Il y a à boire et à manger pour les commentateurs politiques dans ce qui est devenu toute une affaire Jean-Pierre Bemba. Parmi le fouillis d’analyses sur le sujet, celle du Prof. J.F. Mbala qui avait déjà émis une pertinente critique sur l’homme ressort une constante dans la lucide vision du terme fatal auquel parvient la carrière politique du leader du Mlc.

L’affaire Bemba qui fait couler encre et salive n’est pas à voir dans les seules péripéties actuelles de l’arrestation du leader du Mlc en Belgique ; des observateurs clairvoyants comme le Prof. John Francis Mbala avaient déjà prévu l’inévitable et fracassant terme de la carrière politique de celui que ses partisans appellent Igwe. Les frasques de ce dernier et surtout sa téméraire aventure dans le bourbier centrafricain ne pouvaient que lui être fatales dans le contexte de la croisade de moralisation de la politique mondiale à laquelle tiennent désormais les Etats regroupés au sein des Nations Unies. La réédite analyse actuelle du Prof. Mbala sur le feuilleton Bemba en dit long.
Professeur John Francis Mbala est Docteur en Science politique (Ph. D) Académie d'Amiens, et Chercheur associé CURAPP-CNRS – Faculté de droit à l’Université de Picardie Jules Verne (France), Faculté de droit à l’Université Protestante au Congo ( Kinshasa/RDC). Toute réaction utile peut lui parvenir par e-mail :
johnfrancismbala@hotmail.com
Voici donc le texte de l’édifiant commentaire sur le brûlant dossier de l’arrestation de Jean-Pierre Bemba que l’auteur, Prof. John Francis Mbala, vient de transmettre pour les internautes de Digitalcongo.net.
Affaire Bemba : « Clairvoyance » du Professeur John Francis Mbala !
S'il faut humainement déplorer ce que va endurer l'ancien vice-président de la République, aujourd'hui sénateur de son Etat, en l'occurrence Jean-Pierre Bemba, nous devons d'emblée relever le fait que son arrestation était prévisible et que d'autres seigneurs de guerre actifs, en sommeils ou reconvertis vont redoubler de prudence. Sans doute le leader du Mlc pensait-il qu'il anticiperait sur sa probable arrestation pour s'exiler vers un pays dont il ne serait pas extradé. Je ne suis pas très surpris par l'arrestation du sénateur Jean-Pierre Bemba, même si d'entrée de jeu il faut relever qu'il existe en droit la présomption d'innocence !
En effet, alors que beaucoup s'improvisent analystes politiques et osent enfin évoquer à visage découvert les errements des stratégies politiques menées par Jean-Pierre Bemba, j'écrivais un article dès le 27 mars 2007 soit quelques jours seulement après l'insurrection des 21 et 22 mars 2007 à Kinshasa dont la responsabilité lui a été imputée, article qui a été publié et relayé sur plusieurs sites et dont nous pouvons rappeler le titre : Le radicalisme de Jean-Pierre Bemba entraîne sa « mort » politique.
Il semble utile de rappeler précisément un extrait dudit article, en l’occurrence le passage ci-après : « Parti en exil, le sénateur Jean-Pierre Bemba constituera assurément un danger potentiel puisque disposant de moyens financiers de mettre sur pied une énième rébellion. Que le sénateur incriminé s'exile ou qu'il reste sur le territoire national, il ne pourra prétendre l'emporter en 2011, car son irresponsabilité dans la mémoire collective sera vivace au-delà de ses ennuis avec la justice nationale. Par ailleurs, rien ne dit que la République centrafricaine ne va pas relancer la plainte qu'elle déposa à son encontre auprès de la Cour Pénale Internationale (CPI) siégeant à La Haye (Traité signé en 1998 et entré en vigueur en 2002). Rappelons par ailleurs que lors de son séjour à Kinshasa en 2006, l'ancien Secrétaire général de l'ONU, Koffi Annan, relevait que le cas de Thomas Lubanga, premier prévenu de la CPI, signifie qu'il y aura d'autres arrestations, et que les autres seigneurs de guerre ne sont pas à l'abri de la Justice internationale ».
J'ai le sentiment que beaucoup font preuves de sensiblerie dans l'analyse politique et écrivent n'importe quoi dans cet outil formidable qu'est internet et qui est en même temps une « énorme poubelle » dans laquelle il faut toujours opérer une sorte de tri. En effet, j'avais été qualifié de traître, Kabiliste, collabo et j'en passe. Or, l'analyse politique mérite d'être effectuée froidement.
