Les cérémonies de l’ouverture de la session parlementaire ordinaire de mars tant pour l’Assemblée nationale que pour le Sénat ont permis à chacun des deux présidents des chambres de stigmatiser les problèmes cruciaux et brûlants auxquels vont s’atteler les députés et sénateurs.

Le Palais du Peuple de Kinshasa, siège des deux chambres du Parlement, a retrouvé samedi sa palpitation des rencontres des représentants du peuple dans leur mandat de législateurs et examinateurs de la conduite des affaires nationales. Tôt le matin l’esplanade de l’imposante bâtisse ainsi que son parking parsemé de damiers ombrageux avait commencé à accueillir les innombrables véhicules d’où débarquaient députés nationaux et sénateurs tout fiers de leurs retrouvailles après leurs vacances parlementaires.
Les visages des uns et des autres affichaient des traits de détermination à attaquer avec décision les questions cruciales de l’heure dans le pays et qui sont devenus des secrets de polichinelle. On eût dit que l’enjeu de ces problèmes représente à la fois un défi à relever et un danger pour l’avenir politique des parlementaires concernés.
Les cérémonies du jour ayant attiré ce monde ainsi que les corps constitués de la République et les ambassadeurs et chefs des missions diplomatiques en poste à Kinshasa étaient ponctuées par deux grands moments des ouvertures simultanées, d’une part, de la session ordinaire de mars de l’Assemblée nationale, et, d’autre part, de celle également ordinaire de mars du Sénat. La grande assistance s’est d’abord rassemblée dans la Salle des Congrès pour la cérémonie de la chambre basse du Parlement, pour se retrouver ensuite dans l’hémicycle où siège la chambre haute.
La rentrée parlementaire de l’actuelle session ordinaire de mars 2008 avait été tellement médiatisée avec des accents sur des questions brûlantes de l’heure, que la curiosité de l’assistance paraissait piquée au vif pour savoir ce que les deux chefs des institutions parlementaires allaient annoncer comme couleurs sur les débats qui allaient être engagés autour des questions concernées.
Rien d’étonnant qu’à cette circonstance les discours qui étaient attendus et du président de l’Assemblée nationale Vital Kamerhe et du président du Sénat Léon Kengo wa Dondo suscitaient encore plus la curiosité générale. Et ce n’était pas sans raison.

Pour la cérémonie programmée en premier lieu de l’ouverture de la session de l’Assemblée nationale, la Salle des Congrès s’est progressivement remplie des députés nationaux et invités parmi lesquels étaient comptés des sénateurs ainsi que les membres du gouvernement, les diplomates et autres représentants de la société civile, notamment et pour la première fois un gotha des chefs coutumiers emmitouflés des traditionnels atours. A l’absence du Premier ministre Antoine Gizenga prévu pour présider la cérémonie, il sera signalé que le Chef du gouvernement s’était fait représenter par le ministre d’Etat en charge de l’Agriculture Nzanga Mobutu, conduisant de ce fait l’équipe ministérielle.
La séance a débuté aussitôt après que les membres du bureau à la tête desquels le président des céans Vital Kamerhe, ont pris leurs places tels des pontifes à la tribune de l’Assemblée nationale. L’ordre du jour ne comportant qu’un seul sujet, ce dernier passa à exécution, c’est-à-dire que la parole fut accordée au président de l’Assemblée nationale pour prononcer son solennel discours d’ouverture de la session.
Le tribun Vital Kamerhe reconnu pour avoir acquis la maîtrise de son prétoire partit dans les envolées qui lui sont propres pour présenter d’abord le bilan des récentes sessions ordinaire et extraordinaire pour épingler ensuite les grands problèmes de l’heure et qui manifestement allaient donner des matières capitales à débattre au cours de la session ouverte. Le président de l’Assemblée nationale en a profité pour passer au crible certaines de ces délicates questions brûlantes de l’heure, notamment la crise récurrente de la guerre à l’Est pour laquelle il notera l’étape significative de la conférence de Goma sur la paix, la sécurité et le développement au Kivu, forum organisé au moment où commençaient les vacances parlementaires.
M. Kamerhe a salué l’événement de la tenue des assises de Goma pour la perspective réelle de paix qu’elles avaient fait entrevoir, tout en signalant les anicroches de son processus de suivi et, par conséquent, de l’urgence de l’exécution de certaines dispositions programmées.
Le deuxième sujet sur lequel le président de la Chambre basse a attiré l’attention est la crise de la résurgence des tueries au Bas-Congo, incidents douloureux dont la responsabilité est imputée aux membres de la secte politico-religieuse Bundu dia Kongo dont le leader n’est autre qu’un député national. Voici comment M. Kamerhe présente cette situation.
Bundu dia Kongo BDK au pilori !
« Pendant que les Institutions du pays ainsi que l’ensemble de notre peuple s’emploient à restaurer la paix en République Démocratique du Congo, spécialement à l’Est, des événements sanglants et douloureux viennent d’endeuiller, une fois de plus, la province du Bas-Congo.

