Loin des considérations journalistiques et des épistémologies populistes sur les affrontements pour le leadership dans la musique populaire congolo-kinoise, un débat académique sur la question a eu lieu samedi 17 mars dernier à l'Unikin.

Le débat s'est tenu au Centre d’Etudes Politiques, à la Faculté des sciences sociales, administratives et politiques de l’Université de Kinshasa. Doctorant au sein de la même Faculté, le chercheur Léon Tsambu Bulu a défendu samedi dernier non sans panache son mémoire, sanctionné par un Diplôme d’Etudes Supérieures (Des) en sociologie, intitulé L’enjeu de leadership sur l’espace de la musique populaire à Kinshasa (1990-2005).
C’était devant cinq jurés, à savoir les Professeurs Tshungu Bamesa, directeur du mémoire, Kibanda Matungila, membre encadreur, Shomba Kinyamba, Doyen de la Faculté et président du jury, Ntumba Lukunga, secrétaire du jury et le membre suppléant Tshishimbi Katumumonyi qui remplaçait Elikia M’bokolo (EHESS/Paris), troisième membre du jury encadreur du travail, vite reparti sur Paris avant la programmation de la défense en laissant sous pli fermé ses appréciations.
Témoin de l’événement, Digitalcongo.net a tenu à retracer les péripéties du débat sur une question à laquelle la sociologie universitaire congolaise ne s’est jamais sérieusement penchée, à l’opposée de la ferveur journalistique autour d’une réalité qui est loin d’assumer le statut d’épiphénomène social.
En soutenant que, de 1990 à 2005, à l’instar de l’espace politique, les luttes de leadership se déclinent sur l’espace de la musique populaire à Kinshasa, l’impétrant posait là la problématique des causes et conditions sociales d’émergence et d’exacerbation de ces luttes, les stratégies mobilisées par les protagonistes ainsi que les modèles symboliques qui sous-tendent les normes et pratiques de ce jeu compétitif.
A priori, il a soutenu que ces luttes naissent de la convergence des besoins de domination et de distinction chez les protagonistes afin de compenser la précarité du marché du disque et de conjurer la faillite de l’Etat au cours d’une période d’anomie sociale et politique en RDC.
C’était là plutôt une hypothèse finalement falsifiée par le fait que Léon Tsambu a conclu que ces luttes symboliques jalonnent toute l’histoire de la musique populaire congolo-kinoise, de Tango ya ba-Wendo au Tango ya ba-Bébé Tshanda, et que même dans les pays où l’économie et le showbiz paraissent prospères, les vedettes musicales entretiennent toujours des rapports d’altérité oppositionnelle : Elton John versus George Michael; Elton John versus Madonna et Robbie Williams; Sisqo (Mark Andrews) versus R. Kelly, et cette division East Coast -West Coast du monde hip hop américain.
Quand aux pratiques sociales d’affrontements, l’impétrant les a présentées sous deux perspectives, multipolaire en considérant les différents fronts de compétitions, et bipolaire en isolant un cas de figure : la guerre des étoiles entre Werrason et J B Mpiana.

Au sujet de la multipolarité des luttes de leadership, et à l’aune du concept central d’habitus linguistique, Léon Tsambu a mis en exergue la stratégie lexicale telle qu’elle est mobilisée par les vedettes engagées dans l’enjeu en jeu, et ce au travers de l’usage social des sobriquets de scène du genre « Rambo », « Mopao songe ya mbeli babetaka likofi te » (Mopao c’est la pointe d’un couteau contre laquelle on ne donne pas un coup de point) , « S’Grave » (sagesse grave), « Fula ngenge » (l’homme qui insuffle du charisme), « Roi Pelé » « Kolo lupemba » (le propriétaire du succès), « Roi de la forêt », « Maréchal Mukulu », « Vème vice-préssident », « Salvatore de la patria », etc .
En faisant la sémantique socioanthropologique des ces dénominations, Léon Tsambu a démontré que, par leur sens intrinsèque, par les mécanismes de leur institution sociale et symbolique, soit par les référents sociaux et symboliques auxquels ils renvoient , elles traduisent l’autoréférence (l’ipséité) et l’expression du pouvoir, de la violence, de la domination, de la force, de la distinction, du prestige… et finissent par se rapprocher des mythes contemporains (Rambo, roi Pélé…) ou historiques (le lion…).