Je m'explique : Sans parti pris, il était clair que la collecte des plaintes et témoignages par la CPI en République centrafricaine et les actions menées par Amnesty international sinon la FIDH ne mettrait pas seulement en cause - éventuellement - les soldats du MLC présents sur le front mais leur leader Jean-Pierre Bemba aussi. Par exemple, un certain monsieur Osongo, en réaction à mon article annonçant la « mort » politique de Jean-Pierre Bemba, écrira ici ou là un article intitulé : « Non monsieur, Jean-Pierre Bemba n'est pas mort politiquement ». Il avait tenu des propos virulents à mon égard.
Est-ce le temps de la déconfiture de l’opposition ?
J'avais donc exercé auprès de
Congovision mon droit de réponse à travers l’article : « Droit de réponse : L'opposition politique institutionnelle doit être réaliste et se trouver un autre leader, cinq ans passent vite et les procédures de la CPI sont irréversibles ». Je suggère aux internautes de le relire. Au jour d'aujourd'hui, les faits me donnent raison ! Mais là n'est pas le plus important car la question reste qu'adviendra t-il de l'opposition politique maintenant ?
Dans une démocratie, une opposition est nécessaire pour contrôler la majorité. Je n'envisage nullement ici faire un cours de droit constitutionnel tant je veux m'exprimer à l'adresse du grand public aussi. L'arrestation de Jean-Pierre Bemba, à mon avis, sonne le glas de l'opposition politique institutionnelle. Il était le seul leader qui pouvait s'opposer effectivement au pouvoir et refuser la corruption car lui même richissime par ailleurs. Maintenant, il ne faut pas se le cacher, l'opposition politique risque de jouer le rôle de figurant dans des assemblées où certains ont déjà prouvé leurs capacités à céder aux espèces sonnantes et trébuchantes.
A titre d'exemple, alors que le MLC et ses alliés avaient une supériorité numérique pour faire élire le MLC Adam Bombole au poste de Gouverneur de la ville de Kinshasa, c'est le PPRD André Kimbuta qui l'a emporté. Je ne veux nullement remettre en cause la capacité de ce dernier à gérer la ville de Kinshasa mais relever seulement qu'il partait perdant. Ceci dit, à mon avis, Kimbuta est beaucoup plus proche des Kinois que l'aurait été Bombole. Je disais que l'opposition politique est désormais factice en ce sens que nous allons assister à des coup de gueules de certains députés de l'opposition pour miroiter le peuple alors qu'en réalité il y aura connivence avec les majorités parlementaires et présidentielles qui ont les ressources humaines et financières pour rappeler à l'ordre et faire respecter les accords passés en coulisse.
Ceci n'est pas un point pessimiste du fonctionnement de nos institutions mais une analyse réaliste dès lors qu'il faut aussi relever que le porte-parole de l'opposition aura rang de ministre d'Etat outre les nombreux avantages liés au poste. Et qui payera ce porte-parole ? Comme vous le savez sûrement, il y a un adage selon lequel « on ne coupe pas la main qui vous nourrit ». Force est de poser la question : La consolidation de la démocratie est-elle donc en souffrance ?
Dans une certaine mesure l'on peut répondre par l'affirmative. En même temps, il fallait une meilleure lisibilité afin de sortir d'une sorte de crise de leadership et la menace de Bemba, parce que Bemba aurait tout aussi bien radicalisé son discours et mené une guerre car il en a les moyens, mais plus de base arrière, ni l'aval de certains parrains du Nord de la planète. Peut-être attendait-il le signal. Son arrestation coupe l'herbe sous le pied à ce type de projet. Les autres opposants, soi-disant, en exil, sont des pantins sans aucun impact réel.

Il y a donc lieu de relever que l'Alliance pour la majorité présidentielle (AMP), alliance composée du PPRD, PALU et UDEMO, sortira renforcée de cet ébranlement de l'opposition politique. Au sein de celle-ci apparaissait déjà des fissures et son éclatement peut être annoncé si elle ne sait pas se ressaisir. Relevons qu'outre Kiakwama, Ruberwa – deux personnalités respectées- qui postulent pour le poste de porte-parole, la déclaration récente de celui qui fut directeur de campagne de Jean-Pierre Bemba lors de l'élection présidentielle de 2006, à savoir Joseph Olenghankoy ajoute à la complexité, la confusion. Il semble contester la prétention de Bemba également à occuper cette responsabilité de Porte-parole de l'opposition.
Si l'AMP peut se réjouir de la mise à l'écart de Jean-Pierre Bemba, elle doit cependant se garder de tout triomphalisme. A titre d'exemple, rappelons que l'élection de Kengo Wa Dondo en qualité de Président du Sénat fut l'illustration qu'au sein de la dite majorité tous ne tirent pas dans la même direction ! Ceci dit, nous ne devons pas non plus attendre d'une démocratie qui émerge un fonctionnement sans couacs et/ou difficultés. Nous sommes dans un processus d'apprentissage et la voie est longue.
