Le devoir de mémoire impose à l’occasion de la célébration du 47ème anniversaire de l’accession du pays à la souveraineté nationale de rappeler le cheminement des artisans de cette brillante œuvre de libération de la patrie du joug colonial, en l’occurrence celui-là même qui a été appelé le Père de l’Indépendance, le premier président de la République, M. Joseph Kasa-Vubu.

Trente-huit ans après sa mort, le souvenir de cette personnalité s’est émoussé dans les esprits de la grande majorité des Congolais, d’autant que Kasa-Vubu a été jeté aux oubliettes pars ses adversaires politiques après l’avoir évincé du pouvoir. De plus en plus deviennent rares les contemporains du premier chef de l’Etat pour rendre un fiable témoignage sur les mérites de l’illustre disparu.

La jeunesse congolaise prenant judicieusement la relève, fort est de noter la découverte heureusement d’un jeune connaisseur de l’homme dit également du 4 janvier 1959 pour brosser succinctement de Kasa-Vubu quelques édifiants traits méritant d’être médités et éventuellement suivis. Le connaisseur concerné n’est autre que la personne du député national Bidiu Nkebi-Kebila Lajos qui s’est fait remarquer dans l’étude du cheminement de Kasa-Vubu. Voici dans l’entretien ci-après quelques enseignements susceptibles d’être tirés de l’expérience du Père de l’Indépendance.

Honorable député Bidiu, à l’occasion de ce 47ème anniversaire de l’accession du Congo à la souveraineté nationale et internationale, ce pays dont le premier président Joseph Kasa-Vubu est même appelé Père de l’Indépendance, que pouvez-vous dire et de l’événement et de ce premier président dont la mémoire est collée à cet anniversaire ?

Je vous remercie pour l’intérêt que vous portez à ma modeste personne pour un tel témoignage. D’abord, en ce qui concerne la personne même de Joseph Kasa-Vubu, parce c’est de lui qu’il s’agit, en tant que Père de l’Indépendance, j’ai eu à le connaître, bien entendu beaucoup plus à travers l’histoire de ce pays, parce que lorsqu’il était au pouvoir, moi j’étais encore très très jeune, j’étais encore à peine à l’école primaire. Je ne l’ai connu qu’à travers l’histoire, à travers ce que mes aînés disaient de lui.

A travers l’histoire, à travers la lecture, j’ai vite compris que Joseph Kasa-Vubu était renvoyé trop vite dans les oubliettes de l’histoire. Beaucoup plus par ses adversaires politiques qui l’ont renversé. Parce que, quoiqu’on dise, le maréchal Mobutu Sese Seko était un lumumbiste tout fait. Même si par après il a eu des démêlés avec son parrain, son chef qu’était Patrice Emery Lumumba, mais c’était un lumumbiste. Je n’ai donc pas été étonné qu’il ait renvoyé Joseph Kasa-Vubu aux oubliettes de l’histoire.

Je dis qu’en interrogeant l’histoire, celle-ci nous révèle que Joseph Kasa-Vubu était un monsieur qui savait là où il mettait les pieds, un monsieur qui savait ce qu’il disait, depuis l’époque où il était élève à Kangu et au Petit Séminaire de Mbata-Kiela (dans le Mayombe au Bas-Congo) jusqu’à ce qu’il est allé au Grand Séminaire de Kabwe dans le Kasaï pour revenir reprendre du travail comme enseignant, comme agent au niveau du magasin de la douane à l’Otraco-Boma, aujourd’hui Onatra, jusqu’à quitter cet emploi et arriver à Kinshasa dans l’administration publique après avoir passé un test d’engagement à ce service public.

Kasa-Vubu savait fondamentalement qu’il avait son rôle à jouer dans notre cher pays, et en homme avisé, je crois qu’il s’est conduit en connaissance des causes et en conséquence, ce qui l’a vite placé au-devant de la scène politique. Les projecteurs de l’histoire ainsi que ceux des médias étaient braqués sur lui. Mais il a conduit jusqu’à son terme son « aventure » politique, jusqu’à devenir le tout premier Président de ce pays.

De la manière dont il a considéré ses contemporains, je me suis toujours dit qu’il était en avance par apport à ces derniers, lorsque lui parlait déjà des questions économiques pour lesquelles il fallait que l’on fasse la comptabilité de notre portefeuille. Aujourd’hui l’histoire lui a donné raison, je dirais même avant sa mort, parce que déjà Tchombé était allé renégocier cette question avec la Belgique. Après sa mort, le président Mobutu était allé encore renégocier au Maroc cette même question qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui le contentieux belgo-congolais.

Kasa-Vubu était donc un monsieur qui savait à l’avance ce qui pouvait arriver. Même ce que nous avons connu comme problème à l’Est du pays, toujours l’Est malheureusement ! L’Est n’a pas suffisamment apporté de bonheur à notre pays. Il faut qu’on ait le courage de le dire : jusqu’à aujourd’hui l’Est n’apporte pas de bonheur à notre pays. Nous osons croire que les jours, les semaines, les mois et les années avenir, l’Est apportera le bonheur et s’impliquera réellement de manière résolue et définitive au bonheur de ce pays que nous devons construire. Cela n’est qu’une parenthèse que j’ai ouverte et que je referme tout de suite.