L’habitus linguistique signifie ici que, explique-t-il, dans la production lexicale, soit pour parler ou être parlé, soit pour s’auto-identifier, l’on tienne compte des situations sociales de production d’ « un discours ajusté à une "situation" », socialement acceptable dans un marché ou un champ, plutôt que de la simple maîtrise des règles grammaticales, de la compétence linguistique à la homskyenne.
« En fait l’acceptabilité sociologiquement définie ne consiste pas seulement dan le fait de parler correctement une langue : dans certains cas, (…) un français [lingala] trop impeccable peut être inacceptable. Dans sa définition complète, l’acceptabilité suppose la conformité des mots non seulement aux règles immanentes de la langue, mais aussi aux règles maîtrisées intuitivement, qui sont immanentes à une « situation » ou plutôt à un marché linguistique.
A ce titre, poursuit-il, la vedette Koffi Olomide arrache la palme d’or des sobriquets jetés au vent de la frime et de la compétition. Tant que les circonstances de leur adoption demeurent, ces identités restent d’actualité, conservent leur fonctionnalité, s’accumulent les unes sur les autres, sinon restent d’usage unique, participant ainsi de la civilisation de l’éphémère, ou tombent dans le cas d’hystérésis (Don Quichotte).
Outre l’usage des sobriquets, les vedettes recourent aux titres et/ou contenu des œuvres, aux allusions dites ou chantées assorties d’une dose de violence dans l’intention d’amenuiser le capital charismatique et la notoriété de l’autre et de faire prévaloir les siens propres. D’où le sens à donner aux intitulés de CD comme Opération dragon, Onzième commandement, Force de frappe, H.T. Apocalypse, Yo nani ? K.o spécial , Etat d’urgence, Offensive généralisée, Force d’intervention rapide, Force tranquille, Terreur de la ville, Mortel combat, etc. ; ou encore à des propos ethnicistes tels (…) Mopaya akoki kosomba zamba te (on ne peut aliéner le patrimoine forestier) qui traduisent la cartellisation politique Est-Ouest de la RDC, réapparue à la surface aux cours des dernières élections.
Tandis qu’en ce qui concerne la Bipolarité de la conflictualité de leadership, il jète un regard sur le cycle d’affrontements entre les chanteurs J.-B. Mpiana et Werrason qu’il considère comme deux cyborgs, ces hommes-machines ou techno sapiens du futur, capables de se mesurer en scène de 23 heures la veille à 13 h 30 le lendemain devant une foule surchauffée de fans.
Ici, Léon Tsambu a passé en revue quelques stratégies de combats mobilisées par ces chefs de gang, en l’occurrence les dénominations de leurs groupes respectifs : Wenge BCBG, Wenge Musica Maison Mère ; le harcèlement moral de l’adversaire ; la surenchère philanthropique; le fara-fara ou concerts frontaux; le refus de nommer l’adversaire ou l’astuce de le nommer par dérision (Ngeleka ou Django) ; le débauchage du personnel de l’autre ; télescoper le disque de l’autre ; les alliances (coalition à l’intérieur du champ) ,la quête de la distinction par les prix artistiques distingués (meilleure vedette de l’année, disque d’or, Kora awards,) ; le jeu ethnopolitique ; le choix élitiste et/ou populiste des sites d’apparitions scéniques.

A ces stratégies peut s’ajouter le recours aux artifices tels les costumes de marque, l’apparition scénique à cheval, au volant d’un bulldozer ou en filanzane, ou encore traverser Matonge-Ixelles en charrette hippomobile, atterrir en hélico à Londres, imprimer les billets de concert de Paris-Bercy en monnaie américaine, le fameux « Dollar Mukulu », etc. Ni les accords de paix, qualifiés d’Oslo, signés en présence et sous l’hypothèque morale du président de la République Joseph Kabila, ni les retrouvailles au sein d’une même écurie de sponsoring (la Bralima) n’ont pu éteindre le feu des « hostilités » entre les deux cyborgs.
A noter que, a signifié Léon Tsambu, dans la multilatéralité ou la bilatéralité de ces luttes intervient le rôle des publics, des fans (bras armé des vedettes), des médias, des sponsors dans le sens de leur implication active ou de leur instrumentalisation.