Il y a eu, certes, un début de fonctionnement démocratique de nos institutions après l'indépendance, mais sans faire l'économie de l'histoire, nous pouvons rappeler que cette démocratie a été mise en parenthèse plus d'une fois et là, depuis peu, nous semblons nous entourer des garanties minimales relatives à l'édification d'un Etat de droit, je veux parler des textes juridiques, notamment la Constitution. Mais entre ce qui est écrit et la réalité demeure encore un décalage. C'est pourquoi je disais que la voie est longue. Il faudra sans doute s'armer de patience et s'acharner au travail en refusant les antivaleurs dont le premier reste la corruption. Le paysage politique peut devenir plus serein et la lisibilité des enjeux peut favoriser une relative stabilité.
L'arrestation de Jean-Pierre Bemba suscite une question cependant : le « vide » que le leader concerné laissera, eu égard à la lourdeur des procédures de la CPI et les délais de traitement. Quelles conséquences auront-ils sur la politique nationale ? Cela est un secret de polichinelle. Le principal bénéficiaire de la procédure enclenché par la CPI est le Président Joseph Kabila, en ce sens que, honnêtement, je ne vois pas qui, dans le paysage politique congolais, pourrait empêcher sa réélection en 2011, à la fin de son quinquennat. Dois-je rappeler que nous sommes déjà à la veille de 2009 et qu’il ne restera plus que deux ans pour préparer les élections ?
Gare à Nkunda tenté de reprendre du poil de la bête !
Il va de soi, sans même se référer à ce que les politologues américains appellent « l'effet bandwagon », que le peuple et/ou le souverain primaire va renouveler sa confiance à celui que Jean-Pierre Bemba n’avait pas pu battre aux élections, pour qu'il améliore les travaux relatifs aux cinq chantiers. Il faut immédiatement relever qu'en réalité c'est aussi le peuple qui sera bénéficiaire de l'accalmie qui va et peut s'instaurer. En effet, la « neutralisation » des troupes de Jean-Pierre Bemba en mars 2007, par exemple, avait eu pour conséquence d'ôter la menace d'une guerre civile urbaine qui aurait mis à sac Kinshasa, la capitale. Le climat de fébrilité ( peur de la population) qui prévalaient aux abords des résidences de Jean-Pierre Bemba se dissipera après son départ en exil.
Je pense que le jeu politique peut désormais devenir plus clair en dépit des poches de résistances à l'Est. Le rebelle Laurent Nkunda peut donc commencer à s'inquiéter. Mais je doute fort de la possibilité de la CPI de mettre la main sur lui, si cela est envisagé, car elle n'a pas en réalité les moyens de sa « politique ». Il s'agit en outre d'une organisation boudée par les Etats-Unis qui n'ont même pas signé le Traité de Rome. Et par ailleurs, chose peut-être banale, la RDC n'est pas la Belgique. Bemba a été pisté, logé, puis appréhendé parce qu'il était en Belgique.
Au-delà de l'émoi crée par ce qui est désormais connu comme l'affaire Bemba au sein de la CPI, il aurait été judicieux d'évoquer d'autres questions d'actualité telles que les controverses autour des contrats Chine-RDC. J'ai eu à m'exprimer sur ce sujet lors d'une émission organisée par Juan Gomez sur RFI. Je n'y reviendrai donc pas mais l'émission peut être écoutée sur le lien que je transmets : Cliquez sur ce lien pour écouter.
Concernant ces contrats dits léonins par certains, espoirs pour la RD Congo par d'autres, à mon avis, l'opposition politique est dans son rôle d'attirer l'attention du souverain primaire qu’est le peuple, mais en même temps elle ne résout pas la question : Comment trouver des stratégies alternatives à l'assaut de la Chine ? La question demeure ! Je pense qu'il y a lieu d'associer également la diaspora, car il faut savoir et pouvoir compter sur nous même aussi . Certes l'ampleur de la tâche à réaliser, les cinq chantiers, est telle qu'il faut recourir à l'aide extérieure, mais l'apport de la diaspora ne doit pas être négligé.
Il existe un Vice-ministère des Congolais de l'étranger qui peine à faire son travail et/ou qui ne dispose pas de réels moyens outre le capital humain. Or, nous savons tous que par le biais d'envois de véhicules, produits alimentaires, pharmaceutiques à côté déjà des transferts de fond tels que Western Union, la diaspora intervient pour une part non négligeable dans le circuit économique. L'implication de la diaspora :voilà un des aspects des cinq chantiers à développer plutôt que d'attendre surtout sur une aide bilatérale voire celle des principaux bailleurs de fond (FMI et BM) qui tarde à venir, sinon est versée au compte-goutte !
