Des protestations surgissent de plusieurs milieux à la suite du verdict prononcé à Bukavu au procès du journaliste assassiné Serge Maheshe avec condamnation à mort des deux amis de la victime, amis que les assassins avaient accusés être leurs commanditaires.

Le verdict sur l’assassinat, le 13 juin dernier, du journaliste de Radio Okapi, Serge Maheshe, n’a pas laissé indifférents des analystes et autres Ong de défense de liberté de la presse. Il est question notamment de l’analyste indépendant Wa Mutshimbayet de l’Ong Journaliste en danger (JED). Ils réclament la réouverture des enquêtes et celle du procès. En effet, pour eux, le verdict rendu, à savoir la condamnation à la peine capitale de deux soldats et de deux amis du disparu, laisse des zones d’ombre.
Le tribunal de garnison de Bukavu a tranché le mardi 28 août dernier dans le procès de l’assassinat de Serge Maheshe, journaliste de la Radio Okapi. Après plusieurs semaines de délibération, le tribunal a condamné à mort quatre des accusés y compris les deux amis de Serge Maheshe qui ont été témoins du meurtre. Le jugement, comme le procès en général, a été entaché d’irrégularités et lacunes juridiques qui ont été décriées par des organisations des droits de l’homme. Dans ce sens, le verdict soulève plus de questions qu’il donne de réponses.
Serge Maheshe a été attaqué par deux hommes armés, au soir du 13 juin 2007, alors qu’avec un ami. Serge Muhima, ils revenaient de chez Alain Mulimbi où se tenait une rencontre sur les préparatifs du mariage de ce dernier. C’est au moment ou Muhima et Maheshe s’apprêtaient à monter dans un véhicule des Nations unies que deux hommes armés se sont approchés d’eux et leur ont donné l’ordre de s’asseoir par terre. Comme Serge Maheshe essayait d’appeler les services de la sécurité des Nations Unies, l’un des deux hommes a ouvert le feu sur lui, le blessant à la cuisse. D’après leur témoignage, Alain Mulimbi et Serge Muhima, pris de panique, se sont réfugiés respectivement sous le van et derrière un talus.
De leurs cachettes, ils ont entendu Serge Maheshe supplier les deux assaillants d’épargner sa vie, deux coups de feu, puis plus rien. Les parents d’Alain ainsi que les voisins ont accouru alors que les deux amis venaient de découvrir le corps de Serge Maheshe, encore en vie, atteint d’une balle à la cuisse, une à l’avant-bras droit et une à l’abdomen. Avec le concours d’un voisin médecin le blessé a été acheminé à l’hôpital provincial de référence où il est mort des suites de ses blessures ; un document médical fait foi de la présence de deux amis à l’hôpital.
Le bouclage policier qui a immédiatement suivi la mort du journaliste a conduit à l’arrestation de plusieurs suspects dont deux militaires, arrêté à quelques mètres du lieu du crime, en possession d’une arme sans crosse, afin de la porter en toute discrétion selon leurs dires, qui aurait tiré aux heures du crime.
Curieusement, le ministère public ignore cette piste vraisemblable en faveur d’une autre, quelque peu tirée par les cheveux. Il a obtenu le relevé téléphonique de Serge Maheshe et découvert qu’un appel aurait été fait plusieurs heures après sa mort vers le numéro d’un boucher local lequel aurait été appelé par une dame qui aurait elle-même reçu la Sim carte du défunt des mains de deux voyous, Fredy Bisimwa et Mugisho Mastakila. Etonnement, les deux avouent immédiatement avoir commis le crime et insistent après avoir nommé plusieurs autres personnes, dont un docteur mort depuis trois ans, ainsi que le boucher précédemment cité - que les seules commanditaires étaient les deux amis de Maheshe : Serge Muhima et Alain Mulimbi.
L’histoire que les deux assassins présumés racontent est invraisemblable. Ils disent avoir rencontré leurs commanditaires dans plusieurs bars de la ville, chaque fois avec beaucoup d’alcool et promesses d’argent. La nuit du meurtre, ils auraient consommée du chanvre, une bouteille de whisky et huit comprimées de Valium pour calmer leurs nerfs avant de tuer Maheshe. Après l’assassinat, Mulimbi les aurait emmenées à l’Hôtel Tanganyika « pour s’amuser ».
Le juge se satisfait des contradictions dans le témoignage. Il a refusé l’offre des Nations Unies de faire une analyse balistique pour voir si l’arme rendue par ces deux suspects correspond à la balle trouvée sur la scène du crime. Aucun des employées des bars cités n’a pu corroborer l’histoire du ministère public. En bref, la seule chose qui les lie au meurtre ce sont les aveux douteux de deux voyous, qui sont maintenant aussi condamnés à mort.
