson fétiche “ Marie Louise ” jaillissent telles de petites étoiles des doigts des trois guitaristes en parfaite syntonie, l’on eût dit que la salle était montée sur un piédestal d’émeraude. “ Marie Louise ”, cet inusable succès des années 50, est inoxydable. Inutile de dire combien Marie Louise en personne aurait été complimentée par Chirac si elle avait pu elle-même faire le déplacement de Paris. Pardon, mon Dieu, pour cette impertinence !
Reste qu’une énorme nuée invisible avait envahi la salle. Et on était là à se demander d’où lui venait une telle énergie, à ce sacré “ Vieux père ”. Comme s’il avait entendu le compliment, Wendo enchaîne encore d’autres titres de son répertoire. Ils s’égrènent, étincelants comme des perles entres les mains câlines d’une vestale : “ Albertine ”, “ Obela Mpoko ”, “ Victoria ”, “ Paul Kamba ”, “ Joséphine ”, “ Botiaki tembe ”, etc. Des titres qui, de par leur tessiture amandine, explorent toutes les nuances de la rumba en allégeant l’âme. Et la voix du “ maître de la chanson ”, virile, fulgurante et sans aspérité, de soulever la poudre encore plus haut (putulu emata), éparpillant des éclairs jusqu’aux confins du cosmos. Dans le fond de la salle, Untel se contorsionne encore de toute sa taille en serpent docile jusqu’aux confins de la nuit.
À la fin, l’exploit de Wendo avait tout d’un pari gagné à Paris. C’était un grand triomphe sur la terre d’Europe.
Trois soirées de suite à Paris (21, 22 et 23 octobre) mobiliseront encore autour de Wendo un public presque entièrement blanc. Preuve que la cible a bien été atteinte. Toujours est-il que les autres frères africains et antillais, certains confrères français et musiciens congolais, eux qui pour rien au monde n’auraient pu se pardonner de rater une telle aubaine, étaient aussi là : Lokua Kanza, Saak Sakoul, Isa La Fleur d’Afrique, Gilles Sala d’Africa no1, Luigi Elongui Rosati, Hélène Lee, Sylvie Clerfeuille, Nago Seck, Frank Tenaille… Tous unanimes : Wendo a merveilleusement assuré.
Pour sa part, Geneviève Masquelin, Directrice du Centre Wallonie-Bruxelles de Paris, ne put cacher sa joie et son optimisme : “ La présence de ce genre d’artiste sur scène est un signe évident du retour aux sources de la vraie musique africaine ”, déclare-t-elle. Autrement dit, le retour de la vieille garde au devant de la scène musicale a même, quelque part, le mérite d’exorciser la peur de la vieillesse et ses angoisses. Signe des temps.
Les générations se renouvellent depuis un moment, pratiquement sur toutes les grandes scènes du monde. Puisant leur énergie dans le grenier sonore des “ anciens ”, on les voit remonter à la surface quasiment à la même époque. De Cuba (avec Compay Secundo et ses compères du Buena Vista Social Club), au Mali (avec Boubacar Traoré), en passant par la Guinée (avec Mbadi Kouyaté), le Sénégal (avec Doudou Ndiaye Rose), le Cap vert (avec Cesaria Evora et Herminia), l’Ile Maurice (avec Michel Legris), l’Algérie (avec Cheikha Remitti), le Cameroun (avec Anne- Marie N’zié), Madagascar (avec Rakoto Frah), jusqu’aux deux Congo (avec Antoine Moundanda et Wendo Kolosoy)… partout, on constate que les pionniers se sont réveillés, comme pour répondre à l’appel du nouveau millénaire si proche.
Ce “ remake ” en chaîne a même fini, dirait-on, par les démythifier, pour les placer à notre diapason, pour qu’enfin nous profitions davantage des réserves de leurs greniers émotionnels. Ceci nous donne à méditer cette poésie de Nougaro : “ Au soir de mes jours, je mets de l’étincelle [à la vie] et le feu [aux pieds] d’un immense espoir ”. De Wendo [et des autres] à Nougaro, on voit que la vie ici-bas se conjugue parfois aux temps passé, présent et futur, autorisant à rêver et à espérer encore positivement, fût-ce à deux doigts de son crépuscule.
Le temps des retrouvailles et le partage des émotions et des souvenirs
De tous les spectacles qu’a livrés par la suite Wendo en Europe – de Paris à Berlin, de Bonn à Bruxelles, de Anvers à Nijmegen – le public en est sorti, chaque fois pareil, étranglé par l’émotion, bercé parfois par des souvenirs savoureux, ému par la pureté d’une rumba tropicale imbibée des parfums du Congo, mêlant des sonorités acoustiques et électroacoustiques, allégeant le tréfonds de toutes ses démesures. Le “ Vieux père ”, plus spontané et sensiblement communicatif, a démontré qu’il était encore, malgré son âge avancé, une vraie “ bête de scène ”.

