Oui. Une partie de ce comportement de Mobutu était justifié par “ le fait de combattre le communisme ”. Mais quand le communisme est tombé, Mobutu n’a pas compris que le monde avait changé et qu’il y avait un tournant de l’histoire auquel il devait nécessairement s’adapter.

C’est cela qui va le conduire finalement à sa ruine. Et, quand bien même il était dans son lit de malade. Mobutu n’avait jamais voulu démissionner. Il a fallu que Laurent Désiré Kabila marche, avec ses “ kadogos ” et des appuis multiples, pour arriver à libérer le Congo définitivement de l’emprise de Mobutu.
Economiquement, l’ex-Zaïre était donc par terre. Ce qui fait que L.D.Kabila trouve, en 1997, un pays exsangue où les gens sont abandonnés à eux-mêmes. Joseph Kabila qui le succède, trouve, lui aussi, le pays dans les mêmes conditions. C’est ainsi qu’après son élection, le président Joseph Kabila a dû se dire qu’il fallait trouver des moyens pour relancer les structures de base de production de notre pays.
Pour produire, il faut un appui direct à la production, mais surtout il nous faut des voies d’évacuation. En plus, il faut un appui à l’éducation pour que les gens comprennent, s’adaptent et se mettent à la hauteur des enjeux du monde d’aujourd’hui. Il faut un appui à la santé.
Donc, il n’était pas possible de repartir sans aide extérieure. Il ne faut pas oublier que le fonctionnement normal de l’Etat demande annuellement plus ou moins quatre milliards et demi de dollars. Mais il se fait que nous gagnons nous-mêmes difficilement un milliard de dollars par an. Avec les appuis extérieurs, on est autour de deux ou trois milliards de dollars par an toujours en deçà de ce qu’il nous faut pour vivre.
Raison pour laquelle, il faut prévoir un accès aux crédits qui permette d’abord de mettre en place les grandes infrastructures. Et c’est cela justement que le président de la République a dû négocier avec la Chine. A travers des sociétés cotées à la Bourse de Hong-Kong, le pays est en train de conclure un partenariat d’abord sur des infrastructures de base : routes, chemins de fer, écoles, hôpitaux, énergie.
Une fois ces choses fondamentales réalisées dans un espace de temps qui peut varier entre cinq et vingt-cinq ans, il nous serait possible, en ce moment-là, de compter sur une production régulière dans les cinquante années à venir et stabiliser le pays.
Mais, vous ne semblez pas préciser les causes principales à la base de cette descente en enfer ans fin.
La première cause, c’est le manque de préparation de Congolais à la gestion de l’Etat. Nous n’avions pas été préparés A gérer un Etat. Deuxième cause, l’inconscience, le refus d’accepter les règles de gestion ayant fait leurs preuves ailleurs. On a cru que Dieu allait faire des miracles sans nous. Mais, Dieu ne peut faire des miracles qu’avec évidemment l’homme lui-même. Et puis, entre en ligne de compte la pauvreté elle-même parce qu’il faut dire que les Congolais n’ont pas d’argent. La pauvreté, elle est là. On n’a pas su l’éviter.
Et enfin, j’aimerais aussi ajouter le manque de vision pour l’avenir. Nous ne nous voyons pas suffisamment en peuple, face aux autres peuples et à la compétition. Nous devrions nous engager davantage dans une rigueur, une discipline et une austérité qui favorisent les intérêts collectifs, le bien commun au détriment de nos propres possessions, de nos visées étriquées, de notre ventre là où il faut voir le ventre de quarante ou cinquante millions d’habitants dans dix, vingt, cinquante ans.
Cette vision-là manque malheureusement non seulement à la classe politique congolaise, mais à la société congolaise de manière générale.
D’après vous, quelle est la période qui a le plus participé à la dégradation des conditions de vie dans un pays qui, pourtant, se trouve parmi les nations les plus nanties au monde de par ses potentialités ?
Il faut dire les choses clairement, c’est la période entre 1970 et 1990. Ces vingt années de Mobutu ont été catastrophiques. On est parti du relèvement issu de la confiance nous accordée en 1960-1965 par la communauté internationale. On a commencé à se relever. Mais de là, on est entré dans une dérive dictatoriale et une période de mauvaise gestion qui ne s’ est arrêtée qu’au départ de Mobutu.
En résumé, votre grille de lecture de la 2ème République, du régime Afdl et de la “ République avec Joseph Kabila...
Je dirais en résumé que Mobutu a été confronté à la mauvaise gestion. Mzee Kabila a été confronté à l’opposition de l’Occident qui, cherchant à s’emparer de richesses du Congo, voulait trouver un homme de paille, mais malheur à eux M’zee a dit non. Aujourd’hui, Joseph Kabila qui a succédé à Mzee Kabila est confronté à un problème de nouvelle tentative de l’Occident, notamment de la Belgique, de récupérer les ressources du Congo pour en exercer le commerce triangulaire. Donc, la Belgique les achète au Congo pour les revendre à la Chine.
Lorsque le Congo dit non d’autant plus qu’il tient à conclure directement des partenariats avec la Chine en vue de développer les secteurs vitaux, la Belgique n’y trouvant pas son compte, s’engage dans une bagarre contre le président de la République et le pays.
Une année et demie après l’installation de nouvelles institutions nationales, la population ne voit rien venir. Il n’y a pas de réponses à ses attentes sociales. A quoi est dû ce manque de résultats ?
Nous ne sommes pas à l’époque où Moïse était avec son peuple au désert. Avant d’atteindre la Terre promise, les gens avaient commencé à lui dire qu’en Egypte, ils vivaient encore mieux que dans le désert. “ Ou est-ce que tu veux nous amener ? Ramènes-nous en Egypte ”, avaient-ils dit à Moïse, le sommant de le faire rentrer en Egypte. Et pourtant ce dernier savait bien qu’il les amenait vers leur terre, la Terre promise où, comme disaient les prophètes, devrait couler le miel et jaillir l’eau de rochers. En bien, c’est un peu la même chose. Joseph Kabila veut nous conduire à l’avenir meilleur, mais il est lui-même tributaire de tout ce passé qu’il ne peut pas fuir, qu’il ne peut pas non plus éviter. Ce passé lui colle la peau. Il faut du temps. On ne peut rien construire sans le temps.
Puisqu’on est tellement dans l’abîme, les reformes à mettre en place, l’adhésion populaire nécessaire qui doit venir, tout cela ne devrait pas prendre moins de cinq ans pour voir le résultat et nous placer dans un processus moyen qui doit se situer entre vingt et vingt-cinq ans pour vraiment stabiliser la vie nationale.
Nous avons pris trente ou quarante ans pour sombrer dans l’abîme, n’ayons pas peur de prendre vingt à trente ans pour nous redresser. C’est un passage obligé. Il faut construire avec le temps. Je pense qu’on est un peu trop impatient.
(Ern.)
Marcel Lutete/Le Potentiel
Last edited: 21/06/2008 12:36:43