Karel de Gucht gardera sans doute un souvenir amer de son voyage au Congo la semaine du 21 au 27 avril 2008, du moins en ce qui concerne l’étape de Kinshasa où il a, de façon délibérée, créé un incident diplomatique.

« …je constate que chaque fois qu’une mission est dirigée par le ministre des Affaires étrangères, c’est avec beaucoup d’arrogance, comme si nos visiteurs venaient ici pour nous donner des leçons. C’est inacceptable », déclare Joseph Kabila dans l’interview accordée le jeudi 24 avril à l’issue de la mission à l’étape kinoise.
On peut déjà en être sûr : tant que la RDC aura pour chef d’Etat l’actuel Raïs, ce n’est plus le Karel suffisant qui se présentera devant lui. Ici ou ailleurs.
Certes, le Président de la République minimise la portée de l’incident. Il estime qu’« Il n’y a pas d’incident, car je n’ai pas voulu qu’il y en ait ». Mais, les observateurs avisés auront noté dans la suite de la réponse des propos qui en disent long. « …il n’y a eu qu’un début d’incident, quelque chose comme une provocation », poursuit le chef de l’Etat.
Cependant, c’est dans l’allusion faite aux autres pays africains que l’on prend la mesure de la bavure Karel. « …en Angola, en Afrique du Sud, en Tanzanie, au Soudan ou ailleurs, si la délégation belge portait un message comme elle l’a fait ici, elle aurait été chassée », dit-il avant de prévenir Bruxelles que « C’est la dernière fois que j’ai accepté de recevoir une délégation belge porteuse d’un tel message. La prochaine fois, il y aura certainement un incident ».
C’est vrai qu’en Belgique, la démarche Karel n’a pas fait l’unanimité. A preuve, cette « interpellation » du Premier ministre Yves Leterme par les députés Cdv Nathalie Muylle, Ps André Flahaut, Cdh Christian Brotcome et écolo Juliette Boulet. Même au sein de la délégation, les divergences ont apparu. La révélation est de Colette Braeckman. « Au lieu d’un entretien direct, Karel De Gucht se mit à lire une note interne extrêmement virulente, rédigée par son cabinet et qui n’avait pas fait l’unanimité au sein de la délégation. Le ton fut jugé arrogant par les Congolais et surprit même ses deux collègues belges », écrit-elle non sans signaler qu’avant de descendre à Kinshasa, les trois ministres ont pourtant convenu d’un texte équilibré. Celui-là même que le ministre des Affaires étrangères lira à la réception organisée par l’ambassade de Belgique et boudée par de nombreux officiels congolais.
C’est tout aussi vrai qu’au cours de son « interpellation » au parlement belge, Yves Leterme a engagé la responsabilité de son gouvernement dans le message lu au Palais de la Nation. Il ne pouvait pas désavouer publiquement son ministre même s’il ne l’a pas approuvé, surtout avec tous les risques pendants d’une nouvelle crise en cas de démission de Karel. Reste toutefois à savoir lequel des deux textes a reçu son quitus. Est-ce celui, comme l’indique Braeckaman, rédigé par le cabinet Karel ? Ou celui lu lors de la réception donnée par l’ambassade belge à Kinshasa !
C’est là tout le drame
On notera que de Gucht n’en est pas à sa première provocation. Lors de sa première visite, il avait – à bord de son avion – laissé ses services distribuer à la presse qui l’accompagnait une note biographique ne correspondant pas avec celle de Joseph Kabila. Profitant d’une autre visite, il avait mis en doute les capacités des dirigeants politiques congolais dans le management de l’Etat. C’était à l’époque du « 1+4 ». Jusque-là, le chef de l’Etat est demeuré serein.
Comment en est-on alors venu, le lundi 21 avril 2008, à l’énerver ?