Derrière, dans le background, une vraie cuve d’ambiance distillait, mieux que quiconque, le “ sésé ” (vin de palme) pour une belle ivresse des sons. Avec Missy au solo, Bikunda (ex- Watama de Dewayon), Ngaila à la basse, Emina Albert, Willy dans le chœur et le jeune Mputu aux tumbas, les riffs afro-cubains, mâtinés d’un zeste de “ highlife ” et de maringa retrouvent dans le répertoire de Wendo leur expression la plus chatoyante. C’est là que l’on comprend, par exemple, le sens de cette rosée de larme qu’essuya un soir un Belge de 73 ans, Vicky Down, lors de la prestation du 6 novembre à la Madeleine (Bruxelles) :
— “ Ciel ! Puisse qu’il continue à nourrir nos sensations longtemps encore. Car, l’homme que voici est le vrai dépositaire de la rumba, celle qui jadis a bercé notre jeunesse à Léopoldville ”, lâcha-t-il.
Et c’est bien sûr ce mélange de nostalgie et d’émotion que l’on a pu déceler également l’autre jour dans les regards larmoyants de Aleko Jeronimidis, 95 ans (frère de Nico Jeronimidis, fondateur des Éditions Ngoma et ancien parrain de Wendo, décédé, lui, en 1952 à Bruxelles), lors de leurs retrouvailles à Versailles, où il se terre depuis 1955. Retrouvailles des plus émouvantes :
— Antoine, c’est toi ? soupire-t-il en direction de Wendo qu’il cherche à dévisager vainement, gêné sans doute par un handicap visuel lié à son âge fort avancé.
— Oui, parrain, c’est bien moi ton frère… Wendo.
Silence. Du coup, le film de leur passé commun à Léopoldville s’enclenche dans leur mémoire. Entre deux sanglots, l’un dans les bars de l’autre, les voilà en train de scruter tous les coins et recoins de la mémoire : la belle vie de Léo, la petite famille, les amis du studio Ngoma, les concurrents de Loningisa, Esengo, Opika, etc., les nouveaux développements de la carrière, etc., tout y passe.
— Et Marie Louise ? Comment va-t-elle ? demande Aleko Jeronimidis le plus sérieusement du monde.
— Quoi, Marie Louise, tu ne t’en souviens plus ? Elle est déjà décédée.
— Depuis quand ? s’enquit-t-il avec une certaine insistance.
Silence à nouveau.
— Elle nous a quittés, en 1952. Quand je travaillais encore avec Cavvadias, ton beau-frère, au Studio Ngoma, et le pianiste Pileas, tu as tout oublié ?
— Ah, Marie Louise …
Troisième silence. Puis d’une voix lourde, bégayante, zigzagante, Aleko Jernonimidis entonne : “ Marie Louise ee… solo ee… ngai wa yo… ” La suite se perd en sanglots. Wendo craque. Le fleuve Congo se met à couler dans ses yeux. Des torrents de larmes ruissellent encore dans ses yeux lourds de compassion devant son “ vieux frère Grec ”, tout grabataire, condamné désormais à ne se déplacer que sur une chaise roulante, en attendant impatiemment son ultime jour. Après cette rencontre si émouvante dans le clos d’une pièce chargée de tant de souvenirs, peu après Wendo quittera Versailles traînant ses pieds, comme s’il ne voulait pas croire ce à qu’il venait de vivre, le visage penché sur le trottoir, tentant vainement de lire les signes du temps. Le cœur brisé. Rompant subitement le silence quelques mètres plus loin, il ouvre enfin son cœur :
— Il n’en a pas pour longtemps, me confie-t-il. Maintenant qu’il m’a vu et que je l’ai vu, comme il l’avait longtemps souhaité à travers de nombreux messages qu’il me faisait parvenir, il peut mourir en paix… ”
Wendo observe à nouveau le silence avant d’ajouter :
— Les Jeronomidis ? C’était ma deuxième famille… que m’en reste-t-il ?
Là, s’achève une visite qui avait tout d’un adieu.
Trois mois après leur séparation, Aleko Jeronimidis allait enfin rendre son âme dans sa maison de retraite, à Versailles. Non loin du château du roi Soleil. Serait-ce un hasard ? Ainsi se referma la dernière page de l’histoire des frères “ Ngoma ”, ces autres pères de la rumba congolaise. Et Wendo porta son deuil, tout seul. Qu’à cela ne tienne, il a continué sa carrière quelques années encore posant constamment son regard sur le calendrier de la vie. Guettant sûrement un moindre appel de l’au-delà, appel qui vous arrive toujours sous pli fermé entre les mains d’un ange du ciel. Une seule certitude : rarement un artiste a donné autant de bonheur aux siens que ce septuagénaire qui nous a appris à traverser la rivière du présent tout en préservant nos racines.
Cette belle leçon de la vie se résume encore mieux sous ces mots de Gille Vignault : “ Si l’on veut traverser la rivière du présent, il faut poser son pied sur la pierre du passé et tenir l’autre prêt à sauter sur la pierre du futur. ” Cette litote, imprégnée d’une profonde sagesse, est sans doute la manivelle qui permit à Wendo de redémarrer le moteur de son destin en se rechargeant d’une nouvelle énergie. Prêt à affronter, à son tour, les mystères de l’au-delà.
Manda Tchebwa (Correspondance d’Abidjan pour AEM)
Last edited: 14/08/2008 10:16:16