Les journalistes qui attendaient dimanche 27 janvier 2008 Bernard Kouchner à la sortie de l’audience que lui a accordée le Président rwandais Paul Kagame se sont entendus dire que la liste des génocidaires rwandais hutus a déjà été publiée. Pourquoi le gouvernement rwandais n’a-t-il pas vulgarisé cette liste ?

Avec la signature de l’Acte d’engagement, il y a un certain nombre de gens qui doivent rentrer chez eux, et certains sont peut -être sur une liste qui vient d’être publiée des génocidaires ».
La déclaration est du ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner. Faite dimanche 27 janvier 2008 aux médias après l’audience lui accordée par Paul Kagame, elle n’a été commentée ni par la diplomatie rwandaise (Ce qui peut s’expliquer), ni par la diplomatie congolaise (Ce qui ne peut que déranger).
En effet, dans les propos de l’homme d’Etat français, il y a affirmation de la publication de la liste des génocidaires. Kouchner est assez clair: « …une liste vient d’être publiée... »
C’est à cette même occasion que le chef de l’Etat rwandais a préconisé pour la première fois depuis 1994, le retour des ex-Far et des Interahamwe se trouvant au Congo : « Je l’ai dit et je le répète, tout le monde est invité à rentrer, pas seulement les gens qui avaient moins de 14 ans, c’est-à-dire en dessous de l’âge légal de répondre de quelque crime que ce soit. Tout le monde peut rentrer, et tout le monde doit rentrer ». La globalisation et l’obligation sont dans la dernière phrase.
Attendre 14 ans pour céder ou lâcher (c’est selon), il y a effectivement lieu de se demander si ce n’est pas pour la consommation extérieure.
Forte est la tentative de soutenir le contraire. Les annales renseignent qu’en 1998, alors que la guerre venait de commencer le 2 août et que Laurent Désiré Kabila soutenait la thèse de l’agression, Paul Kagame avait mis près de trois mois pour admettre la présence de ses troupes sur le territoire congolais.
C’est à Nelson Mandela qu’il en avait fait part, la veille d’une conférence qui devait se tenir à Paris. Pourtant, certains de ses collaborateurs commençaient à y faire allusion.
On réalise aujourd’hui, que la stratégie demeure de mise. Ces derniers mois, ses collaborateurs se sont chargés d’annoncer le retour des ex-Far et Interahamwe en s’arrangeant, cependant, pour manier la carotte et le bâton. Charles Murigande, par exemple, s’est spécialisé dans double langage, refusant de distinguer les ex-far et Interahamwe des Fdlr; considérant les uns et les autres comme du pareil au même !
Par ce langage, il n’a fait que bloquer systématiquement toute possibilité de retour de ces éléments rwandais dans leur pays d’origine: le Rwanda.
Cette fois-ci miracle, c’est lui-même Paul Kagame en personne qui se charge de lancer l’appel au retour...
Le bénéfice du doute est donc permis
On se souviendra qu’en date du 9 octobre 2007, réunis à Nairobi, les gouvernements congolais et rwandais ont publié un communiqué conjoint (connu sous le vocable Accord de Nairobi) pour la résolution de la crise. La partie rwandaise, représentée par le ministre des Affaires étrangères, a pris cinq engagements cités par les lettres alphabétiques a, b, c, d et e. Ainsi, Kigali a reconnu prendre toutes les mesures nécessaires pour sécuriser sa frontière et empêcher l’entrée ou la sortie de membres de tout groupe armé, en particulier de celui du chef de milice dissident Nkunda, et d’empêcher que toute forme de soutien militaire, matériel ou humain soit fourni à aucun groupe armé en RDC; transmettre au Gouvernement de la RDC et à la MONUC une liste des génocidaires recherchés (toutes catégories); s’abstenir de toute déclaration de soutien à tout encourager par le biais des programmes appropriés les membres des ex-FAR Interahamwe et leurs proches à regagner leur pays et faciliter leur réintégration socio-économique effective; et rendre public le contenu de ce communiqué conjoint.
La partie congolaise a pris de son côté, six engagements cités par les lettres alphabétiques a, b, c, d, e et f. Cependant, l’accent a été mis sur les engagements suivants: préparer pour le 1èr décembre 2007 un plan détaillé pour désarmer les ex-FAR! Interahamweet pour éliminer la menace qu’ils constituent. Il sera demandé à la MONUC de fournir un soutien pour la planification et la mise en œuvre subséquente en accord avec son mandat et ses moyens. Le plan sera communiqué au Gouvernement Rwandais au 1èr décembre 2007; lancer d’urgence des operations militaires pour démanteler les ex -FAR! Interahamwe comme organisation génocidaire-militaire en RDC. Ces operations devraient être conduites simultanément avec les operations de démantèlement des autres groupes armés illégaux au Nord et au Sud Kivu; et identifier et utiliser les moyens nécessaires pour mettre en oeuvre le plan dans ses aspects militaires.
24 heures avant l’échéance du décembre 2007, le gouvernement congolais a remis au gouvernement rwandais le plan détaillé élaboré, du reste, avec le concours de la Monuc. En raison, naturellement, de son caractère stratégique, ce Plan ne pouvait pas faire objet de médiatisation, Même si l’on peut supposer que des copies circulent sous le manteau.
Ce serait bien dramatiques
Or, de l’engagement de Kigali relatif à la présentation de la liste des ex-FAR et Interhamamwe génocidaires et des programmes de réinsertion socioéconomique des non-génocidaires dépend en grande partie l’exécution côté Congo –du plan en d’élimination de la menace des rebelles hutu rwandais.
En d’autres termes, si le Rwanda ne met pas à la disposition de la RDC cette liste, il sera bien difficile pour Kinshasa de tenir ses engagements.
Apprendre, dès lors, de Bernard Kouchner que la liste a été publiée et constater que celle-ci ne fait pas objet de vulgarisation, ce n’est pas la meilleure façon d’aider la RDC à assumer sa part de responsabilités.
On peut finalement se demander lesquels, du gouvernement rwandais et du gouvernement congolais à tout à gagner de la non médiatisation de la liste ! C’est, de toutes les façons, le gouvernement rwandais.
En préconisant en effet le retour inconditionnel des ex-Far et Interahamwe, il bloque en définitive l’application de l’Accord de Nairobi.
En toute logique, la diplomatie congolaise devrait alerter la communauté internationale et le peuple congolais pour en prendre acte !
Ce serait bien dramatique qu’elle se taise pendant que le Rwanda torpille l’accord.
(Ern.)
L’Avenir
Last edited: 02/02/2008 14:10:57