De la diaspora, je pense qu'il faut élaborer une véritable politique de communication pour sensibiliser nos compatriotes de l'étranger et les rassurer quant à ce qui concerne la réalisation des cinq chantiers. J'entends souvent dire, les cinq chantiers de Joseph Kabila. Cela est exact, car il en est l'initiateur, mais il s'agit des chantiers de tous les Congolais qui peuvent et doivent mettre la main à la pâte, chacun à son niveau est appelé à y participer, car dans une société, l'on a besoin de tout le monde. En outre, il n'y a pas de sots métiers, il n' y a que de sottes gens.
Ce travail de sensibilisation passe par la réhabilitation de la diplomatie parce que, si les Ambassades et Consulats sont dotés de moyens adéquats et d'un personnel motivé, il peut en découler une symbiose entre les projets de reconstruction et les compatriotes de la diaspora qui souhaitent investir et ainsi maintenir le cordon ombilical avec la mère-patrie.
Je ne saurais terminer sans revenir un peu sur les propos tenus par Karel de Gucht, le ministre des Affaires étrangères belge. Les Congolais et le premier d'entre eux, en l'occurrence le Chef de l'Etat, ne doivent pas tomber dans le piège qui consiste à confondre un individu et le peuple belge. En effet, il apparaît de plus en plus qu'il s'agit d'action isolée d'un ministre belge qui veut jeter, quand il en a l'occasion, un pavé dans la mare au risque d'éclabousser des relations pluriséculaires, relations sensibles empreintes d'émotion et de courtoisie en dépit du lourd passé colonial.
Que dire du nostalgique Karel De Gucht ?
De plus, De Gucht semble désavoué par certains leaders belges. Ses entorses aux usages diplomatiques cachent simplement une déception : le fait que l'Etat souverain qu'est la République démocratique du Congo met désormais l'accent sur d'autres ouvertures telles que les relations commerciales sino-congolaises sans pour autant privilégier son ancienne métropole, la Belgique. La Belgique a beaucoup plus à perdre d'une éventuelle rupture diplomatique que la RDC, surtout au moment où la France semble reprendre pied. C’est symptomatique qu’après sa visite en Angola, le Président Nicolas Sarkozy ait invité le Président Joseph Kabila en France.
S’agissant de la connexion avec l’affaire Bemba, il y a lieu de constater que, contrairement à ce qui semble être une manœuvre diplomatique pour réchauffer les relations belgo-congolaises, il faut noter que l'arrestation de Jean-Pierre Bemba par la Belgique n'a pas été à l'initiative de la Belgique, mais en réponse à une demande d'aide formulée par la Cour pénale internationale. Il subsiste néanmoins des interrogations sur la rapidité et la « bonne » volonté de la Belgique à aider la CPI.
Il s'agirait pour certains de tenter un marchandage à savoir « livrer » Bemba pour rentrer dans les bonnes grâces du gouvernement congolais. Il entrerait donc en ligne de compte la donne d'intérêt supérieur de la nation et/ou de realpolitik face au risque d'une rupture et ses conséquences sur les marchés congolais de la reconstruction mis en balance avec le fait d'exécuter ou pas la demande d'aide de la CPI. Si cette hypothèse ne doit pas être écartée d'un revers de main, car il faut reconnaître que demeurent des coïncidences troublantes entre ces calendriers (celui de la CPI juste au moment où devait être désigné le porte-parole de l'opposition, inculpation de la Banque Centrale du Congo à Bruxelles …), nous devons garder le cap et changer la nature des relations diplomatiques entre la RDC comme a eu à le rappeler le Président Joseph Kabila, il y a peu, quand il refusait des relations de maître à esclave.
Il est plus que jamais question de sortir de cette vision archaïque et débridée de paternalisme et/ou de relations d'oncle (Nokos ou les Belges) à neveux ( les Congolais), pour entrer dans des relations de fraternité ( Frères) et de coopération entre Etats souverains. Là est peut et sera l’alternative salutaire pour les deux parties. Il y a donc lieu de sortir d'une sorte d'infantilisation sans pour autant envisager la rupture des liens diplomatiques, sinon la RDC jouerait le jeu d'un individu, en l'occurrence le ministre belge des Affaires étrangères Karel de Gucht, qui fait fi des usages diplomatiques, alors que, lorsqu'il s'agit du Burundi, du Rwanda sinon du Soudan, il n'a pas la même vigueur. Deux poids, deux mesures !
MMC
Last edited: 31/05/2008 14:03:23