L’explication est dans sa réponse à la première question portant sur le bilan de la mission à l’étape de Kinshasa. « Il me semble que la mission n’était pas bien organisée, parce qu’au départ il n’était question que de la visite du ministre de la Défense, invité par son homologue Chikez, pour faire le point sur le partenariat militaire que nous apprécions beaucoup et que nous entendons continuer », dit Kabila. C’est alors que Karel de Gucht en charge des Affaires étrangères et Charles Michel de la Coopération vont débarquer à leur tour pour être reçus ensemble. Et ce sera à cette occasion que le premier livrera le message de leur « gouvernement ». « Mais quel message ! », s’écrie Joseph Kabila. « Un message que je n’ai pas du tout apprécié, et je le lui ai dit ». D’où cette proposition faite à la Belgique de choisir le type de relations qu’elle entend entretenir avec la RDC : « Soit de bonnes, de très bonnes relations de partenariat adulte avec un Etat souverain et indépendant, soit des relations de maître à esclave ».
Quel a cependant été le contenu du message ?

Joseph Kabila s’appesantit sur la désignation d’un nouveau rapporteur onusien des droits de l’homme, un autre Roberto Garreton. « Un rapporteur spécial, ici ? Mais pourquoi chez nous et pas dans d’autres pays d’Afrique ? », se demande-t-il, le regard rivé probablement sur des pays voisins comme l’Angola, le Congo-Brazzaville, le Rwanda, l’Ouganda, la Tanzanie ou la Zambie où cette race de fonctionnaire international est inexistante !
« J’ai suivi les positions des Ong belges et autres, mais je le répète que c’est inacceptable. Ce que je refuse, c’est qu’une sorte de tutelle continue à s’exercer sur nous », poursuit-il. A propos justement du rapporteur spécial, il y a eu pendant le séjour de la délégation belge une assemblée de 63 ong pour demander « aux Nations Unies et aux acteurs qui ont permis la négociation de l’accord de Goma de nommer un conseiller spécial indépendant chargé des droits de l’homme dans l’est de la RDC ». Elles sont d’avis, par la voie de la britannique Juliette Prodham d’Oxfam, que « Sans la nomination d’un conseiller spécial, il sera bien plus difficile de rendre les différentes parties responsables pour toute violation de l’accord ».
La coïncidence avec la présence de la mission Karel n’a donc rien de fortuit. Il y a bien-là intention de mettre Kinshasa sous pression. Et c’est là tout le drame du Congo. Où n’importe qui peut venir dicter n’importe quoi aux Congolais, et les Congolais s’empressent de se plier. Ou de s’en régaler !
Sauf agenda caché
Cette fois-ci, c’est Joseph Kabila en personne qui décide d’arrêter le massacre. Il commence par remettre Karel de Gucht à sa place.
Et pour cause ! « Une année et demi après les élections, on ne peut pas traiter avec la République Démocratique du Congo comme si on était dans les années ’90, qui ont été marquées par la conférence nationale souveraine, la transition, les guerres etc. Le Congo a complètement changé, et c’est cela le point de départ. Il y a ici un pouvoir légitime », déclare le chef de l’Etat.
Dans tous les cas, sauf perception volontairement biaisée des réalités sociopolitiques congolaises, Bruxelles n’est pas sans savoir que le processus électoral – qu’elle a cofinancé avec l’Union européenne pour près de Usd 500 millions – a pratiquement (ré) installé dans les Institutions nationales et provinciales plus de 99 % d’acteurs politiques de la 1ère République, de la 2ème République (1960-1990), mais aussi de toutes les phases de la longue Transition (1990-2006). Soit les acteurs de ces 48 ans d’Indépendance !
Les rares absents ont choisi, librement et devant témoins nationaux, étrangers et internationaux, de ne pas participer à ce processus. Cas de Tshisekedi et de Ngbanda. Le premier réside à Kinshasa où il mène ses activités politiques sans être dérangé par qui que ce soit ; tout juste se fait-il rappeler au bon souvenir des siens en jouant de temps à autre sa partition favorite depuis 1990 : la victimisation. Le second réside en Europe où il mène ses activités sans être dérangé par qui que ce soit non plus. Pour se faire valoir, il excelle dans le même stratagème de victimisation. On imagine bien avec quel discours attirerait-il l’attention de l’opinion sans quelque révélation sur quelque traque dont serait l’objet le « porteur du Savoir » ou l’un ou l’autre de ses lieutenants !
