L’élargissement de l’Europe, l’admission de la Turquie, les relations avec l’Afrique, l’offensive chinoise dans le continent noir, la crise alimentaire, autant de questions qui ont été abordées avec M. Richard Zink, chef de la délégation de la Commission européenne en République démocratique du Congo.
Aussi, après savoir souligné qu l’Union européenne souhaite coopérer avec la RDC sur des bases identiques qu’avec d’autre pays, il a annoncé qu’une « stratégie a été élaborée en étroite collaboration avec les autorités congolaises et qui se concentrera sur tout sur la contribution européenne sur les cinq chantiers présidentiels ». S’agissant de la crise alimentaire qui menace le monde, l’Union européenne, ensemble avec les partenaires de développement feront tout pour éviter qu’une crise alimentaire majeure n’éclate à court terme en RDC.
Entretien réalisé à l’occasion de la journée de l’Europe 2008.
Que représente pour vous cette Journée européenne ?
Comme vous le savez, je suis allemand originaire de la Forêt Noire. Je suis donc d’une région frontalière avec la France et j’ai vécu les changements qui se sont opérés dans la création d’une Europe unifiée. Avec ces origines, vous pouvez certainement comprendre mon sentiment de fierté par rapport à tout ce qui a été accompli depuis plus de 50 ans dans le domaine de la construction européenne: le retour durable de la paix en Europe, après que celle-ci ait été le théâtre de deux guerres mondiales; l’ouverture économique qui a conduit à une longue période de prospérité pour nos Etats membres; la coopération internationale avec l’ensemble des peuples et des continents qui le souhaitent. La monnaie européenne, l’EURO, la libre circulation des personnes issues d’un ensemble de 500 millions d’habitants et des marchandises, sont de vrais succès qui témoignent du caractère concret de la construction européenne.
Bien sûr, la construction européenne est loin d’avoir atteint son aboutissement et j’espère qu’avec l’entrée en vigueur, le 1er janvier 2009, du Traité simplifié, l’Europe s’approfondira encore notamment dans les domaines diplomatique et militaire. Vous comprendrez donc que cette journée européenne ait pour moi une saveur particulière.
Etes-vous convaincu qu’avec l’élargissement de l’Union européenne, l’on tend vers la concrétisation des préoccupations des pères fondateurs de cette organisation et de la prophétie du Général de Gaulle qui disait que l’Europe s’étend de la Méditerranée l’Oural ?
Les pères fondateurs, notamment Robert Schuman, Jean Monnet, mais aussi Konrad Adenauer et Alcide de Gasperi, ont rêvé d’une Europe unifiée, d’une Europe et porteuse de paix. Si vous voyez l’Union Européenne aujourd’hui avec ses 27 Etats membres et une population de 500 millions de personnes, on constate que ces rêves sont devenus une réalité. Nul ne sait encore très bien jusqu’où, sur le continent européen, l’élargissement de l’Europe ira. La seule certitude, c’est que tout élargissement ne peut se faire qu’avec des pays qui partagent les valeurs démocratiques ainsi que l’économie de marché. A condition, bien entendu, que ces pays veuillent adhérer car le projet européen est, à ce jour dans le monde, le projet le plus abouti d’intégration par la voie pacifique d’un continent. A ce titre, il a valeur d’exemple pour tous les autres continents qui souhaiteraient s’intégrer.
Une Europe forte, n’est-ce pas une menace tant sur le plan politique, économique avec cette montée de l’euro, que militaire pour les Etats-Unis, l’Asie et l’Afrique, avec la crainte d’une troisième guerre mondiale ?
L’Europe est forte par ses valeurs démocratiques auxquelles adhèrent la plupart des Européens. Ces valeurs constituent le ciment de l’identité européenne car l’Europe respecte profondément la diversité culturelle qui la caractérise. L’Europe ne menace personne et souhaite au contraire avoir des relations pacifiques avec l’ensemble des continents pour autant que ceux-ci partagent un objectif identique.
Comment expliquer cette réticence d’admettre la Turquie au sein de l’Union européenne ? Serait-ce un problème culture, géographique ou tout simplement politique ?
Historiquement, il y a toujours eu des réticences à élargir l’Europe à certains pays. Ce que vous appelez des réticences est en fait l’expression des débats qui peuvent avoir lieu dans tous les Etats démocratiques que sont les Etats européens. Les adversaires de l’élargissement craignent toujours que celui-ci provoque une dilution de la construction européenne. Ils oublient toujours les avantages potentiels que l’Europe peut en tirer. Que n’avait-on entendu lors des négociations d’adhésion de l’Espagne et du Portugal ! Et pourtant, ces deux pays ont parfaitement réussi leur intégration, ce que personne ne nie aujourd’hui. L’élargissement est un processus démocratique et chaque élargissement de l’Union européenne doit d’ailleurs être approuvé par tous les Etats européens et naturellement par les futurs Etats membres, selon les procédures de ratification que chacun a choisies.
Les négociations d’adhésion avec la Turquie sont en cours, ce qui signifie que ce pays a vocation à faire partie, un jour, de l’Union européenne. Ce qui ne signifie pas pour autant que ce pays fera automatiquement partie de l’Union européenne. Pour cela, des progrès significatifs dans beaucoup de domaines doivent encore être accomplis et la voie est sans doute encore longue.
Que représente l’Afrique pour l’Union européenne, et particulièrement la République démocratique du Congo après avoir amplement investi dans le rétablissement de la paix et l’organisation des élections dans ce pays ?
