Florence Atman, ancienne porte-parole du Tribunal pénal international sur le Rwanda, TPIR vient de jeter un véritable pavé dans la marre.

Florence Atman, il y a quatre ans, vous avez vécu de très près le bras de fer entre le président rwandais, Paul Kagame, et la procureur du TPIR, Carla del Ponte, pour savoir si oui ou non le tribunal d’Arusha était compétent pour enquêter sur les crimes de l’Apr (Armée patriotique rwandaise) en marge du génocide de 1994. Et vous racontez notamment que les Etats-Unis ont offert leur médiation, mais qu’au bout de compte, ils n’étaient pas vraiment médiateurs. Est-ce cela ?
Absolument, les américains sont intervenus à un moment de grandes tensions entre Kigali et Arusha, le siège du TPIR. Pourquoi ? Parce que les Rwandais essayaient de convaincre madame Del Ponte de renoncer à des enquêtes qu’elle a engagées en marge des génocides qui sont les crimes commis par l’APR.
Vous racontiez ce bras de fer du 15 mai 2003, dans cette salle de département d’Etat américain à Washington et vous citez cette phrase de Carla del Conté s’adressant aux rwandais : « Les crimes de guerre de l’APR existent et ils ne peuvent pas passer sous silence et les poursuivre serait un élément de réconciliation… ».
Bien sûr parce qu’il faut reconnaître toutes les victimes, tous les crimes pour que la réconciliation s’engage dans un pays où les tensions se sont produites. Les génocidaires parlent d’un deuxième génocide. Il y eut le génocide qu’ils ont commis. En l’annulant par cette affirmation qu’il n’y ait un deuxième génocide, ils protestent parce que leurs victimes ne sont pas reconnues. Et il est nécessaire de ne pas empêcher les négationnistes d’établir les faits, d’établir la réalité des crimes. Bien évidemment, les crimes de l’APR ne sont comparables aux crimes commis par les extrémistes hutus. Mais établir l’ensemble des faits est indispensable pour que deux histoires opposées ne continuent pas à se développer comme c’est le cas aujourd’hui au Rwanda.
Pourquoi les américains n’ont pas entendu vos arguments et ont soutenu la thèse du Rwanda à ce moment là ?
Parce qu’ils comptaient aussi sur le Rwanda pour obtenir un accord bilatéral protégeant les ressortissants américains des poursuites devant une autre cour internationale que la CPI, la Cour pénale internationale, qui est une cours permanente.
En fait, ils avaient un marché ?
Ils avaient un marché. Donc, ça convient à une demande d’impunité pour l’APR.
Vous racontez que, toujours ce jour de mai 2003, Carla del Ponte refuse de céder, et qu’en représailles, les américains décident de la faire limoger de son poste de procureur an TPIR. La magistrate espère encore garder le soutien du Secrétaire Général de l’Onu Kofi Annan. Et tout se joue dans le bureau de Kofi Annan, nous sommes maintenant le 28 juillet 2003 ?
C’est de là que madame Carla del Ponte compte sur Kofi Anan pour lui apporter son soutien. Et Kofi Annan ne prend pas la défense de la justice et de son indépendance. Kofi Annan lui dit : « vous n’aurez pas le soutien suffisant. Certains Etats bloqueront votre renouvellement. Et il lui dit que vous verrez et vous n’aurez jamais des enquêtes spéciales. Kofi Annan ne veut pas y croire. Et il lui dit que la politique a pris le pas sur la justice ».
Suite donc à toutes ces pressions, Carla del Ponte est dessaisie de son poste de procureur au TPIR au profit du magistrat gambien Hassan Aboubakar Diallo qui est toujours aujourd’hui en poste.
Est-ce qu’il a essayé comme sa prédécesseur d’enquêter sur les crimes de guerre commis par l’APR ou pas ?
Il a joué l’attentisme. En fait, Diallo est sensé terminer les enquêtes. Donc, sous prétexte de cela, il ne le fera pas, c’est toujours les enquêtes spéciales sous prétexte que cela ne lui intéresse pas d’avancer sur cette question là. Mais jamais, il ne dira qu’il les a abandonnées. Quand on lui pose la question, est-ce que vous avez renoncé aux enquêtes spéciales, il répond toujours non. Mais aujourd’hui fin 2007, aucune inculpation n’a été établie contre des membres de l’APR. Donc, les crimes commis par l’Apr sont restés entièrement impunis au Rwanda.
Christophe Boisbouvier/RFI/Le Potentiel
Last edited: 21/12/2007 14:07:42