L’homme Kasa-Vubu avait comme principe : le pays d’abord, la Nation d’abord. Et son intérêt personnel venait très très loin. L’intérêt familial, l’intérêt ethnique, l’intérêt tribal et l’intérêt régional venaient bien après l’intérêt national. Même quand il parlait de fédéralisme, d’aucuns ont voulu le pousser dans la xénophobie et dans le tribalisme. Aujourd’hui le pays a fini par accepter de s’engager dans la marche vers ce fédéralisme. Cela traduit encore que Kasa-Vubu était tout simplement en avance par rapport à ses contemporains.

Aujourd’hui, l’histoire lui donne encore raison. Parce que si nous avions commencé dès le départ avec le fédéralisme qu’il avait préconisé, je suis convaincu que le Congo serait très en avant, par rapport à la situation actuelle. Peut-être qu’il serait resté au même diapason que la Corée du Sud ou que le Canada et l’Afrique du Sud ! Je l’imagine en tous cas.

En vérité l’homme Kasa-Vubu croyait vraiment à la Nation et au peuple congolais. Il demandait aux hommes politiques de l’époque de ne pas suivre les chants des sirènes et qu’ils devaient s’éloigner de la corruption, parce que tout ce qu’on leur donnait par la corruption, ils pouvaient l’avoir en travaillant, et en plus, en apportant un peu plus de substance à notre peuple et à notre pays. En voilà du point de vue de l’homme.

Maintenant du point de vue du 47ème anniversaire, écoutez : je considère que nous avons une fête nationale, la véritable fête nationale qui est la nôtre. Du point de vue de l’Indépendance, je ne peux pas parler du 4 janvier qui est la fête de tous ceux qui sont morts pour cette Indépendance. Ainsi le 47ème anniversaire est la date qui nous met tous ensemble. Personne ne peut se dire qu’il n’est pas concerné. Nous sommes tous concernés. Nous avons écrit une page, une grande page, peut-être beaucoup de pages de l’histoire de notre pays pendant 47 ans. Maintenant, malgré la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, moi je suis convaincu que les années avenir, par exemple les cinq ans que nous allons passer au Parlement, nous allons certainement apporter quelque chose d’un peu neuf, d’un peu fondamental, et suivrons un peu certaines traces de Joseph Kasa-Vubu.

Pouvez-vous considérer que l’époque de rejet de Kasa-Vubu est passée et que maintenant là où il est dans la tombe le Père de l’Indépendance peut sourire du processus actuel de renaissance du pays que vous avez entamé avec le mandat actuel ?

Eh bien, oui… Joseph Kasa-Vubu peut sourire. Peut-être ne peut-on exclure toute inquiétude dans la mesure où tous les éléments fondamentaux ne sont pas encore tout à fait réunis pour que le sourire puisse se justifier. Quand vous prenez, par exemple, le cas de la situation à l’Est, je dirai d’ailleurs que cette région n’a presque jamais apporté de bonheur à notre pays. Je crois qu’aujourd’hui encore l’Est pose toujours problème.

Cette région bouillonne encore. Cela veut dire que tous les efforts, tous les sacrifices qu’on peut consentir ici à l’Ouest sont malheureusement annihilés par l’effort qu’il faudra pour soutenir, sécuriser et protéger nos compatriotes qui sont à l’Est. C’est là un des problèmes majeurs auxquels le pays est encore confronté. Toutefois au-delà de cela et par-dessus tout, il y a de l’espoir. Parce que même dans le cas d’un enfant qui vient au monde, l’événement se déroule avec beaucoup de douleurs et du sang qui coule accompagné de pleurs de l’enfant et même de la maman. Puis finalement on est toujours content, parce que le bébé est né et grandit.

Comment lui, Kasa-Vubu,que vous semblez proposer modèle dont il faut suivre les traces, s’était-il comporté devant la sorte de permanente crise de l’Est ? Y a-t-il lieu de suivre sa vision devant ce genre de problèmes qui persistent ?

En interrogeant l’histoire, on comprendra facilement que Kasa-Vubu, à son époque, se comportait, comme je l’ai dit ci-haut, en véritable Père de la Nation. Il n’avait qu’une seule préoccupation : l’unité, toujours l’unité et encore l’unité de la République démocratique du Congo pour laquelle il s’est donné corps et âme. C’est pour cela qu’il n’a négligé en aucun instant tout processus de négociation. Vous verrez qu’à travers l’histoire on vous parlera des négociations de Lovanium, des négociations d’Antananarivo au Madagascar, des négociations de Luluabourg.

Kasa-Vubu est allé partout, en prenant tous les risques, pour que le Congo reste un Congo uni, pour que le Congo puisse garder son intégrité territoriale telle que héritée de l’époque coloniale. C’est tout cela qui a constitué je dirai la vision positive de Kasa-Vubu : le Congo, toujours le Congo et encore le Congo qui devait rester uni. Il est parti sans avoir concédé un seul centimètre du territoire national.