Quant aux autres exilés – notamment Jean-Pierre Bemba, Marie Thérèse N’landu et Théodore Ngoy – ils ont tous étaient candidats aux élections. On semble trop vite l’oublier. A la présidentielle, les deux premiers cités ont échoué. Bemba s’est repositionné aux sénatoriales et il a gagné un mandat. Ngoy s’est fait élire, lui, député provincial dans son Katanga natal. C’est en posant sa candidature au poste de gouverneur de province qu’il a échoué. N’landu a jugé bon de ne pas se porter candidate à la députation nationale ou provinciale, encore moins au gouvernorat de province. Ce n’est qu’après les élections qu’ils ont délibérément créé les incidents leur ayant permis de prendre le chemin de l’exil.
Quand bien même la Démocratie consacre la loi de la majorité et préconise la protection de la minorité, rien ne peut justifier de la part des partenaires extérieurs – Belgique en tête – cette prime qu’ils sont en train d’accorder à ceux qui ont rejeté d’eux-mêmes les élections et à ceux qui, après avoir joué le jeu électoral, se mettent hors-jeu ! Sauf agenda caché.
C’est à cause de cette prime – autant dire une véritable caution à la contestation de la légitimité résultat des urnes – que le Congo post-conflit et post-électoral revit les tragédies comme celles du Kivu avec Laurent Nkunda et du Bas-Congo avec Ne Muanda Nsemi, après Kinshasa avec Jean-Pierre Bemba. Ceci au plan politique.
Promesses non tenues

Au plan économique, la RDC est actuellement dans le fameux processus Dscrp, cela pour une dette de Usd 14 milliards contractée sous le Mpr Parti-Etat. Les acteurs politiques à l’origine de cette dette sont aujourd’hui dans les institutions nationales et provinciales issues du référendum constitutionnel. Ils ont même le culot de devenir des donneurs de leçons très appréciés des partenaires…prêteurs !
Or, Kinshasa continue de payer et pour le contentieux belgo-congolais laissé en plan par certains acteurs de la 1ère République, et pour la nationalisation-zaïrianisation entreprise par certains acteurs de la 2ème République, et même pour les pillages de 1991-1993 encouragés par certains acteurs de la 1ère phase de la Transition. Bon nombre de ces acteurs animent actuellement le Pouvoir et l’Opposition. Quand on y ajoute la série des guerres avec pour corollaire d’autres pillages, le tout sur fond de désintégration continue de l’Administration publique consécutive à la politisation depuis 1960 de la Fonction publique, de la Territoriale, de la Diplomatie, de la Justice, de l’Armée, de la Police, des Services de renseignements et du Portefeuille, il faut avoir de très mauvaises intentions pour demander à un Pouvoir installé il y a de cela 14 mois à peine des résultats que la Belgique attendrait d’Yves Leterme ou la France de Nicolas Sarkozy dans le même timing ! Et encore lorsqu’on a parfaitement conscience, en plus, de ne pas accompagner ce Pouvoir avec les promesses préélectorales !
Bras séculier
Et là, les Congolais avisés s’interrogent sur le sens, d’un côté, du forcing fait par Bruxelles en les poussant aux élections et, de l’autre, de la lenteur observée dans l’actionnement du soutien économique et financier promis !
Ils s’interrogent sur ce regain d’intérêt de Bruxelles à l’égard des Opposants qui se sont autoexclus et des exilés qui sabordent l’ordre institutionnel à l’érection duquel ils ont participé grâce au financement européen !
Dans certains milieux avertis, on continue de percevoir dans la diplomatie congolaise de la Belgique la même main noire qui, depuis 1960, agit dans l’ombre pour remettre en cause les efforts de normalisation des relations diplomatiques entre Kinshasa et Bruxelles, cela chaque fois que les deux capitales s’apprêtent à en tirer les dividendes.
Depuis trois ans, la « Pieuvre » a vraisemblablement trouvé en Karel de Gucht son autre bras séculier. Ou sa nouvelle proie...
Omer Nsongo die Lema/SL/MMC
Last edited: 03/05/2008 15:45:15