L’avocat Eric Plouvier, enquêteur de la FIDH, estime que le cas Jean-Pierre Bemba serait particulièrement intéressant pour la CPI dans le cadre de la lutte déclenchée pour l’assainissement des mœurs politiques à travers le monde

Me Eric Plouvier, enquêteur de la Fédération internationale des droits de l’homme, revient sur l’importance de l’arrestation de Jean-Pierre Bemba, le samedi 24 mai en Belgique. L’ex vice-président de la RD.Congo, battu à la présidentielle de 2006, arrêté à la demande de la Cour pénale Internationale (CPI), devrait bientôt être extradé aux Pays-Bas pour y être emprisonné et jugé. Selon la CPI, Jean-Pierre Bemba serait pénalement responsable de deux chefs de crimes contre l’humanité (viols tortures) et de quatre chefs de crimes de guerre (viols, tortures, atteintes à la dignité de la personne, pillages) commis en République Centrafricaine entre octobre 2002 et mars 2003, après que les rebelles de son mouvement (MLC, Mouvement de libération du Congo) ont aidé en vain, le président centrafricain d’alors, Ange-Féfix Patassé, à déjouer une tentative de coup d’Etat. Avocat au Barreau de Paris et enquêteur pour la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH) sur les crimes commis en RCA, Eric Plouvier salue un acte positif dans la voie de répression des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité... ”
Pourquoi Jean-Pierre Bemba n’a-t-il pas été arrêté avant ?
Le président Patassé avait fait son discours à la Nation dans lequel il reconnaissait officiellement qu’il y avait eu des problèmes à cause des troupes de Jean-Pierre Bemba. L’enquête réalisée par la FIDH après les événements a été transmise immédiatement à la CPI, accompagnée d’une demande adressée au procureur, Luis Moreno-Ocampo, de déclencher une enquête. Il a fallu presque six ans pour que la CPI engage un acte de poursuite coercitif contre un individu soupçonné d’être responsable de crimes les plus graves. On peut raisonnablement penser à cet égard que la situation politique personnelle de Jean-Pierre Bemba n’est pas étrangère à ce qui lui arrive aujourd’hui. A savoir qu’il a été battu à l’élection présidentielle en RDC après avoir été vice-président, et qu’il s’est exilé. Il était donc dans une situation de fragilité.
La CPI entend faire du procès de Jean-Pierre Bemba celui des viols perpétrés en temps de guerre. Avez-vous eu connaissance de viols systématiques de la part de ses troupes envoyées comme mercenaires en RCA ?
Oui, la FIDH a en à recueillir de très nombreux témoignages faisant état de viols commis par les militaires de Jean-Pierre Bemba était le responsable de la chaîne de commandement. Il aurait pu empêcher les faits qui lui sont reprochés, et notamment les viols, au regard de leur intensité et de leur durée. Il existe une responsabilité politique objective de la part d’un chef de guerre, dans les actes accomplis par ses troupes.
Au cours de l’enquête que vous avez réalisée, quels sont les témoignages que vous avez recueillis, susceptibles d’étayer cette arrestation ?
Dès 2002, nous (la FIDH, Ndlr) avons pu entendre des témoignages de victimes de viols qui étaient encore dans les hôpitaux de Bangui et avons poursuivi ces enquêtes en 2004, 2005 et 2006. D’autres organisations ont participé à l’expression de la vérité et la commission nationale d’enquête a également fait son travail d’enquête. Les crimes de nature sexuelle ont été importants par leur durée et leur nombre.
L
e Mouvement de libération du Congo (MLC) créé par Jean-Pierre Bemba est accusé par l’organisation de défense des droits de l’homme américaine Human Rights Watch de crimes encore plus étendus et nombreux en RD.Congo. Pourquoi la CPI a-t-elle opté pour les crimes commis uniquement en République centrafricaine ?
Je ne peux pas me prononcer sur les crimes commis en RDC. II faut savoir que la CPI est également saisie de la situation en RDC. C’est un dossier à part.
Jean-Pierre Bemba est le quatrième Congolais arrêté par la CPI. A ce jour, ce tribunal n’a que des Congolais dans ses prisons. Comment se fait-il, dans un monde où les crimes de guerre sont légion, que les Congolais soient, à l’heure actuelle, les seuls à devoir rendre des comptes ?
La cour pénale internationale est une grande première dans l’Histoire. C’est la première fois qu’une juridiction à une vocation internationale pour juger les crimes les plus graves. C’est un grand défi lancé aux nationalismes judiciaires qui sont souvent synonymes d’impunité. Mais la CPI en est à ses débuts. Il s’agit d’une lourde machine, car l’appréciation que fait le bureau du procureur intègre une dimension politique: il ne faut pas que le déclenchement des poursuites conduise à une situation de conflit pire que la situation précédente. Dès lors, Jean-Pierre Bemba, neutralisé politiquement, est un personnage plus facile pour la CPI que ne le serait une personne qui aurait encore du pouvoir. C’est la première fois que la CPI a une affaire aussi prestigieuse. Jean-Pierre Bemba est une pièce de choix pour le bureau du procureur. Il s’agit d’un acte positif dans la voie de répression des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.
(Ern.)Agence Syfia/Le Potentiel
Last edited: 12/06/2008 16:35:46