Comme en janvier et février 2007, ces événements attribués aux adeptes du mouvement Bundu dia Kongo, ont occasionné la mort d’un nombre important de nos compatriotes dans les Territoires de Luozi et de Seke-Banza, ainsi que dans la Ville portuaire de Matadi. Outre les regrettables pertes en vies humaines, ces tragiques événements ont laissé derrière eux un cortège de blessures physiques et morales, ainsi que d’importants dégâts matériels au sein d’une population connue pour ses valeurs et croyances pacifistes.
L’Assemblée Nationale déplore la situation ainsi créée au Bas-Congo et condamne sans ambages les auteurs de ces nouvelles tragédies, quels qu’ils soient. La Chambre Basse de notre Parlement rappelle à l’opinion tant nationale qu’internationale qu’au lendemain dune mission d’enquête qu’elle avait diligentée dans cette Province, en mars 2007, une série de mesures et recommandations avaient été préconisées dont certaines n’avaient pas été appliquées, sinon tardivement. Quoi qu’il en soit, les égarements et les dérapages constatés ce jour ne peuvent laisser indifférents les élus du peuple que nous sommes.
Ma première réaction, après l’expression de nos sentiments de condoléances et de solidarité à l’endroit de toutes les familles touchées par ces tristes événements, est celte de réaffirmer le rôle sacré de l’Etat. En même temps que l’Assemblée Nationale condamne les actes de vandalisme et d’incitation de la population à la haine et à la violation de la loi, elle affirme haut et fort que l’Etat demeure et doit demeurer au dessus de tout le monde. Seul l’Etat doit avoir l’usage des Forces Armées de la République Démocratique du Congo et de la Police Nationale.
Personne, même pas un Député, ne peut avoir sa milice, ni substituer aux agents de l’Etat, les Cours et Tribunaux, ses partisans. J’ai été abasourdi d’apprendre que dans certaines localités du Bas-Congo, les agents de l’Etat ont été chassés par les éléments de Bundu-dia-Kongo qui les ont tout simplement remplacés. Rien, alors rien, ne peut expliquer qu’après avoir voté, par référendum, la Constitution de notre pays, un Collègue Député, par le biais d’une radio périphérique et d’une lettre adressée au Secrétaire Général de l’Organisation des Nations-Unies, réclame l’autodétermination du peuple Kongo, partout où ceux-ci se trouvent, allant jusqu’à toucher à l’intégrité territoriale d’autres Etats souverains. Cela est grave!