L’Afrique représente toujours pour l’Union européenne le continent le plus proche. Les liens de coopération entre ces deux continents sont anciens, une cinquantaine d’années environ, et sont appelés encore à se développer, notamment suite au récent sommet de Lisbonne où le souhait a été exprimé, de part et d’autre, de dépasser le schéma anachronique « donateur bénéficiaires » pour passer à une relation entre partenaires qui se respectent et qui font du dialogue politique la base d’un partenariat efficace pour avancer notamment vers la réalisation des objectifs du millénaire pour le développement.
La RDC, avec des élections qui se sont mieux passées ici que dans beaucoup d’autres pays et dont le peuple congolais peut être fier a désormais des dirigeants légitimes avec lesquels l’Union européenne souhaite coopérer sur des bases identiques. La lutte contre la pauvreté dans le cadre du développement durable, le respect des droits de l’Homme ainsi que la bonne gouvernance figurent parmi les objectifs globaux de notre présence en RDC, comme ailleurs. Une nouvelle stratégie pour le pays va, très bientôt je l’espère, être mise en oeuvre lorsque la RDC aura ratifié, comme la plupart des pays ACP, le protocole financier de Cotonou révisé car cela constitue une condition sine qua non. Cette stratégie, qui a été élaborée en étroite collaboration avec les autorités congolaises, il y a environ un an, se concentrera surtout sur la contribution européenne sur les cinq chantiers présidentiels. Ceci inclut la bonne gouvernance car la démocratie, ce n’est pas uniquement des élections libres et transparentes, mais également par exemple le respect des Droits de l’homme ainsi qu’un bon fonctionnement de la Justice, le développement des infrastructures et la santé.
Des organisations comme France-Afrique, le Commonwealth ne favorisent-elles pas des relations individuelles plutôt que d’Etat à Etat, et croyez-vous que l’Union européenne encourage ce genre de coopération ?
Chaque Etat membre est libre de développer des relations privilégiées avec les pays d’Afrique, que ce soit individuellement et/ou sur une base collective. Ces relations dont vous faites mention font partie d’un héritage et contribuent à la richesse de nos relations avec le monde extérieur. Ces relations sont étroitement liées, complètent et enrichissent la politique européenne de coopération.
Les pays émergents arrivent sur la scène politique internationale. Il faudra désormais compter avec eux et une autre approche de coopération. Comment appréhende-t-on ce phénomène au sein de l’Union européenne ?
L’Union européenne ne peut qu’encourager l’arrivée sur la scène politique internationale des pays émergents car ce phénomène devrait contribuer à rendre le monde plus sûr en les faisant participer notamment à l’amélioration des mécanismes de la sécurité collective de notre planète ainsi, par exemple, qu’à la lutte vitale contre le réchauffement climatique. La mondialisation concerne tout le monde, pas uniquement les Occidentaux.
La Chine vient de signer un accord-prêt avec la République démocratique du Congo. Ce contrat suscite de nombreuses controverses, même au niveau de l’Union européenne. Pourquoi toutes ces agitations alors que des pays européens ont conclu des contrats évalués en milliards de dollars américains avec la Chine ?
L’Union européenne considère comme une aubaine l’intérêt de la Chine pour l’Afrique car cela démontre que ce continent n’est plus considéré comme un fardeau ou une fatalité de l’histoire. S’agissant de la RDC, nous souhaitons sincèrement que les contrats qui sont en train d’être négociés et dont les détails ne sont pas encore entièrement connus, profitent, sur le long terme, au peuple congolais. Je souhaite en effet que la RDC profite des accords commerciaux avec la Chine pour se développer durablement. Je peux d’ailleurs vous dire que le Commissaire Michel compte aller très prochainement en Chine pour proposer des partenariats triangulaires entre les pays africains qui le souhaitent, l’Europe et la Chine.
La crise alimentaire menace le monde entier. Les pays africains seront les plus touchés, au moins 130 millions de personnes seront touchées par la malnutrition. Et pourtant, des organisations, comme l’Union européenne, auraient Pu tirer la sonnette d’alarme à temps pour qu’il y ait moins d’inquiétude. Malheureusement, les riches seront protégés et les pauvres supporteront le fardeau de cette crise alimentaire. Pourquoi ce cynisme ?
Certes, il y a une crise réelle et sérieuse, nous sommes les premiers à l’admettre. Mais, « cynisme », quel cynisme ? Nous pensons que la meilleure sécurité alimentaire, c’est le développement durable d’un pays. Je ne vois pas comment on peut reprocher à l’Union européenne (le plus grand bailleur qui représente plus de la moitié de l’aide dans le monde), qui promeut en permanence le développement durable sur tous les continents, de porter une responsabilité dans le développement de la crise alimentaire auquel on assiste. S’agissant de la RDC, je puis vous assurer qu’en liaison avec les autorités congolaises, nous ferons tout, avec l’ensemble des partenaires au développement, pour éviter qu’une crise alimentaire majeure n’éclate à court terme. Notre aide humanitaire est déjà mobilisée. A moyen terme, nous nous efforcerons encore, nous avons déjà un programme en cours, d’appuyer le développement de la production agricole de la RDC et notre programme de reconstruction de routes rurales complètent ces efforts. Vous avez en effet compris que nous sommes ici en appui des autorités gouvernementales dans le cadre d’un partenariat.
(Milor)Freddy Mulumba/Le Potentiel
Last edited: 10/05/2008 11:25:16