Les avocats de la défense de Serge Muhima et Alain Mulimbi crient au complot. Pour eux, il s’agirait d’une machination montée par le ministère Public pour brouiller les pistes et couvrir les véritables commanditaires et assassins de Serge Maheshe.
Même le juge, dans la motivation du jugement fortement en faveur de deux amis, a reconnu que les accusations du ministère public reposent sur les seuls aveux des condamnés, tardivement introduits dans l’affaire. Le juge a aussi déploré que plusieurs autres pistes aient été abandonnées par l’instruction préjuridictionelle, telle par exemple, à peine effleurée, la piste des militaires de la Garde Présidentielle ou celle initiale des militaires arrêtés lors du bouclage. Paradoxalement, ces arguments qu’il critique pourtant, ont remporté son intime conviction et le jugement a été la peine capitale.
Ce jugement, non encore coulé en force des choses jugées est susceptible d’appel, les prévenus ayant cinq jours à partir du prononcé du jugement pour introduire une demande en ce sens. Dans le cas, très probable, où la défense ferait appel, les enquêtes seront reprises et cette fois, on pourrait espérer que ces pistes seront approfondies. Ceci conforterait l’opinion publique et les Ong de défense des Droits humains qui, critiquant l’instruction et le jugement, demande une nouvelle enquête.
Jason Stern : « Kinshasa n’a pas une armée capable et les moyens de faire face à la Violence au Kivu.
Il y a quelques jours, plus de 10.000 congolais trouvaient refuge en Ouganda ; hier, c’est une position de l’armée congolaise qui était attaquée au Nord-Kivu. Pourquoi cette insécurité incessante au Nord-Kivu précisément ? Qui sont les acteurs de la crise dans la région ? Jason Stern, spécialiste de l’Afrique centrale pour l’International Crisis Group, répond aux questions de Bernard Najaute de Radio France Internationale.
Quelque 10.000 personnes viennent de trouver refuge en Ouganda fuyant des combats au Nord Kivu. Alors que se passe-t-il exactement dans cette région de Nord-Kivu ?
C’est suite à des incidents qui ont eu lieu dans un village frontalier qui s’appelle Buhagana. Il y a eu des manifestations contre la mission des Nations unies au Congo, la Monuc. La population locale a manifesté contre la Mission en jetant des pierres en direction des Casques bleus.
Et cela a provoqué des craintes ou la peur au sein de la population locale. C’est plutôt suite à ces craintes, qu’ils ont fui pour aller en Ouganda. Et comme il n’y avait pas de problèmes majeurs de sécurité à Buhagana, je pense que la plupart d’entre eux sont déjà rentrés.
Il se pose la question de la responsabilité des violences au cours, de dernières semaines au Nord-Kivu. Qui en est à l’origine ?
Tout d’abord, je pense que le problème qui se pose avec la milice de Laurent Nkunda, c’est un problème qui est, quelque part, à voir avec le changement politique au Nord-Kivu. C’est depuis 1996 qu’il y avait un pouvoir prorwandais qui était installé au Nord-Kivu, au Kivu en général.
Le parti politique et les rebelles du RCD qui s’étaient installés jusqu’à la transition, ont perdu le pouvoir et les élections. Et c’est comme un symptôme de cette perte de pouvoir que l’élite locale, surtout l’élite contre Hutu et Tutsi, que l’on a essayé de créer un autre mouvement pour sauvegarder leurs intérêts. C’est dans ce sens là que le général dissident Laurent Nkunda a créé ce mouvement qui s’appelle le Congrès national pour la défense du peuple. Parce qu’il faut dire aussi que la communauté tutsi se sent poursuivie bien avant la guerre au Nord-Kivu.
Il y a une vraie crainte par rapport à la Sécurité de la communauté tutsi. La deuxième chose, c’est la présence des Fdlr, donc la milice qui inclut aussi les génocidaires qui ont aidé à organiser le génocide au Rwanda en 1994. C’est entre autres les causes de la guerre en 1996, mais aussi celles de 1998, et également les causes de la violence actuelle. La troisième cause directe est un peu plus lointaine de la crise au Nord-Kivu. Déjà au Congo, il y avait plus de 200.000 Tutsi et Hutu rwandais confondus qui sont arrivés au Congo pendant la colonie belge.
Et cela a donc créé des problèmes politiques, fonciers et ethniques. On n’a jamais réussi à traiter cette tension ethnique par rapport à la gestion de la terre et qui reste latent et qui influe certainement sur la crise actuelle.
Combien restent-il des Fdlr dans le Nord-Kivu et quel problème posent-ils concrètement ?
On estime que dans le Kivu au total, donc au Nord et au SudKivu, il reste, a peu près, six à sept mille. Et c’est un problème énorme par rapport à la population locale. Parce qu’ils sont là-bas sur le dos de la population locale, ils vivent et taxent la population. Ils sont coupables de beaucoup de violations des droits de l’homme quotidiennement.
Wa Mutshimbay/RFI/Le Potentiel