A notre Collègue Ne MWANDA NSEMI, Député National, j’adresse donc une mise en garde sévère et une vigoureuse interpellation pour qu’il cesse d’encourager toutes ces actions qui troublent la paix et pour qu’il se joigne à toutes les initiatives prises et à prendre, en faveur d’un climat de sécurité et d’entente cordiale au sein d’une province qui se trouve être la principale voie de sortie et d’entrée de notre pays.
Dans ce climat plutôt agité, l’Assemblée nationale salue le communiqué diffuse par les Evêques du Bas-Congo dans lequel Vs condamnent, ensemble avec l’Honorable NE MUANDA NSEMI, les actes odieux perpétrés dans la province et appelant toute la population à la retenue et au calme.
Je réitère te même appel au peuple Kongo, dont la tradition pacifiste se passe de tout commentaire, à ne pas céder à la tentation des pêcheurs en eau trouble, car son intérêt est lie à celui de toute la Nation Congolaise. Tout on soutenant le Gouvernement congolais dans son entreprise de restaurer l’autorité de l’Etat dans la Province du Bas-Congo, l’Assemblée Nationale l’invite à prendre toutes les précautions qui s’imposent pour éviter que l’action amorcée pour rétablir l’ordre public, ne puisse déboucher sur des règlements de compte et des dénonciations calomnieuses, ainsi quo des dérives de tout genre.
L’usage de la force contre une population civile devrait être l’ultime recours. Car si l’on n’y prend garde, nous risquons non seulement de créer de martyrs inutiles mais aussi exacerber la crise, alors que l’objectif recherché reste le rétablissement rapide de la paix et la sécurité, et surtout la restauration de l’autorité de l’Etat. Dans l’avenir, nous conseillons au Gouvernement d’adopter une démarche préventive consistant à contenir tout conflit latent, au lieu do courir derrière les événements et de les subir ».
Le gourou de BDK absent dans la salle !
Le président de l’Assemblée nationale n’a pas évité de lancer une nette mise en garde contre le leader de Bundu dia Kongo avec le risque que ce dernier pourra encourir de répondre des dérapages politiques auxquels se livrent ses adeptes. On ne pouvait mieux avertir que l’Assemblée nationale est prête à prendre les dispositions prévues par la Constitution et le Règlement intérieur, pour sanctionner le leader concerné qui risquerait, sans doute dans un premier temps, de perdre son immunité parlementaire, et par la suite de répondre devant la Justice de l’insurrection dont se prévaut son organisation.

Pendant que le président de l’Assemblée nationale évoquait le cas de ce leader de Bundu dia Kongo qui n’est autre que le député national élu de la circonscription de Luozi dans les Cataractes, province du Bas-Congo, sieur Ne Mwanda Nsemi, de son vrai nom Zacharie Badiengila, les regards dans la salle cherchaient si le concerné était à son siège habituel, à la droite de la Salle des Congrès face à la tribune du bureau. Vainement les regards des députés connaissant leur collègue s’entrecroisaient sans constater la présence de la sorte de gourou qui soulève actuellement l’agitation dans une province réputée pacifique.
La prise de position de M. Kamerhe sur le dossier Ne Mwanda Nsemi n’a pas manqué de soulever quelques per sifflements dans les rangs des caïds de l’opposition, mais cette réaction est apparue comme dans le dicton « les chiens aboient, la caravane passe ». C’est-à-dire que cela n’a perturbé en rien la poursuite de la communication du président des céans. D’autant que celui-ci avertira à la fin de son discours que tous les problèmes reconnus délicats qui vont constituer la trame des débats à la session ouverte requerra des députés nationaux un traitement responsable.
Kengo sentencieux comme aux beaux jours de patron du Corps judiciaire !
La communication du président de l’Assemblée nationale à la circonstance du jour étant inscrit dans le cadre protocolaire n’appelait pas de débat à son niveau, ce sont les applaudissements de l’assistance comme pour prendre acte de son contenu, quitte aux séances de la session de l’éplucher, le cas échéant. L’unique question à l’ordre du jour de la cérémonie ayant ainsi été épuisée, le programme fera passer à la seconde étape des manifestations marquant l’ouverture des deux chambres parlementaires. L’assistance sera conviée à rejoindre l’hémicycle où siègent les sénateurs. Tout le monde précédé des membres des bureaux de l’Assemblée nationale comme du Sénat rejoignirent cet hémicycle en passant par les somptueux escaliers et couloirs dans lesquels ministres, ambassadeurs et reste d’invités durent se bousculer.
Comme pour la séance de l’Assemblée nationale, celle du Sénat ne comporta aussi qu’un seul point à l’ordre du jour, à savoir le discours d’ouverture de la session que devait prononcer le président de la Chambre haute du Parlement, ci-devant M. Léon Kengo wa Dondo. Aussitôt terminée la mise en place pour la cérémonie, le président du Sénat fit son entrée solennelle sous les applaudissements de la salle et prit place au prétoire tellement surélevé qu’il fait littéralement dominer la salle par les membres du bureau perchés dans leur siège avec allure d’une Cour de Justice. Le ministre d’Etat en charge de l’Intérieur Denis Kalume annoncé comme représentant du Premier ministre toujours empêché prendra la place aux côtés de Kamerhe et du duo Premier Président de la Cour Suprême de Justice et Procureur général de la République.