Qu’est-ce qu’il y a à retenir, en fait, dans la manière dont lui Kasa-Vubu négociait et que l’on  peut imiter aujourd’hui, puisque maintenant encore on est devant des processus des négociations qui, apparemment n’aboutissent pas aux solutions escomptées. A l’époque de Kasa-Vubu, le constat fait par bien d’esprits avisés est que juste avant que Mobutu ne lui fasse son coup d’Etat, le processus des négociations avait pratiquement abouti pour la réunification du pays. Alors, en ce moment-ci, qu’est-ce qu’on peut retenir de bon de la manière dont Kasa-Vubu négociait et qu’on devait éventuellement suivre, tout en sachant que dans toute négociation il y a à perdre et à gagner ?

Ecoutez : quand on accepte dès le départ une négociation, cela veut dire que vous devez mettre en tête qu’il y a des concessions à faire. Tout en faisant des concessions, la partie en face de vous a aussi des concessions à faire. De part et d’autre, on perd et on gagne. Donc on joue presque à qui perd gagne ! Et d’un. De deux : Kasa-Vubu a fait en sorte que l’on puisse éviter les exclusions au-delà de tout ce qu’il y a eu comme passions. Quand se sont entrechoquées les idées, je voulais dire la configuration idéologique, même si de manière naissante entre le socialisme et le capitalisme, entre la laïcité et la vision cléricale des choses… dans tout cela Kasa-Vubu a su négocier.

Vous avez vu qu’il avait ramené tout le monde au bercail. Kalondji Ditunga est revenu au bercail. Moïse Tchombé est revenu au bercail. Bien entendu il y en a eu d’autres qui avaient quitté le territoire national et étaient partis, et je crois que c’était à son corps défendant. Kasa-Vubu a accepté cela, mais bon, je pense que l’histoire retiendra que Kasa-Vubu fut un homme qui voulait réellement l’unité de ce pays, par tous les moyens de négociations. Même s’il fallait céder une partie de ses prérogatives, en tant que Chef de l’Etat, il n’avait pas hésité à le faire.

Les risques, Kasa-Vubu en avait pris énormément. D’aucuns se souviendront de son voyage avec le Premier ministre Patrice Emery Lumumba à Elisabethville aujourd’hui Lubumbashi où ils n’avaient même pas pu atterrir, parce qu’on les en avait empêchés. Mais conscient qu’il devait continuer à négocier, il n’avait pas voulu forcer la nature, forcer les choses en atterrissant à tout prix comme le souhaitait d’ailleurs le Premier ministre. Celui-ci, plus jeune, on le comprend, était plus bouillant que lui.

Kasa-Vubu, sage qu’il était et conscient de l’avenir de ce pays, a évité l’affrontement. D’ailleurs à leur retour, arrivés à l’aéroport international de Ndjili, Kasa-Vubu trouvera les troupes belges s’aligner pour lui rendre les honneurs. Il a trouvé que c’était une insulte à la Nation devenue indépendante, et a carrément refusé avec autorité de passer les troupes en revue, les troupes belges cela s’entend ! Vous comprenez que les Belges, à ce moment-là, étaient dans cette situation de l’Est du pays, principalement au Katanga avec sa sécession.

Actuellement il y a encore la communauté internationale qui conseille au regard de la récurrente crise à l’Est de négocier, alors qu’une telle démarche apparaît aux yeux d’une bonne partie de l’opinion nationale, et même certains leaders dans les institutions qui considèrent que ce genre de négociations à laquelle pousse la communauté internationale n’est qu’un marché des dupes. Il y a une duperie dans laquelle la partie officielle risque de se fourvoyer en payant le prix le plus fort, et donc de perdre la face. Qu’en dites-vous ?

Ecoutez : il nous revient à nous de créer les meilleures conditions de négociations ! Si nous voulons que la partie congolaise ne puisse pas être dupe, il nous appartient de créer les conditions optimales qui puissent faire en sorte que le Congo et le peuple congolais soient les gagnants ! Parce que, aujourd’hui, il faut voir les réalités en face. Quelle est cette réalité aujourd’hui ? Tout le monde est d’avis que sur le plan stratégique, sur le plan militaire, nous ne nous comportons pas de la manière qu’il faille le faire. Cela veut dire que nous devons reconnaître les faiblesses que nous avons. Nous devons donc mettre beaucoup plus en avant nos points forts. Aujourd’hui c’est cela la réalité, on n’a pas de choix. Il faut négocier.

Négocier avec qui, c’est peut-être là la question, mais il faut négocier. Après tout notre vie de tous les jours est une négociation permanente. Vous négociez avec vos enfants, vous négociez avec votre femme, vous négociez même dans le taxi où vous êtes avec les autres occupants des sièges. C’est une négociation permanente. Nous ne pouvons donc pas arrêter la négociation. Nous devons continuer, surtout si cela concerne l’avenir de notre pays.  

Propos recueillis par Daniel Nzuzi/MMC