Critiques et débat
Une critique formulée à cette étude reste la non prise en charge de l’argent dans l’analyse de la conflictualité de leadership. Mais selon Léon Tsambu, l’argent intervient plus dans les conflits au sein des groupes, entre le patron et son personnel. Or l’aspect des luttes qu’il voulait saisir se trouve au niveau extérieur des groupes musicaux, à savoir les luttes d’honneurs entre « leaders » ou patrons de groupe au point de tomber dans les luttes entre dominants. Il faut plutôt reconnaître à la lumière de P. Bourdieu que comme tout capital symbolique, le leadership peut être le résultat d’une puissance matérielle en terme de possession d’argent, de voitures ou de villas, de fans ou de femmes qui ne traduisent toujours pas la réussite artistique.
L’absence des statistiques propres a été reprochée à Léon Tsambu qui a promis, au niveau de la thèse, d’en tenir compte en lieu et place uniquement des statistiques fournies par les maisons de sondage.
La théorie des champs sociaux de Bourdieu exploitée dans l’étude n’a pas épargné Léon Tsambu des critiques quant à ses limites que le chercheur a bien sûr soulignées en s’appuyant principalement sur B.Lahire. D’où la précaution prise de souscrire, entre autres, à la logique de la culture populaire pour expliquer certains comportements qui participent de la culture des « Bill » dans la musique congolaise. Sur la dimension ethniciste du leadership, un membre du jury a eu l’idée de penser qu’elle constituait un aspect dans la construction du pouvoir symbolique disputé. C’est exact dans le sens où dans l’altérité oppositionnelle J.-B. Werrason, chacun a fait prévaloir cet élément comme leurs alliés circonstanciels.
La cartellisation Est-Ouest du pays s’est répercutée sur la scène musical kinois au point qu’aux propos provocateurs de Papa Wemba, à savoir (…) kumbela ngai bomengo au banc des accusés ko, mpona kala te nakosomba zamba, banyama nyonso bakoma ya ngai (traîne-moi la fortune aux banc des accusés, car dans peu de temps je vais m’approprier la forêt et sa faune) Emeneya, à la place de son « petit frère » Werrason, répondait : (…) mopaya akoki kosomba zamba te, dans le sens où les ressortissants de l’ancienne province de Léopoldville (Ouest) considèrent Kinshasa comme leur village ou forêt que l’on ne peut aliéner à un étranger (ressortissant de l’Ouest). Et le seigneur de la forêt, comme pour protéger la foret des prétentions étrangères, donna l’ordre à ses fans et « Majorité plurielle » d’adopter la coupe de cheveux « Tour de contrôle » : raie tracée en périphérie du cuir chevelu.

A la question de savoir si les luttes entre J.-B. Mpiana et Werrason sont véritablement symboliques, l’impétrant a montré qu’elles ne se sont pas nouées autour des femmes, même si ailleurs cela se vérifierait. Le cri tel que Eh ! yo, kata layi soki obengaki ngai président te (CD TH), ou Ah ah ! Ye !petit frère, solola bien. Ah petit na ngai, ozosolola bien te awa na kati ya zamba. Yo leki, banga mokolo ! (CD Solola bien). (Ah ah ! jeune frère, causons en toute sincérité. Ah mon petit, tu ne tiens pas un discours franc au milieu de la forêt. Jeune frère, il te faut marquer du respect vis-à-vis de ton aîné) sont du genre à confirmer qu’entre les deux stars kinoises, l’enjeu c’est le pouvoir, la domination symbolique de l’une sur l’autre. Leurs retrouvailles au sein d’un même sponsor n’ont pas pour autant tempéré les ardeurs d’affrontements.
A l’unanimité, les jurés ont reconnu l’originalité de l’étude, l’élégance du style dans son écriture, la quantité et la qualité d’informations fournies, la maîtrise de l’appareillage méthodologique et théorique (le constructivisme structuraliste et la théorie des champs de P.Bourdieu). A noter que l’étude a bénéficié du soutien financier et documentaire du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (Codesria) basée à Dakar (Sénégal) et du Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren (Belgique) qui a financé pour trois mois la partie terrain sur l’axe Bruxelles- Paris.