La vedette de la séance prendra la parole d’ailleurs comme s’il avait retrouvé les anciens instants où il prononçait ses mercuriales du temps où il trônait sous le deuxième République à la tête du Corps judiciaire. Le discours du jour que le président du Sénat a prononcé à la cérémonie comportait cette prestance magistrale caractérisant les doctes mercuriales. M. Kengo wa Dondo aurait voulu faire des remontrances aux animateurs des institutions suspectés en cause dans la série des crises face auxquels le pays est confronté qu’il ne s’y serait pas pris autrement comme il à la fois stigmatisé et vitupéré les situations communément déplorés.
Le président du Sénat a autant salué les initiatives concourant à la résorption de certaines crises telle celle de la guerre à l’Est avec l’opportunité relevée de l’organisation du forum de Goma sur initiative personnelle du Chef de l’Etat, qu’il a averti s’agissant d’autres situations le traitement léger avec lequel les responsables compétents s’y seraient pris. Pour l’évocation du cas de la crise du Bas-Congo dont il s’est visiblement interdit de citer le nom de la tête de la contestation en cause, M. Kengo a conseillé le tact dans le chef des responsables habiletés à le gérer.
La conclusion du discours du président du Sénat cristallise parfaitement l’essentiel du message qu’il a voulu adresser à l’opinion en ce qui concerne la perception du principal animateurs de la Chambre haute du Parlement sur les problèmes et les options conseillées pour leur meilleur traitement par les institutions de la République appelées à travailler comme un corps uni honnissant les mesquineries, les suspicions et le doute entre leurs membres.
« Honorables Sénateurs et Chers Collègues, Distingués invités, Mesdames et Messieurs,
Je vous ai décrit l’état d’insécurité qui règne à l’Est, à l’Ouest du pays et parfois dans les agglomérations de nos provinces.
J’ai insisté sur le dérapage du programme d’ajustement structurel. J’ai relevé l’état des lieux de l’économie congolaise dressé par la FEC et les mesures qu’elle préconise pour assainir le climat des affaires et attirer les investissements. J’ai souligné la dureté de la vie de tous les jours de nos concitoyens au plan de l’emploi, des rémunérations, du pouvoir d’achat et des infrastructures.
J’ai insisté sur la nécessité de concilier le politique, l’économique et le social. J’ai attiré l’attention sur le danger qui guette le pays de revivre le déficit des cadres moyens, supérieurs et universitaires pire qu’en 1960.

J’ai préconisé d’opérer une réforme profonde du système éducatif pour améliorer la qualité de l’enseignement, créer des conditions nécessaires et suffisantes pour arrêter la fuite des cerveaux et permettre le retour des cadres nationaux. J’ai mis l’accent sur la recrudescence des maladies autrefois éradiquées et la nécessité de recréer le système de soins de santé primaire.
Je conclus en soulignant qu’un pays post-conflit comme le Congo appelle des réformes.
Pour ce faire, il a besoin de toutes ses Institutions et les hommes qui les animent. Ils ont besoin de leur tête pour réfléchir, orienter, décider. Le doute n’est pas permis. Encore moins la distraction.
Le bilan sera, soit leur allié, soit leur ennemi. Les acteurs de la pièce qui se joue, ne sont pas seulement simples et courageux, ils sont avant tout, congolais. Point n’est besoin de haïr l’autre pour être soi-même. Ouvrir les bras vaut mieux que montrer les poings.
L’identité se cultive dans l’altruisme et s’étiole dans l’égoïsme et l’allophobie. C’est là une belle leçon d’identité tolérante. Aussi, devons nous rassembler, unir, les hommes, les femmes, les provinces de notre pays quelles que soient leurs diversités et leurs différences, tout dans un bel élan de sursaut national. De la diversité et de la différence, nous devons apprendre à tirer le meilleur : « S’il n’y avait pas de montagnes, les plaines n’apparaîtraient pas ».
En définitive, la session ordinaire des deux chambres du Parlement, telle que préfigurée dans les discours de leurs deux présidents, s’annonce tumultueux, certes, au regard des problèmes si délicats appelés à être débattus, mais apparemment les deux animateurs principaux que sont Kamerhe pour l’Assemble nationale et Kengo pour le Sénat, semblent décidés à affronter l’orage à l’horizon avec décision de le vaincre. Alors attendons voir. Wait and see !
Daniel Nzuzi/MMC
Last edited: 18/03/2008 10:56:35