Ce travail ne consistait nullement à légitimer ou délégitimer le capital réputationnel d’une vedette, mais plutôt, en se servant de la théorie des champs appliquée au champ musical kinois, à dévoiler les causes et conditions sociales des luttes symboliques ainsi que les stratégies mobilisées au cours du processus d’affrontements.
Quid de ce chercheur ?
Léon TSAMBU Bulu, est Licencié en sociologie de l’Université de Lubumbashi, Chef de Travaux à la Faculté des Sciences sociales, administratives et Politiques et Chercheur au Centre d’Eudes Politiques (CEP) à l’Université de Kinshasa (Unikin) après avoir presté tour à tour à l’Inspection Provinciale de l’enseignement primaire, secondaire et professionnel de Kinshasa, aux journaux La Tribune de la Nation et Perspectives (1994-1997) dans la chronique musicale et culturelle, assistant du General Manager à Shabani Records (1995) et correspondant du magazine belge Wereldwijd de Bruxelles (2000).
Publications scientifiques
1.- Articles de revues
« La musique populaire urbaine en RDC : le paradoxe d’un produit culturel national et marchand importé », in Enjeux, Les musiques d’Afrique Centrale entre culture, marché et politique, n° 20, juillet-août-septembre, Yaoundé, 2004, pp.5-9.
Actes de colloques et ouvrage collectif
Très actif aussi bien dans la participation aux rencontres scientifiques et dans l’écriture, il est auteur ou co-auteur de plusieurs études dont « Tradition et modernité musicale africaines : les lieux de rupture entre leurs oekoumènes scéniques », in Mukala Kadima-Nzuji et Alpha Noël Malonga (sous la direction de), Itinéraires et convergences des musiques traditionnelles et modernes d’Afrique, Fespam/L’Harmattan, Brazzaville/Paris, 2004, pp. 305-323.
« La radio Okapi : entre illusion de réunification territoriale par le plurilinguisme et justification idéologique de l’ONU en R.D.Congo », in Roukaya Kasenally and Sheila Bunwaree (eds), Media and Democracy in Age of Transition, OSSREA, Mauritius Chapter, Mauritius (Ile Maurice, 2005, pp. 243-263.), « Musique et violence à Kinshasa », in Th. Trefon (sous la direction de), Ordre et désordre à Kinshasa.
Réponses populaires à la faillite de l’Etat, MRAC/L’Harmattan, Tervuren/Paris, 2004, pp. 193-212), « Refonder l’idéal panafricaniste à l’aune de l’intellectualité symbolique de la musique », in A. Mbata Mangu (sous la direction de), Nationalisme, panafricanisme et reconstruction africaine, Codesria, Dakar, 2006, pp. 145-165.
Séminaire , colloques, stage de recherche et distinctions
Léon Tsambu a particpipé à plusieurs activités dans le cadre de son domaine de recherche.
A titre d’exemple, il a été présent à l’Atelier méthodologique des sciences sociales en Afrique : enquêtes qualitatives et terrain, Codesria, Libreville (Université Omar Bongo) en tant que participant lauréat en octobre 2003.
De même qu’il a été participant-intervenant au colloque du trentième anniversaire du Codesria sur le thème Intellectuels, nationalisme et reconstruction africaine, Dakar, 6-10 décembre 2004, participant lauréat à l’Institut d’étude sur l’enfance et la jeunesse, session 2004, Codesria, Dakar, octobre 2004, participant- intervenant au troisième colloque du Festival Panafricain de Musique sur le thème Itinéraires et convergences des musiques traditionnelles et modernes d’Afrique, Kinshasa, 2003, participant à la Onzième Assemblée Générale du Codesria et intervenant au colloque sur le thème Repenser le développement en Afrique, Maputo, décembre 2005, séjour de recherche au Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren et enquête de terrain à Bruxelles et Paris sur la musique populaire urbaine congolaise, 4 janvier au 2 avril 2005, Certificat de Droits de l’homme et droit international humanitaire, Nations Unies/Université de Kinshasa, 1998, Lauréat du programme de Petites subventions pour la rédaction de mémoires et de thèses du Codesria (2004-2006), détenteur du Certificat du Codesria sur l’étude de l’enfance et la jeunesse, Dakar, octobre 2004.
LTB/BT/MMC
Last edited: 21/03/2007 17:56:54